CAUSES DE L'INSURRECTION
les maraudeurs, bref, contre tous les ennemis héréditairi Nos caïds les plus fidèles nous avertissaient qu'ils auraient ji"ii(être à se défendre; ils nous demandaient des armes, des munitions, l'autorisation d'augmenter le nombre de leurs déïra ou cavaliers d'escorte. En novembre el décembre, 1»'- indices d'insurrection sontencore très douteux ; ce qu'on voit, c'esl surtout le réveil des vieilles haines de tribu à tribu, de famille â famille. Près de Biskra, le çof des Bengana ej le çof rival sont en an l'un contre l'autre; dans la Medjana, le> deux branches de la dynastie des Moqrani sont sur le point d'en venir aux mains; dans rOued-Sahel, l'antagonisme des deux chefs religieux, Hen-Ali- Chérif, de Chellata, et Cheikh-IIaddad, de Seddouk, est arrivé à l'exaspération. Ce que nous avons à craindre, semble-t-il, ce n point un soulèvement général, c'estle réveil de l'antique anarchie.
La situation paraissait à ce point rassurante que les journaux de la colonie, ne fût-ce que pour justifier leur insistance à hâter le départ des troupes, ne tarissaient pas en éltfges sur la fidélité inaltérable des musulmans. Le Zéramna voyait dans « la tranquillité sans exemple de la colonie » un témoignage éclatant de leurs bonnes dispositions. De Philippeville on écrivait à M. Glais- Bizoin, le 28 septembre : « Il est inutile de vous faire l'apologie des Arabes ; mais je crois qu'en les négligeant la France perdrait en eux de braves et loyaux défenseurs. » Dans une délibération fortement motivée du club de la même ville, on demandait le rappel du général Durieu, attendu « qu'au lieu de favoriser l'enrôlement des Arabes, les généraux et commandants supérieurs placés sous ses ordres l'entravent ». S'il y avait jamais eu, s'il devait jamais se produire des insurrections, il faudrait les imputer aux manœuvres du parti militaire qui, en excitant des troubles, cherchait à se rendre nécessaire.
Il est fort probable que tout se serait passé en émotion vague dans les tribus, en armements et même en razzias des partis contre d'autres, en phénomènes anarchiques plutôt qu'insurrectionnels, si, au point le plus sensible de l'Algérie, ne s'étaient rencontrés un grand seigneur féodal et un puissant chef de confrérie religieuse, dont l'alliance imprévue, improbable, contre nature, produisit une combinaison de forces tellement redoutable que la colonie fut tout à coup en feu, sur trois cents lieues de largeur. des portes d'Alger à celles de Collo.
Le grand seigneur féodal, c'est le bachagha Moqrani ; le puis-
sant chef de confrérie, c'est Cheikh -Haddad, grand maître des khouan de Tordre des Rahmanya, ou plutôt son fils Aziz. Le Moqrani jeta l'étincelle ; Cheikh-IIaddad et Aziz firent dégénérer une simple rébellion seigneuriale en guerre sainte contre l'infidèle ; les montagnards de l'Atlas lui apportèrent le concours de tout un peuple soulevé et de leurs cent mille fusils. L'insurrection de 4871 présente ta certains égards les mêmes éléments que chez nous la Ligue du xvic siècle : des nobles ambitieux ou mécontents, des moines fanatiques soulevés par des supérieurs intrigants, une plèbe ivre de liberté. Du reste, en Afrique, comme dans l'ancienne France, rien ne marque mieux la décadence des grandes familles que leur impuissance à lutter désormais sans le concours de forces qui leur sont naturellement étrangères ou ennemies : le fanatisme religieux ou l'aveugle colère des foules.
« Les indigènes, nous dit M. Rinn, appellent aujourd'hui cette année 1871 d'année de Moqrant, et l'histoire, un jour, racontant les événements de cette époque, dira : V insurrection de Moqrani. » Aussi le récent historien de cette insurrection a-t-il maintenu au premier plan le bachagha de la Medjana.
