‹ L'instruction publique et la RévolutionChapitre 89 sur 110 · COURS DE LÉGISLATION · texte numérisé non relu

COURS DE LÉGISLATION

Celui-ci laissait encore plus de latitude que le précédent à l'arbitraire des professeurs. Dès l'établissement des Écoles centrales, on lui donna le nom de Cours de morale et de législation, mais peu de professeurs réunissent ces deux objets. Ceux qui n'ont point envoyé de cahiers se contentent, pour la plupart, d'annoncer qu'ils puisent leurs matériaux dans Montesquieu et d'autres publicistes connus, mais ils n'indiquent point le cadre dans lequel ils resserent ces matériaux ni la manière dont ils les lient entre eux. Il en est plusieurs qui ne font qu'un cours de jurisprudence française ; d'autres se bornent à un commentaire de la Constitution. Ces espèces de cours durent un, deux, trois et même quelque fois quatre ans.

Mais tous ces inconvénients ont dû cesser, du moment que . ces professeurs ont reçu la circulaire qui les concerne; ils y auront appris que ce cours n'était point institué pour former de profonds jurisconsultes, des hommes consommés dans Téconomie politique ou la diplomalie, mais pour former, comme chaire de morale, des hommes vertueux ; comme chaire de législation, des citoyens éclairés sur leurs intérêts et sur ceux de leur patrie, et ils y auront trouvé quelques données pour parvenir à ce double but. Quoi qu'il, en soit, ce Cours a attiré peu d'élèves.

Tel est, citoyen ministre, le résumé très rapide des renseignements qu'on a reçus des différents professeurs. Vous y aurez vu sans doute que le plus grand vice des écoles centrales est le défaut de liaison et de rapports entre les différentes études. C'est ainsi que chaque cours s'isolant de celui qui le précède ou qui le suit semble être une école spéciale, où l'on pourrait arriver de prime-abord, et sans avoir passé par aucune étude préparatoire; c'est ainsi que Tétude des langues anciennes que l'on commence une des premières ne doit plus laisser qu'une trace bien légère dans l'esprit des jeunes gens, lorsqu'ils arrivent au cours de belles-lettres et surtout lorsqu'ils sortent des écoles, et qu« cette étude à laquelle on consacrait dans les anciens collèges les six années de la jeunesse où la mémoire retient le plus facilement et de la manière la plus durable, n'occupe plus maintenant qu'une année ou deux, dont encore une partie peut être consacrée à d'autres études.

A ces motifs, qui se sont opposés aux succès des écoles centrales, la correspondance collective des professeurs en ajoute de nouveaux. Une des observations sur lesquelles ils appuient le plus, porte sur les conditions fixées par la loi du 3 brumaire pour être admis aux écoles centrales. Douze ans est l'âgequ'elle exige. Ainsi cette condition éloigne des études les enfants de dix et onze ans et les livre à des maîtres particuliers qui, pour conserver longtemps le soin de leur éducation, sont intéressés à décrier les écoles centrales. Plusieurs professeurs n'ont pas cru devoir s'astreindre à cette condition fixée pour Tâge, et le bien qui en est résulté n'a guère pu

L'nSTRUCTIOH PUBLIQUE. 26

être approuve que tacitement puisqu'il est TefTet de la violation d'une loi. On sait au reste que dans l'ancien régime on n'attendait point si tard pour envoyer dans les collèges les enfants mômes qui avaient les dispositions ordinaires, et il est constant qu'il existe dans la génération actuelle une précocité d'esprit et de raisonnement qui doit autoriser à ouvrir à la jeunesse, avant l'âge de douze ans, les cours des écoles centrales.

C'est ici peut-être, citoyen ministre, le lieu de faire observer que, puisque jusqu'à présent les secours qu'on attendait des écoles primaires ont été nuls, il serait convenable qu'un des cours des écoles centrales fût consacré, au moins en partie, à des études purement élémentaires.

Les plus grands inconvénients résultant de la loi du 3 brumaire sont donc dans Tordre établi pour les cours dans les conditions prescrites pour l'âge d'admission aux écoles, et dans le court espace de temps consacré à l'étude des langues anciennes.

