Plan d* Université russ
succombe à la première conversation ou à la première lecture dangereuse. »
La note est dure : chez Helvétius, chez Grimm surtout, elle s'accentue encore. La seule chose qu'on apprenne au collège, au dire du premier, « c'est à faire des vers latins. » Quant àGrimm, il attribue tout le mal au christianisme. Le système d'éducation uniforme que cette révolution a produit a tenu les peuples abrutis pendant une longue suite de siècles, et, malgré la renaissance des lettres, cet abrutissement subsiste. Les traces de Vesprit monacal se voient encore partout. C'est ainsi que, dans nos collèges, « nul germe de grandeur, nulle idée de patriotisme et de véritable gloire ne fut jamais inculquée à la jeunesse, et c'est pourquoi les héros et les grands hommes de toute espèce nous sont venus du Nord depuis deux siècles*. »
1. Orimm, Ed. Tourneux, t. V, p. 259. Je ne crois pas qu'U existe, dans le répertoire du dix-huitième siècle, de plus basse flatterie que cette phrase, à l'adresse de Catherine et de Frédéric. Du reste, tout serait à citer dans cette lettre ; hous en détachons encore ce passage :
« Au défaut d'un système religieux sensé et capable d'attirer les esprits, il nous reste les grands exemples dont l'empire est si puissant sur les âmes généreuses... En portant nos regards sur cette guerre d'éternelle mémoire que Frédéric vient de terminer par une paix si glorieuse, nous verrons que ce n'est pas seulement à la supériorité de ses talents que ce héros du siècle doit le sjutien de sa cause contre les efforls de l'Europe réunie; c'est surtout à cet enthousiasme que la grandeur de génie et de courage inspire et qu'elle a porté jusque dans le cœur du dernier de ses sujets... C'est un grand et beau spectacle pour Thumanité que de voir ce héros, auquel PJutarque n'aurait pas su trouver un pendant dans toute l'histoire connue, réunissant toutes les sortes de talent et de gloire, réunir encore tous les vœux secrets de son siècle, faire' regarder ses malheurs comme des calamités publiques et ses succès comme des sujets de triomphe et de réjouissance pour toute l'Europe. Quel est en effet le cœur généreux, dans quelque coin de terre qu'il respire, qui n'ait été troublé et vivement agité par six ajis de vicissitudes, de cette guerre opiniâtre, et qui ne se soit enorgueilli de la manière dont le héros vient de la terminer?... Il faut actuellement qu'il en consacre la mémoire et qu'il rende croyable à la postérité cette suite de prodiges en publiant l'histoire de ses campagnes. Ce serait un ouvrage immortel quand même on n'y trouverait que le simple récit des opérations mili-
Passons maintenant aux parlementaires.
D'après La Chalotais, l'enseignement « se ressent partout de la barbarie des siècles passés, où Ton ne faisait étndier que ceux qui se destinaient à la clcricature. » Il se réduit encore à Félude de la langue latine. On n'acquiert dans la plupart des collèges aucune connaissance du fran-^ çais ; on n y apprend « qu'une philosophie abstraite qui ne peut être d'aucun usage dans le cours de la vie, qui ne renferme ni les principes de morale nécessaires pour se bien conduire dans la société, ni rien de ce qu'il importe de savoir étant homme. »
... La jeunesse « estintéressée à oublier en entrant dans le monde presque tout ce que ses prétendus instituteurs lui ont appris. «Sur mille étudiants qui font leurs humanités, à peine en trouverait-on dix qui fussent en état « d'exposer clairement et avec méthode les premiers éléments de la religion, d'écrire une lettre, de discerner une bonne raison d'une mauvaise, un fait prouvé de celui qui ne l'est pas. »