Les Moqrani ont des parchemins qui les font descendre de Fatma, fille du Prophète : mais le bachagha, depuis qu'il s'était lié à nous, invoquait encore une autre généalogie ; il prétendait rattacher aux Montmorency, dont l'un, jeté sur la côte d'Afrique par une tempête, y aurait embrassé l'islamisme et s'y serait marié. Nos Montmorency étaient les premiers barons chrétiens de France; ceux d'Algérie furent peut-être les plus anciens barons musulmans de la région des Ribans (Portes de Fqy\ Ils seraient arrivés en Algérie au xi" siècle, avec la grande invasion arabe, la seconde, celle qu'on appelle hilalienne et qui décida du sorl de l'Afrique. Au w 'siècle, un prince ou émir de cette famille occupa les deux cantons qu'on appelle aujourd'hui la Medjana, un pays de plaines, e1 les Beni-Abbès, un pays de montagnes. Dans la première s'éleva Bordj -Medjana, dans la seconde la célèbre Qalaa (forteresse . où se voient encore le château for! des Moqrani et leur cimetière familial. Un second prince étendit sa domination de ¥( hied-Sahel an chott du ITodna, subjuguant à la fois Les tribus berbères de la montagne et les
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tribus arabes des plateaux. Dès lors l'histoire de cette famille devient presque l'histoire de la région ; les Moqrani sont d'abord lès alliés des Turcs et amènent leurs contingents an Barberouc d'Alger ; puis ils luttent contre Les pachas, qui trouvaient leur puissance déjà démesurée. Toute une dynastie de princes Hoqrani se succéda ainsi du xvie au xix° siècle, parmi les guerres ou les paix avec les Turcs, les luttes contre leurs vassaux, bientôt les combats fratricides entre les brandies de la même famille. Le prince régnant portait le nom de sultan, c'est-à-dire de roi.
En 1830 seulement, les deux çof des Moqrani se réconcilièrent à l'appel du Djehad ou guerre sainte : ils combattirent contre nous à Sidi-Ferruch et à Staouéli. La prise d'Alger, en détruisant le gouvernement turc, rendait l'indépendance à tous les pouvoirs indigènes; dans l'Ouest se développèrent les seigneuries maraboutiques ou religieuses ; dans l'Est et dans le Sahara, la noblesse d'épée conserva la prépondérance; dans les montagnes de l'Atlas, les confédérations de républiques paysannes gardèrent leur liberté à la fois réglée et anarchique. Ces deux branches rivales des Moqrani avaient alors respectivement à leur tête Ahmed et Abdesselem ; le second offrit ses services à l'émir Abd-el-Kader et accepta de lui l'investiture en qualité de khàlifa de la Medjana : le premier se tourna du côté des Français, fut présenté en 1838 au général Galbois et reçut l'investiture de la même dignité.
Il est nécessaire d'insister sur la portée de cet acte. L'arrêté du 30 septembre 1838 organisait réellement « le gouvernement des territoires dont la France ne se réservait pas l'administration directe ». Elle les partageait en grands commandements indigènes à la tête de chacun desquels elle plaçait un klialifa : celui-ci nommait les cheikhs des tribus et présentait au commandant de la province des candidats pour les emplois de caïds. C'était toute une hiérarchie féodale que nous établissions ainsi, rattachée par un lien de vassalité à la France. Celle-ci devenait, comme l'Angleterre dans une partie de l'Indoustan, puissance suzeraine et protectrice. Les khalifa, au nombre de cinq seulement pour toute la province de Constantine, jouissaient des honneurs qui leur avaient été attribués par le gouvernement turc. Ils étaient « les lieutenants du général commandant la province » ; ils étaient donc assimilés à des généraux de brigade. Ils devaient percevoir les impôts pour le compte de l'État et garder le tiers du hokor comme traitement et frais de représentation, « gouverner les
musulmans suivant les lois du Prophète », entretenir pour leur garde particulière un escadron de déïra ou spahis irréguliers, soldés en partie sur le budget de la France. C'était une très haute situation que nous leur reconnaissions là; mais elle préexistait à notre conquête puisque la puissance dont nous les investissions avait été créée par leurs armes et celles de leurs alliés, et que le régime turc avait du la respecter. En échange de ces avantages, ils soumettaient à notre suzeraineté un pays que nous n'avions jamais vu et que nous étions dans l'impossibilité d'occuper nous-mêmes ; ils mettaient à notre disposition de nombreux contribuables et de nombreux contingents militaires. lis n'avaient point été vaincus pour nous, et c'est volontairement qu'ils acceptaient notre protectorat. Entre la France et eux. il s'était donc signé un contrat librement consenti, et d'un caractère synallagma tique. C'est ce qu'il ne faut point oublier pour bien nous expliquer leurs répugnances et leurs résistances quand notre autorité dut commencer à empiéter sur la leur. Le double de l'arrêté qui nommait Ahmed-el-Moqrani kbalifa de la Medjana lui fut remis par le maréchal Yalée, au palais beylical de Constantine, dans la séance solennelle où se fit la prestation du serment, suivie de la cérémonie d'investiture.