Les professeurs demandent encore, citoyen ministre, que le gouvernement, par une mesure générale, empêche les élèves de suivre un trop grand nombre de cours à la fois; qu'il les oblige, à subir à l'ouverture des écoles, un examen dont il réglera la forme ; qu'il détermine l'époqpe des vacances qui n'est nulle part la même; qu'il fixe, pour arriver à tel cours, l'obligation d'avoir passé par tel autre; qu'il encourage par tous les moyens qui sont en son pouvoir l'établissement des pensionnats près les écoles centrales, et l'affermissement des pensionnats établis; enfin qu'il délivre les professeurs de l'arbitraire des administrations des départements qui, dans quel* ques endroits, a été poussé à l'excès.

Les professeurs se plaignent aussi de la négligence qu'on apporte à leur payer leurs appointements, plusieurs sont arriérés de dix mois. Ce malheur tient à des causes qui ne sau* raient être prolongées ; mais vous n'apprendrez pas sans en être touché, citoyen ministre, qu'il est une école centrale où les professeurs n'ont pu faire aucune distribution de prix aux élèves parce que l'administrât ion de cette école était sans fonds, et qu'aucun des professeurs n'avait de quoi faire cette avance.

Malgré ces inconvénients, malgré tous ceux qui naissent en foule de la difficulté des circonstances, du dérangement de beaucoup de fortunes^ de la longue interruption de Tinstruction publique, de Téloignement de quelques hommes pour les institutions républicaines et pour les leçons de la saine philosophie, il est cependant prouvé par la correspondance que l'état actuel de Tinstruction publique doit faire concevoir des espérances fondées, que chaque jour son utilité est mieux sentie par la généralité des citoyens, et qu'avec un très petit nombre de mesures faciles à prendre, le ministre aurait la gloire de lui donner l'essor le plus brillant.

En effet, il résulte des travaux auxquels le Conseil s'est livré et des faits qu'il a recueillis deux vérités bien satisfaisantes : la première, c'est que parmi les professeurs des écoles centrales il y a un grand nombre d'hommes d'un mérite distingué et que leur zèle est tel qu'il a lutté avec succès contre tous les obstacles de tous genres, et notamment contre les imperfections de la loi qui les régit.

La seconde, qui est une suite de la première, c'est que, malgré ces obstacles, les écoles centrales, dans le silence des autorités supérieures, et par des moyens de détails presque inaperçus du gouvernement, ont fait depuis deux ans des progrès prodigieux. D'une part, le nombre de leurs élèves s'est accru au point que tel cours qui n'était suivi que par quinze personnes l'est aujourd'hui par cent cinquante, et que tel autre qui n'avait pas trouvé un seul auditeur est maintenant en pleine activité; d'autre part, la marche de l'instruction et la méthode de l'enseignement se sont perfectionnées d'une manière qui accroît chaque jour la confiance publique, et qui fait que toutes les villes regardent comme une possession précieuse l'école centrale établie dans son enceinte.

Or, toute institution est essentiellement bonne, qui, livrée à elle-même pour ainsi dire, sans secours, obtient chaque jour de nouveaux succès et va continuellement en s'améliorajit. Pour atteindre toute la perfection dont elle est susceptible, il ne lui faut que du temps; c'est un élément que rien ne remplace et que tout changement rend toujours plus nécessaire. Le Conseil pense donc que tout bouleversement, ou

même tout déplacement des écoles centrales actuellement existantes serait une calamité publique et qui n'irait à rien moins qu'à annuler encore l'instruction d'une génération entière.