Les Grecs et les Romains, « plus sages et plus vigilans que nous sur un objet aussi important que l'éducation », s'étaient bien gardés « de l'abandonner à des hommes qui eussent des vues et des intérêts différents de ceux de la patrie; elle était dirigée par des législateurs ou par des philosophes capables de l'être. » Elle était « nationale », c'est-à-dire « relative à la constitution et aux lois; elle tenait aux mœurs, tandis que chez nous, la jeunesse, après avoir essuyé toutes les fatigues et les ennuis des collèges, se trouve dans la nécessité d'apprendre en quoi consistent les devoirs communs à tous les hommes » et manque absolument « d'instruction sur les vertus morales et politiques. »
taires. Mais il ne tiendra qu'au philosophe couronné d'en faire le plus beau et le plus grand livre de l'humanité. »
D'après Guyton de Morveau, il semblerait « qu'à la ma-
' , *nière dont on éîève tous les enfants, indifféremment, »
réducation des collèges n'ait « d'autre méthode que celle
•*^ qui conduit à faire des prêtres et des théologiens. » Le latin
^ et le grec, une rhétorique qui n'est propre « qu'à dépraver
le goût et rendre l'esprit faux, » un cours de philosophie
où, dans l'espace de deux années, < on n'apprend que dés
choses sèches et rebutantes, » voilà à quoi « se réduit
cette méthode. »
Gitouâ enQn, pour clore une énumération qui unirait par
; devenir fastidieuse, cette apprécration du président Roi-
. land : « fe ne crains pas d'avancerque, dans les collèges,
' If plus, grand nombre des- jeunes gens perdent le temps
qu'ilç y passent, les uns pour avoir appris ce qu'il leur
Jetait inuttle et quelquefois nuisible de savoir, les autres
pouF ti avoir pas été instruits de ce qu'il leur aurait été
. essentiel d'apprendre. »
Tels étaient le langage et les sentiments communs au jansénisme. et à la philosophie du dix-huitième siècle, à l'auteur de la Religieuse et des Bijoux indiscrets et au ver- XuQUt Rolland, et telles sont encore aujourd'hui les grandes autoriléa dont ont se sert pour maintenir la tradition de la décadence des études classiques à la fin de l'ancien régime. Mais que pèsent toutes ces déclamations intéressées •devant les faits? Oui ou non, le dix-septième et le dixhujtième siècle ont-ils été nos deux plus grands siècles 'littéraires? ont ou non, ces siècles ont-ils vu s'épanouir dans, tous les genres, philosophie, éloquence, histoire, ' poésie, les plus fortes et les plus nombreuses générations qui aient jamais été? Si oui, d'où sortaient donc xes écrivains, à quelles écoles s'était formé leur esprit, et quels avaient été leurs instituteurs ? D'où venait aussi, je vous prie, cette société si parfaitement polie, qui donnait le ton à toute l'Europe et dont l'empire incontesté n'avait pour ainsi dire pas de frontières? Qui avait élevé
tout cette noblesse de plume* depuis Retz et La Rocheroucauld jusqu'à Saint-Simon et. Montesquieu, ce clergé sans doute un peu léger, mais si français, cette bourgeoisie, si peu bourgeoise, où la moyenne des esprits était déjà presque une élite et qui entretenait sur taot de points à la fois ce culte des choses de Tintelligence, ces traditions d'élégance et de bon goût, ce respect de la langue qu'on retrouve à un si haut degré dans toutes les œuvres de ce temps, depuis les plus fugitives jusqu'aux plus solides, depuis les moindres mémoires et correspondances jusqu'à ces admi« rables travaux d'érudition qui sont encore aujourd'hui des modèles de style et de critique? Gothique tant qu'on voudra, un régime qui adonné de tels fruits avait du bon, une cause qui produit de si merveilleux effets n'est pas une cause condamnée. libre à rAliemand Grifnm de biffer d'un Irait de plume Descaries et Pascal, Corneille et Molière, Voltaire et Rousseau, tout le génie, toute la culture française, et d'immoler cette gloire, cet éclat, celte perfection à son idole germanique; nier que le système d'éducation contemporain de cette immortelle pléiade eût du mérite, c'est nier le soleil. En fait d'argument, dans ce procès bs œuvres valent bien les critiques, et puisqu'on y ^^fait comparaître tant de témoins à charge, ^'est bien le moiifs que les autres y soient appelés, qu'après Grimm on entende aussi Brilannicus et Polyeucte.