Deux mois après son investiture, le nouveau khalifa se chargeait do faire passer à travers les Bibans la colonne que commandait le maréchal Yalée et le duc d'Orléans et qui était chargée d'aller affirmer nos droits sur ces pays de l'Est que revendiquait Abd-el-Kader. Elle mit sept heures à parcourir les six kilomètres de ce défilé, dont « la sombre horreur, écrivait Changarnier. dépassa l'idée que nous nous en étions faite ». On le franchit sans être attaqué; on grava sur le rocher cette inscription triomphale : Armée française, 1839; et, à l'issue des gorges, si vif fut le sentiment qu'on venait d'échapper à un danger mortel que soldat» et olïiei(Ts s'embrassèrent. Pourtant cette opération, que le maréchal Soult appelait « un mouvement stratégique, militaire et politique au plus haut degré ». où « il n'y avait eu que justesse de calcul, science4 consommée et assurance «le succès i . fut surtout la preuve éclatante de la fidélité de uotre nouveau khalifa. File fut aussi un chef-d'œuvre de son habileté. ■ <>n ne sut pas alors et surtout on ne raconta pas, nous dit le commandant Rinn, qu'en diplomate prudent il avait, de ses propres deniers, payée ses vassaux, comme venant de nous.
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le fameux tribut que les colonnes turques avaient toujours soldé aux riverains des Bibans. »
Il nous rendit bien d'autres services, et plus glorieux; mais déjà les généraux de brigade commandant à Sétif s'inquiétaient d'une situation si haute et si indépendante. Prenanl au -érieux son titre de lieutenant immédiat du générai de Constantine, il lui écrivait directement, sans passer par la subdivision. Bien avant qu'il fût question en ce pays lointain de « régime civil », on parlait de « faire rentrer dans le rang » le Moqrani. Le pouvoir de la France s'affermissait; elle visait à faire sentir plus directement son autorité, à entreprendre la transformation de la société indigène, à y faire pénétrer plus de justice et d'égalité. L'ordonnance du 15 avril 1845 abrogea l'arrête de 1838 : Ahmedel-Moqrani « rentra dans le rang ». Il fut subordonné à la brigade de Sétif et même au commandant supérieur de Bordj-bou- Aréridj. D'allié ou de grand vassal de la France, il devint un simple fonctionnaire. En 1846, on démembra de son État les trois quarts de l'immense confédération des Ouled-Naïl. En 1847, on lui enleva les confédérations kabyles de la montagne, les Beni-Mansour, les Cheurfa. qui sont une tribu maraboutique, les Beni-Mellikeuch, pillards belliqueux et hardis chasseurs de panthères, et celles de l'Ouennougha occidentale, qui avaient été serves [adamya) de sa famille. En 1849, comme le Hodna s'agitait, on le rattacha au cercle de Bouçada. Le Moqrani, de plus en plus mécontent, protesta, non par les armes, mais par son inertie. Il laissa le prophète Bou-Barla, « l'homme à la mule », fomenter l'insurrection de 1851, mais prit une part honorable aux combats livrés contre lui. Puis il fit le pèlerinage de la Mecque et, à son retour, comme il avait reçu une lettre de Napoléon III l'invitant à assister à son mariage, il se rendit à Marseille. C'est dans cette ville que la mort le surprit (4 avrill 853).
Ce décès remettait en question l'existence même de son Etat. Depuis longtemps la France ne nommait plus de khalifa ; elle les remplaçait peu à peu par de simples caïds, entre lesquels elle partageait les territoires trop étendus. Par faveur spéciale, le commandement du Moqrani ne fut point détruit, mais il subit de nouveaux démembrerfients. A la tète de ce qui en restait, on plaça un fils du défunt, Mohamed, avec un titre intermédiaire entre khalifa et caïd : celui de bachagha. Mohamed-el- Moqrani éprouva une vive déception. Bientôt son prestige reçut
de nouvelles atteintes; on l'obligea de verser au Trésor français les amendes que les Moqrani avaient jusqu'alors encaissées. La même année (1858), il fut astreinte payer les impôts achour et zekkat. Les oukil ou prévôts qu'il avait dans les tribus furent remplacés par des caïds ou des cheikhs, que nommait et révoquait le commandement supérieur. Son droit de punir fut limité, ses prérogatives judiciaires restreintes par la réorganisation de la justice musulmane en 1859. On lui réclama des terres domaniales, autrefois séquestrées par les Turcs, et dont sa famille jouissait depuis vingt ans. Le lieutenant-colonel Marinier, son supérieur hiérarchique à Bordj-bou-Aréridj, et qui possédait toute sa confiance, était rappelé et remplacé par un simple capitaine. Celui-ci avait reçu Tordre formel de « veiller à la régularité et à l'intégrité de l'administration des Moqrani ». En 1861, le bachagha voyait réduire le nombre de ses déïra.