Plus content d'être utile sans même qu'on s'en aperçoive, que d'appeler l'attention par ces grands projets qui ont quelquefois plus d'éclat que de solidité, il voudrait se borner encore à ces améliorations progressives, à ces perfectionnements de détails dans lesquels il s'est renfermé jusqu'à présent. Il désirerait n'être obligé de recourir à aucune mesure législative, et n'avoir à proposer au ministre que des démarches qui soient immédiatement en son pouvoir et qui ne fassent point retentir la tribune de ces discours qui, même bons, répandent toujours l'inquiétude parmi les intéressés. Mais, malheureusement, la loi du 3 brumaire an IV, qui a fait un grand bien à la France en créant une éducation républicaine, est entrée dans quelques détails que l'on n'avait pas alors le temps de discuter et qui contrarient tout bon plan d'études; on l'a déjà vu. Elle a partagé en trois sections les différents cours des écoles centrales, et cette manière de les distribuer détruit absolument la liaison qui doit exister entre eux. Elle a de plus fixé les âges auxquels les élèves peuvent entrer dans les différentes sections; et cette fixation est telle qu'elle rompt nécessairement le fil des études et que l'éducation ne peut être terminée pour l'époque de la conscription qui, à la vérité, n'existait pas alors et que le législateur n'a pu prévoir. Enfin, d'après les termes de l'article 2, elle parait établir la nécessité d'une loi pour la création d'une chaire nouvelle, quand le besoin s'en fait sentir. Il est résulté de cette dernière disposition que, depuis quatre ans, le cours de langues anciennes, par exemple, a beaucoup souffert, malgré le dévouement des professeurs, parce que, quelque indispensable que soit presque partout un second professeur de langues anciennes, le corps législatif n'a jamais eu le temps de s'occuper de cet objet, et que mille raisons de prudence ont empêché de lui en faire la proposition. Voilà donc trois entraves dont il est absolument nécessaire de se débarrasser; et la première proposition que le Conseil ait à faire au ministre est

d'obtenir du Conseil d'État un projet do loi qui lève ces obstacles. Il parait qu'il pourrait être ainsi conçu :

Art. l'^ — La distribution du cours des écoles centrales en trois sections, prescrite par la loi du 3 brumaire an lY, est abolie. Le ministre déterminera par un règlement le plan et l'enchainement des études de ces écoles.

Art. 2. — On n'exigera plus un âge préfixe pour être admis à suivre chacun de ces cours ; il suffira que le conseil de l'école ait jugé l'élève capable de suivre avec fruit le cours pour lequel il se présente.

Art. 3. — Il sera créé une seconde chaire de langues anciennes dans chacune des écoles centrales de la République.

Art. 4. — Le gouvernement, d'après le vœu des administrés et de l'avis des administrations, pourra créer près des écoles centrales actuellement existantes des chaires destinées à approfondir quelques parties des sciences quand le besoin s'en fera sentir.

Aujourd'hui que le gouvernement a toute la confiance du corps législatif, il ne paraît pas à craindre que ce dernier article éprouve d'opposition, surtout si l'on fait attention que chaque département payant les frais de son école sur les centimes additionnels de ses contributions, les contribuables seraient, dans le fait, très en droit de se donner eux-mêmes les professeurs qu'ils désirent; que ce n'est guère que sous le rapport de la police générale qu'ils ont besoin pour cela d'une autorisation spéciale du gouvernement. Cependant, si l'on craignait que cette disposition souffrit des difficultés, on pourrait la restreindre à la création d'une seconde chaire de langues anciennes. Mais, pour celles-là, elle est d'une nécessité urgente, comme on le verra encore mieux quand il sera question du plan d^études.

Cette loi, une fois obtenue, il n'y a plus rien qui puisse arrêter le ministre dans sa marche vers le succès des écoles centrales et, par suite, de tout le reste; l'instruction publique est absolument dans sa main et ne dépend que de quelques mesures dont on va indiquer les principales.