Un homme qui devrait également Qgurer dans la cause et dont la parole mérite à coup sûr autant à» crédit que celle d'un Diderot ou d'un LaGlialotais, c'est le bon Rollin. L'auteur du Traité des études est bien aussi, dans une certaine mesure, sujet à caution. Si les parlementaires et les philosophes étaient passionnés contre TUniversité, il était, lui, passionné pour elle; il l'aimait comme un (ils peut aimer sa mère et il n'en a pas vujous les défauts ou, quand il les a vus, ce n'est qu'avec d'infinies précautions ettoutes sortes de détours qu'il 8*est hasardé à en parler. Toutefois, son livre est bien moins
UQ traité dogmatique, une théorie de l'éducation, qu*un exposé des méthodes et des pratiques en usage dans les collèges au commencement du dix-huitième siècle. C'est l'enseignement secondaire à cette époque pris sur le fait et pour ainsi dire photographié. Rollin songeait moins, — on Ta très bien dit, — < à proposer des nouveautés et des réformes qu'à être le rapporteur de ce qui se faisait dans l'université ^ »
Or, que dit ce rapport? quel tableau nous présente-t-il et quel enseignement s'en dégage? Sans doute, il y a des parties faibles, des lacunes et des omissions regrettables dans le Traité des études. Pendant que certains exercices qui, par parenthèse, n'ont vu leur importance diminuer que de nos jours, y occupent une place exagérée, des branches entières de connaissances et des plus indispensables, l'histoire moderne, la géographie, les langues vivantes, les sciences mathématiques et physiques, n'y figurent pas ou sont reléguées au dernier plan. Rollin, bien que descendant en droite ligne de Port-Royal, était trop imbu de l'esprit et des traditions universitaires pour ne pas tout, subordonner à la langue classique par excellence. Hais, à côté de ces défauts, que de conseils précieux, de vues fortes et éle* vées ! Avec quelle sûreté de main et quel bonheur d'expressions il trace les règles d'une bonne discipline et marque le but des humanités I Où philosophes et parlementaires ne voient que du temps perdu, de stériles efforts, un amas confus de connaissances inutiles acquises au détriment des positives, Rollin nous montre le goût qui s'épure, la raison qui mûrit, l'honnête homme qui se forme peu à peu. Loin de blâmer cette lente progression des études classiques qui était déjà de son temps le grand argument des adversaires des universités, il y trouve, au contraire,
1. Compayré, Histoire critique des doctrines de l*Éducation en France ^ depuis le seixiême siècle.
leur premier et leur plus solide mérite. Passer huit à dix années dans le commerce des plus beaux génies, « se familiariser avec ces hommes immortels qui sont sans nucun doute les meilleurs des maîtres, se nourrir par une lecture assidue' de leurs ouvrages, » quelle salutaire incubation pour de jeunes esprits I Où puiser plus sûrement qu'à pareille école le goût des belles et grandes choses et Tamour du bien? Personne n'a mieux saisi ni placé dans une aussi vive lumière ce côté vraiment supérieur de l'éducation classique. Les lettres ont pu trouver de plus éloquents panégyristes ; aucun n'a marqué avec autant de force leur vertu morale et sociale. Il est vrai qu'ici Rollin emprunte le secours de la foi et qu'il est singulièrement soutenu par elle ; aux leçons de l'antiquité païenne il joint les enseignements plus purs et plus élevés du christianisme. Dans son programme, l'étude et la pratique de la. religion occupent peut-être, après le latin, la place la plus considérable. Faire d'honnêtes gens ne lui suffit pas; former de pieux chrétiens, voilà le but suprême à atteindre, la fin dernière de toute bonne pédagogie.
Il y a loin de cette pédagogie, de cette large- façon de comprendre les humanités, aux critiques étroites et bornées qu'on rappelait tout à l'heure, et vraiment, si Ton peut considérer le Traité de Rollin comme l'expression exacte des études à la fin du dix-septième et jusqu'au milieu du dixhuitième siècle, il est difficile de se défendre d'un senti* ment pénible en songeant à l'àpreté des griefs auxquels ont succombé nos collèges et nos universités et qui pèsent encore sur leur mémoire.