Il est vrai que, dans l'intervalle, il était fait officier de la Légion d'honneur, invité aux fêtes et aux chasses de Compiègne (1802), où son noble costume de guerrier d'Orient, son intelligence et son exquise courtoisie, sa distinction native de grand seigneur, lui valurent un succès. Mais, rentré chez lui, il se retrouvait aux prises avec une administration chaque jour plus régulière et plus exigeante ; on supprima les toaiza ou corvées, que, de temps immémorial, les Moqrani exigeaient de leurs sujets. Déjà, en 1861, il avait parlé démigrer en Tunisie, avec tous les siens. Cette fois, « navré et humilié », il proposa, « pour mieux donner satisfaction à des détails de service auxquels il ne pouvait plus suffire », de scinder son commandement en quatre caïdats, dont seraient investis des membres de sa famille, et sur lesquels il ne conserverait plus que la haute surveillance politique. Cette offre, échappée à son découragement, il eut le chagrin de la voir accepter. 11 se sentait devenir suspect : tous les mouvements insurrectionnels des tribus étaient imputés à son défaut de vigilance; en revanche, il se plaignait qu'on lui eût retiré l'autorité et les ressources nécessaires pour les réprimer.
Le voyage de l'empereur en Algérie, la lettre impériale de 1863 relevèrent un peu les courages de l'aristocratie indigène qui, tout entière, se trouvait dans la situation de Mohamed-el- Ifoqrani. Cette lettre, en même temps, faisait craindre des réformes plus nettement démocratiques et des ingérences plus minutieuses encore dans la justice musulmane, l'instruction
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publique, la répartition et la perception dos impôts. Survint la grande famine de 1807, avec son cortège de choléra et de typhus, qui emporta prés de 130 000 indigènes. Les familles aristocratiques se montrèrent à la hauteur de la situation; elles qui ne semblaient occupées qu'à s'enrichir aux dépens des petits, ouvrirent largement leurs greniers et leurs silos. Elles parurent n'avoir épargné que pour prodiguer aux heures d'infortune publique. Après avoir tout donné, elles empruntèrent aux juifs, c'est-à-dire à usure. Le Moqrani contracta une dette de 350 000 francs. Avant de s'engager aussi complètement, il avait consulté le maréchal de Mac-Mahon, alors gouverneur général: celui-ci promit que les sommes qu'il ne pourrait recouvrer sur ses emprunteurs indigènes lui seraient remboursées au moyen de centimes additionnels à l'impôt arabe. Comme le Moqrani sera plus tard accusé d'avoir cherché dans l'insurrection un remède de désespoir à une situation obérée, il est bon de rappeler l'origine si honorable de sa dette. D'ailleurs, à supposer que le gouvernement n'eût pas reconnu les engagements du maréchal, il était toujours possible au bachagha, ne fût-ce que par sa grande autorité sur ses anciens sujets, de rentrer dans ses fonds et de rétablir ses affaires.
Les mots de régime civil commençaient à courir, Chose singulière, parmi les vœux que le Moqrani, en 1869, comme membre indigène du conseil général de Constantine, formula ou appuya dans cette assemblée, se rencontre celui-ci : institution d'un commissaire civil à Bordj-bou-Aréridj : — « Yous avez, disait-il, une ville dont les habitants croient, bien à tort, que je veux peser sur leurs affaires; je serai heureux de voir les indigènes qu'ils emploient placés en dehors de mon autorité et de ma responsabilité ; mes relations avec les Français n'en seront que meilleures. »
Le 9 mars 1870, le Corps législatif impérial votait le fameux ordre du jour sur l'établissement du régime civil en Algérie. Ce vote amena le maréchal de Mac-Mahon à offrir sa démission. Le bachagha Moqrani en fit autant, par découragement, par orgueil froissé, par crainte de l'avenir. Il assura d'ailleurs qu'il entendait rester un sujet fidèle de la France, et que son intention était de venir vivre aux portes d'Alger, dans sa villa de Jîen-Aknoun, achetée en 1866. Le maréchal, que l'empereur contraignit à reprendre sa démission, voulut obliger le Moqrani à l'imiter. Celui-ci n'y consentit pas, mais promit de rester en fonctions
tant qu'il n'auraifà obéir qu'à des chefs militaires. Au moment de la déclaration de guerre à la Prusse, il fut un des signataires de l'adresse, de loyalisme à l'empereur, et, après la chute de celui-ci, il fut un de ceux qui le regrettèrent du fond du cœur.
Si nous sommes entrés dans le détail des mesures dont avaient déjà eu à souffrir le bachagha et son père, sous les gouvernements de Louis-Philippe et de Napoléon III, c'est pour bien montrer comment celles qu'adopta la république nouvelle n'en furent que le développement et la conséquence logiques. Royauté constitutionnelle, empire autoritaire, république démocratique ont mis la main à la même œuvre. Nous avons vu d'abord le Moqrani souverain sans conteste d'un immense territoire, à peine rattaché à la France par un lien de vassalité, n'ayant à à son égard aucune obligation dont quelque obligation du suzerain ne fût le corollaire, réunissant en sa main toutes les attributions supérieures d'administration, de justice, de guerre et de finance, cumulant des droits régaliens avec tous les droits domaniaux ou féodaux qu'a connus l'ancienne France.