Plan d'études. — Le Conseil pense que la première chose à faire est de tracer un plan d'études. C'est l'objet sur lequel il

a porté ses plus mûres réflexions et c'est aussi de beaucoup le plus essentiel de tous. Car, sans un ordre parfait et constant dans les études, les meilleures instructions ne peuvent produire aucun fruit. La correspondance tout entière fait foi que, faute d'un règlement à cet égard, les élèves ne suivant que leurs caprices intervertissent absolument Tordre des idées ; que les parents n'écoutant que leurs préjugés ou leur empressement irréfléchi, éloignent souvent leurs enfeints des connaissances les plus nécessaires, ou veulent qu'ils se livrent tout de suite à des études qui en exigeraient d'antérieures qu'ils leur font négliger; et qu'enfin des professeurs même, méconnaissant la différence qu'il doit y avoir entre ute école pour des enfants et un lycée pour des hommes, ne songent qu'à faire une belle leçon, sans s'embarrasser si c'est celle qui convient, et si leurs jeunes auditeurs en tireront le moindre profit. Il n'y a pas un conseil d'école centrale qui n'ait senti ces inconvénients et qui ne se soit efforcé d'y remédier; mais la loi du 3 brumaire oppose à leurs efforts des obstacles dont l'intervention du gouvernement peut seul les délivrer.

On ne fera pas ici un long exposé de l'ordre des études qui a été jugé le meilleur, ni des motifs qui l'ont déterminé. Le Conseil a préféré présenter son plan sous la forme d'un tableau, parce que c'est de cette manière que les difGcuItés du sujet frappent le plus vivement et que l'on peut voir tout de suite comment elles sont résolues. On trouvera au-dessus de ce tableau un sommaire des principaler conditions qu'il fallait remplir et, au-dessous, en forme de notes, un aperçu des effets qui en résultent et de l'étendue de chacun des cours.

Sans doute, il faudrait plus de développements pour bien motiver toutes les parties d*un sujet qui demande tant de ménagements divers où l'on est continuellement exposé par la crainte d'un mal à tomber dans un plus grand. Mais le Conseil se flatte que, dès le premier coup d'oeil, le ministre trouvera que ce plan, qui s'écarte de l'ancienne routine, est bien conforme à la vraie marche de l'esprit humain et favorable au développement de la raison ; qu'il est propre à réparer le manque d'éducation première, malheur qui se fait sentir aujourd'hui très généralement en France ; qu'en même temps,

il se prête avec facilité aux progrès des élèves mieux préparés, qui peuvent commencer ce cours d'études au degré où ils sont en état d'en profiter; que les diverses études sont heureusement entremêlées et se prêtent un mutuel appui sans que Tune exclue l'autre; que les sciences morales et politiques si nécessaires à des citoyens et si constamment oubliées dans nos écoles, y occupent une place convenable; et qu'enfin, soit que le jeune homme se destine à la carrière des lettres et de l'érudition, ou aux arts dépendant des sciences physiques, ou aux fonctions publiques, il arrive bien préparé au moment d'entrer aux écoles spéciales où il doit se perfectionner et n'est point obligé pour cela d'abandonner les branches des connaissances qui ne sont pas son objet principal.

Si de plus grands détails sont jugés nécessaires, ce serait l'objet d'un mémoire, que le Conseil s'empresserait de présenter au ministre. Dans ce moment, il ne se propose que de lui faire connaître ses travaux et ses vues.

Ici devrait être le tableau qui offre le nouveau plan d'études. Son étendus a forcé de le renvoyer à la fin de ce rapport^.

Instruction à y joindre. — Si ce plan d'études était adopté, il faudrait l'envoyer de bonne heure aux différentes écoles pour que les professeurs eussent le temps de se préparer à y conformer leurs leçons de l'an IX. Mais il serait nécessaire d'y joindre une instruction qui déterminât avec plus de détail la nature, l'objet et l'étendue des cours. C'est, à la vérité, ce que le Conseil a déjà fait en partie par les circulaires dont il est parlé ci-dessus et dont la correspondance atteste les heureux effets, quoique les obstacles opposés par la loi du 3 brumaire et le manque d'un plan général aient empêché de donner à ces circulaires toute l'utilité dont elles étaient susceptibles.

Correspondance, — Ce plan et cette instruction ne dispenseraient pas de surveiller encore, au moins pendant quelques années, la marche des cours. Plusieurs, comme on l'a déjà observé, sont absolument nouveaux dans les écoles françaises ; les autres doivent au moins prendre une nouvelle direction.

Page 1