Est-ce à dire qu'il n'y eût pas d'ui^entes et nombreuses réformes à introduire dans ces établissement? Non, certes, on ne le prétend pas. Si prospères qu'ils fussent et quelques fruits qu'il eussent donnés, ils devaient nécessaire* ment se transformer ou disparaître. L'ancienne organisa-
tion des études avait fait son temps, comme beaucoup d'autres choses. Le cadre en était devenu trop juste. A cette société du dix-huitième siècle, éprise de nouveautés, affolée de mouvement, insatiable de progrès, il fallait d'autres écoles, un enseignement plus varié, plus en rapport avec les aspirations et les idées régnantes, moins exclusivement littéraire^ Il fallait que cet enseignement s'élargit et se complétât, qu'il s'ouvrit plus libéralement à Tesprit philosophique, aux siences,à l'histoire, aux langues vivantes. On a dit que le latin était gentilhomme; ce qui est certain, c'est qu'il ne répondait plus aux besoins de l'époque.
L'enseignement de Thistoire et de la philosophie surtout commandait une refonte complète. Sous le rapport de l'histoire, on n'avait pas fait un pas depuis Rollin en 1789; on ne consacrait un peu de temps qu'à l'histoire romaine; on en était encore « à en trouver pour s'appliquer à celle de France. » Elle n'avait guère été Tobjet d'un enseignement sérieux que dans les collèges des jésuites, où régnait déjà le Précis du père Daniel, celui-là dont Voltaire a dit que, sans être au rang des grands écrivains, il -était certainement « à celui des meilleurs historiens ».
Sous le rapport de la philosophie, on était peut-être un peu moins arriéré. Grâce aux efforts d'un des plus éminens prédécesseurs de Rollin dans le rectorat, Pourchot, la scolastique avait cédé la place aux principes essentiels du cartésianisme ; cependant, elle se défendait encore et non sans succès dans plus d'une faculté.
Comment aussi laver les universités des reproches que leur ont valus leurs tendances rétrogrades, leur puéril attachement à des formes surannées et par-dessus tout les scandaleux abus qui les rongeaient? Si le régime des collèges laissait à désirer, combien plus vicieux encore n'était pas celui de nos facultés de droit, de médecine et de
théologie! « A Toulouse, dit M. Jourdain S comme dans la plupart des universités, les abus s*étaient fort multipliés. Les étudiants avaient pleine liberté pour s'affranchir des conditions de scolarité fixées par les statuts. Ils se présentaient aux examens sans produire aucun certificat d*études, ou simplement munis d'attestations délivrées par leurs condisciples. Une argumentation dérisoire qui se passait entre eux dans la salle des cours, sous l'œil du professeur, suffisait pour obtenir le baccalauréat et la licence; quelquefois il arrivait que les grades fussent délivrés sans aucune épreuve préalable. Les professeurs, dégoûtés de leurs fonctions, se montraient aussi peu attachés que les écoliers eux-mêmes à leurs fonctions; on en vit s*absenter pendant plusieurs mois, en laissant le soin des cours à des suppléants inconnus et incapables. »
A Bourges, où les jésuites occupaient seuls les chaires de la faculté des arts, — nous empruntons ce fait à M. Corr.payré, — « les diplômes de mditres es arts étaient souvent accordés a des aspirants qui n'avaient subi aucun examen, mais qui se recommandaient par d*autres titres spirituels ou temporels. »
Dans la plupart des écoles de médecine, à ce que rapporte M. Vallet de Viriville, la collection des degrés n'était subordonnée à aucune garantie réelle dMnstruction ni même d'études. C'était une simple question de finances et de formalités. « Des documents officiels attestent que des brevets de docteur se délivraient sans aucun rapport personnel entre les juges et les candidats, par correspondance. Les facultés de Paris et de Montpellier étaient les seules où des examens fussent imposés aux récipiendaires et qui eussent conservé quelque crédit... Au sein même de la capitale, la faculté de droit n'imposait plus depuis longtemps d'examen sérieux à ceux qui se présentaient