Le Moqrani, en 1838, nous apparaît vis-à-vis de la France dans une situation très analogue à celle que pouvait avoir en face des premiers rois capétiens un duc de Bourgogne ou un comte de Champagne. Le fief de Moqrani était même plus étendu qu'aucun des grands fiefs français du xie siècle. « Qui t'a fait duc? — Qui t'a fait roi? », disait-on sous Hugues Capet. A la question : « Qui t'a fait khalifa ou bachagha? » le Moqrani pouvait répondre : « Qui vous a fait conquérants d'un pays que vous ne connaissiez même pas ? » Or, de cette situation de prince souverain ou de grand vassal nous le trouvons, en 1870, descendu à la condition (l'un fonctionnaire de second rang, subordonné à un simple commandanl de cercle avec les trois galons de capitaine. On l'a réduit dans son territoire, dans ses revenus, dans sa force militaire, dans ses prérogatives judiciaires.
Pareille chose aussi est arrivée à nos grands feudataires français; à chaque génération ils étaient dépouillés de quelque prérogative souveraine, jusqu'à ce qu'ils furent ramenés au rang «le simples genlilshommes, heureux de conserver un grade dans L'armée du roi ou d'obtenir de lui la faveur d'une plaque ou d'un ruban. Mais, chez nous, cette progressive déchéance a été à peine sensible pour chaque génération, puisqu'elle a mis huit Merles a se compléter. Au contraire, pour les Moqrani, c'est
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dans un intervalle de trente ans, en deux vies d'homme, que l'extrême sujétion a succédé à L'indépendance absolue. Ce n'a
pas été une lente décadence, mais une descente, un»- chute el d'une rapidité telle qu'il n'est pas surprenant qu'elle ait fini par leur donner le vertige. Nos grands feudataires français, danleur déclin ininterrompu, ont pu, par des rébellions souvent heureuses ou à travers certaines éclipses du pouvoir royal, donner l'illusion qu'ils s'arrêtaient ou qu'ils remontaient. L Moqrani n'ont même pas eu cette diversion à leurs amertumdans l'action de l'autorité française, ni défaillance, ni éclip mais une continuité de vues surprenante. La machine fonctionnait a*vec la régularité d'une vis de pressoir. Qu'ils aient eu d'abord affaire à des chefs militaires, simples et héroïques comme eux, puis à une bureaucratie consciencieuse et tracassière, enfin qu'allant d'un seul bond des temps épiques à l'âge révolutionnaire, ils se soient trouvés en présence d'une démocratie triomphante, avec ses clubs, ses conseils tumultueux, sa presse débridée et ses émeutes de places publiques, pour les Moqrani, le résultat a été le même; une spoliation s'est toujours ajoutée à une autre. Si le dernier d'entre eux a fini par en appeler aux armes, devons-nous lui appliquer les épithètes de traître et de rebelle comme le fait M. de la Sicotière? Il n'était pas plus un félon que Charles de Bourgogne ou François de Bretagne s'armant contre l'autorité d'un Louis XL Entre lui et nous, comme entre le duc batailleur et le roi inflexible, il n'y avait pas un rapport de justice, mais de nécessité. De part et d'autre, on combattait au nom d'un droit également sacré, mais de nature différente; le Moqrani pouvait invoquer les parchemins et les anciens trait la possession séculaire et la légitimité historique; nous avions pour nous la raison d'Etat, la loi du progrès, l'intérêt supérieur de la nation, la justice envers les faibles, les petits, les opprimés. Yoilà pourquoi la lutte a été honorable à la fois pour les deux partis et pourquoi les vainqueurs, après la catastrophe finale, ont pu laisser tomber sur le cadavre du vaincu des paroles d'estime et de sympathie. « Notre chevaleresque adversaire Moqrani », disait le sévère amiral de Gueydon.
Reprenons la suite des faits. Le bordj de Bou-Aréridj, occupé par nous, à la prière même du vieux Moqrani, au cœur de ses États, était devenu le noyau d'une ville française. En 1870, elle comptait 384 colons européens et 148 israélites ; de fâcheux voisins pour un seigneur féodal! La ville avait été érigée en commune et, d'après un vœu émis par Mohamed lui-même, dotée d'une administration civile. Or, en cette localité où il avait été prince souverain, « il ne pouvait plus être que conseiller municipal et voir son opinion discutée, contestée par un marchand, par un boucher, par un cantînier (1) ». C'était cela qui représentait pour lui le régime civil ! On comprend que, dans la dernière année de l'empire, à l'annonce que ce régime pourrait être étendu à ses autres territoires et affecter sa situation tout entière, il ait, en même temps que le maréchal, envoyé sa démission. Les décrets du gouvernement de la Défense ravivèrent ses craintes et ses répugnances. L'arrivée d'un commissaire civil à Bordjbou-Aréridj (7 décembre 1870) le désola : les gens de sa famille et de sa tribu, les Ouled-Moqrani, s'abstinrent de paraître en ville.
D'autre part, la rivalité entre le çof du bachagha et celui de son cousin Abdesselem s'exaspérait ; on s'attendait à une prise d'armes entre les deux clans. La situation était aussi tendue entre les deux chefs religieux de la vallée de l'Oued-Sahel. Ben-Ali- Chérif, marabout de Chellata, et le vieux Cheikh-Haddad, supérieur de la zaoïiïa de Seddouk. Le premier était allié au çof du bachagha, le second à celui d'Abdesselem. Or une guerre générale dans la région, quand même elle n'aurait fait que jeter les Indigènes les uns sur les autres, n'aurait pas manquéde compromettre les propriétés et la vie même de nos colons dispersés. En outre, une fois sortis du fourreau, les sabres n'y seraient pas rentrés aisément; on pouvait craindre qu'à la guerre civile ne succédai la guerre sainte, qui réconcilierait et coaliserait contre non- les ennemis de la veille.
Telles sont les considérations dont s'inspira l'autorité militaire. Le capitaine Olivier se rendit à Sétifpour les faire valoir auprès du général Angeraud. Celui-ci, après avoir pris l'avis de son général de division, vint à Ilordj-bou-Aréridj et y réunit (1) Déposition de M. Warnier, préfet d'A]
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les chefs des deux çof. Il leur dit de ne pas s'effrayer des changements survenus dans l'administration française : peu importaient les exagérations de journaux ou les menaces des clubs; ne voyaient-ils que le nouveau commissaire de la République tenait un tout autre langage? Même un régime civil aurait besoin du concours des grands chefs; il leur conserverait leui 's situations et leurs honneurs.
Le général Augeraud ne s'était pas appliqué uniquement à réconcilier les Moqrani avec le régime civil, mais à les réconcilier entre eux. Sur le second point, le général fut plus heureux que sur le premier. Seulement Mohamed-el-Moqrani lui fit remarquer qu'il ne suffirait pas, pour assurer la paix dans le pays, de faire se donner la main aux chefs militaires ; il fallait aussi désarmer la haine respective des deux chefs religieux. Comme le général était forcé de partir pour Constantine, où il allait prendre le commandement de la division, Mohamed s'offrit à négocier celte autre réconciliation. Le général fit une réponse évasive, disant qu'il ne pouvait accorder cette autorisation sans en avoir conféré avec ses supérieurs. L'œuvre fut reprise, en janvier 1871, parle colonel Bonvalet, successeur d' Augeraud à la subdivision de Sétif. Ne pouvant se rendre dans le pays, il chargea le Moqrani, assisté de plusieurs chefs kabyles qu'il lui envoya, dp voirBen-Ali-Chérif à Akbouet Jevieux Cheikh-Haddad à Seddouk. Le marabout de Chellata fit mainte objection ; il méprisait et haïssait les gens de Seddouk, ennemis nés de toutes les autorités, aussi bien des seigneurs religieux, comme lui, des nobles d'épée, comme le Moqrani, que du gouvernement chrétien : « Il y a six mois et plus, disait-ilau Moqrani, que j'engage les Français à se débarrasser de ces intrigants dangereux et, aujourd'hui qu'il y a urgence à agir contre eux, les Français vous envoient me dire de me réconcilier avec eux ! Je ne comprends pas. » Cependant, par respect pour ses supérieurs militaires, il ne voulut pas se mettre en travers de leurs desseins ; il autorisâtes médiateurs à faire une démarche à Seddouk. Us y furent le 8 janvier, s'entretinrent avec le Cheikh-Haddad etrevinrent à Akbou, accompagnés d'Aziz. L'entrevue entre le fils du grand-maître des Khouan et le marabout de Chellata fut cérémonieuse et froide. « On se donna le baiser de paix, mais du bout des lèvres. »
Voilà ce qu'on a appelé les réconciliations de janvier 1871. Elles furent dl'œuvre es chefs militaires français. Elles provo-
quèrent aussitôt une explosion de colère dans la population civile, à commencer par les colons de Bordj-bou-Aréridj. Les journaux algériens les reprochèrent comme une trahison au général Augeraud et au colonel Bonvalet. Plus tard, dans leurs» dépositions, MM. du Bouzet, Lambert, Lucet, Warnier, les accuseront d'avoir facilité, préparé et presque fait l'insurn ction. M. Rinn, pour les raisons que nous avons indiquées, n'hésite pas à les justifier : il assure que les réconciliations ont donné deux mois de tranquillité à la région. Dans une' situation si critique, c'était beaucoup que de gagner deux mois.
Dès le début de la guerre franco allemande, le bachagha était informé, jour par jour, de nos défaites en Europe, car il avait organisé pour son usage un service régulier de courriers. La capitulation de Paris s'était produite, la guerre contre la Prusse touchait visiblement à sa fin, enfin le traité de Francfort était signé. Pendant tout ce temps le bachagha n'avait fait aucune démarche hostile. De propos délibéré, il laissait échapper une occasion qu'il ne retrouverait pas. L'agitation n'était plus entretenue maintenant que par les récits terrifiants des turcos qui rentraient, peu à peu des hôpitaux français ou des forteresses allemandes, et <j; ! v contaient à leur manière les victoires de la Prusse ou ia détresse de la France.
Le 18 février quatre ouvriers européens étaient assassinés à quelque distance des chantiers installés aux Portes de Fer pour la construction de la route. Rien ne prouvait qu'ils eussent été frappés par un indigène; il y avait sur ces chantiers beaucoup d'Italiens, d'Espagnols et de Marocains. L'incident du 18 février fit qu'on décida l'évacuation des chantiers. « Mais c'est invji siblé! «lit le bachagha au capitaine Olivier. Vous voulez donc provoquer une insurrection ! — Nous n'avons qu'à obéir: l'ordre esl formel. — Mais, au moins, les ouvriers sont-ils payes? — Non. » Le Moqrani avança. de ses deniers. 1 500 francs. Pour permettre à ces hommes de transporter leurs bagages, il leur fournit des mulets réquisitionnés dans les tribus du voisinage. Avec son frère, Bou-Mezrag, l'homme à la lance », il ne cessa de surveiller L'évacuation. Il fit escorter les émigrants par parents jusqu'à Bordj-bou-Aréridj,
Puis il se rendit a Boudjelil où il devait retrouver sori am« Ben-Àli-Chérif. Il ne manquait pas de confidences très tristes à lui l'aire. Ses embarras pécuniaires augmentaient avec sa dette
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qui, grossie des intérêts, avait atteint le chiffre de cinq :<i six cent mille francs. Le maréchal uV Mac-Mahon qui la lui avait garantie n'était plus là, et ses successeurs déclaraienl n'avoir pas d'instructions. Le colonel Uonvalet passait, à tort ou à raison, pour être un ami d'Abdesselem el tic- gens <!<• Seddouk. Le bachagha cntendaifcrier contre lui les colons du Bordj, sevoyaii dénoncer dans les journaux; trois jours après le meurtre d quatre ouvriers, un télégramme envoyé d'Aumalc avait annon la révolte du Moqrani, et celui-ci s'était senti froissé, découragé, exaspéré. « Depuis le départ de Sétif, du général Augeraud, disait-il à son ami, je n'ai que des déboires. Les Français sont bien ingrats et bien injustes envers ma famille ! Ils veulent me jeter dans l'insurrection... Je ne sais que faire. Peut-être vais-je bientôt mourir, car mon père m'a dit souvent que, lorsque la mort est proche, on a comme signes précurseurs des moments d'aberration et de folie. » Ben-Ali-Chérif convint que la situation n'était plus tenable; lui aussi n'était pas écouté; il allait envoyer sa démission et essayer de vivre loin des affaires. Mais des gens comme eux ne pouvaient se révolter: ce serait donner raison à leurs ennemis, se déshonorer et se perdre. Il conseillait au Moqrani de désintéresser ses créanciers, d'envoyer sa démission, et d'émigrer en Tunisie ou d'aller, comme lui, vivre à Alger.
Les bachagha était dans une de ces dispositions d'esprit où, de l'avis de M. Warnier, il eût suffi qu'un homme dévoué à la France lui parlât fortement, faisant appel à l'honneur militaire, pour qu'il restât dans le devoir. Tous les témoins de ces événements conviennent que le gouvernement aurait du le rassurer sur le souci qui lui était le plus lourd : cette grosse dette, pour laquelle le pouvoir avait fait des promesses, et qui était si facile à régler, puisque le Moqrani restait très riche, et qu'il ne s'agissait en somme que d'une avance à lui faire.
Mais il ne lui arrivait que des paroles rudes : à Sétif on répétait les propos de ses ennemis domestiques, annonçant que le bachagha s'insurgerait pour la fête Aïd-el-Kebir; un journal de la ville, enragé contre le régime militaire, demandait que, par mesure de précaution, on fusillât le Moqrani, ainsi que son ami le capitaine Olivier. Le 27, il adressait de nouveau sa démfssion aux généraux Lallemand et Augeraud. Dans un entretien qu'il demanda au capitaine, en dehors du Bordj, car, disait-il, « les mercantis m'assassineraient si j'entrais en ville », il exposait
de nouveau ses griefs : — « J'ai envoyé ma démission de bachagha; je ne veux plus servir la France. Bien que je ne veuille pas me révolter contre vous, je me ferai jour, les armes à la main, pour me retirer paisiblement si ma démission est refusée; car pour moi ce refus serait une condamnation à mort, et ils n'auront pas ma tête. Comment voulez-vous que je serve votre gouvernement? Je ne veux pas accepter votre république, car, depuis qu'elle a été proclamée, je vois des choses horribles. » Ces choses horribles, c'est, par exemple, que l'autorité du capitaine Olivier a été diminuée par la nomination d'un commandant des troupes et d'un commissaire civil. A qui le bachagha devrat-il maintenant s'adresser? « On insulte vos généraux, continuât-il, devant lesquels nous étions tous soumis et respectueux comme des serviteurs; on les remplace par des mercantis, par des juifs, et on pense que nous subirons cela!... » Le capitaine essaya de le calmer. Il lui remit un télégramme du général Lallemand, l'assurant que sa situation n'était pas menacée, que tout rentrait dans l'ordre, que la paix était faite avec la Prusse, que de nombreuses troupes allaient arriver. LeMoqrani répondait au capitaine: « Si vous étiez gouvernés par un homme de race, je n'hésiterais pas; j'irais moi-même, de ma personne, lui livrer ma tête et me mettre à sa disposition; mais le général Lallemand n'est pas gouverneur de l'Algérie; il n'est pas seul à Alger! » Le 9 mars il renouvelait, en une lettre brève, sa démission : « Vous m'avez fait connaître que vos affaires étaient terminées et que vos ennemis disparaissaient par suite de la paix conclue avec eux. De cela il faut rendre grâce à Dieu!... J'ai toujours servi le gouvernement de la France avec un entier dévouement, et il m'a prodigué ses bienfaits ; je vous en remercie. » Des influences contraires à la nôtre continuaient à agir sur lui. LeMoqrani, comme on peut s'en faire une idée par toutes les paroles et tous les actes que nous avons cités de lui, était une nature Gère, chevaleresque, loyale, avec tous les préjugés d'un grand baron du xme sîrcle ou d'un émigré du xviu . 11 avait horreur de ce désordre apparent qui n'est que la fermentation des sociétés démocratiques, Jiorreur de l'insubordination envers les chefs qui oui le sabre au côté, de l'irrévérence envers les seigneurs issus de noble sang, du Lapage des foules, des grossièretés de la presse. Dans nos officiers il reconnaissait volontiers des égaux, même des supérieurs : entre eux et lui, il y avait des façons de
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penser communes; mais un main- élu, «les conseillera municipaux ! Entre eux et lui, il y avait dix siècles d'intervalle. Il ne comprenait rien, il ne pouvait rien comprendre à nos institutions démocratiques, pas plus qu'un chevalier de Philippe- Auguste <>u
un magnat polonais. Sa iinesse de race s'effarouchait de certains contacts ; il était nerveux comme une femme. On dit volontiers que tout Arabe est un grand enfant : c'était vrai du Moqrani. Il se forgeait des chagrins démesurés, qu'une caresse eût vite apais
A toutes ces impressions, qui étaient plus vivement encore ressenties par ses parents, ses serviteurs, ses sujets, il faut ajouter une part de calcul. Ce calcul môme était enfantin. Il avait laissé se terminer la guerre entre la France et la Prusse avant d'entreprendre sa guerre à lui. Celle-ci, il la concevait comme une guerre du temps jadis, une de ces guerres bénignes que nos grands vassaux soutenaient parfois contre nos rois, une sorte d'humble remontrance présentée à "la pointe des lances, une lutte promptement arrêtée quand le prince avait reconnu le bien fondé des doléances, et après laquelle il rendait au vassal toute sa faveur, l'honorant et l'aimant encore plus que par le passé, parce qu'il avait éprouvé qu'il était brave. Une chose certaine, et qui peut paraître paradoxale, c'est que le Moqrani ne songeait pas à expulser les Français ni môme à se rendre indépendant. Il ne ferait pas la guerre à la France, mais au régime civil et à la naturalisation juive. Assisté de ses alliés et vassaux, il apprendrait aux ronmis que la paix de l'Algérie reposait sur lui et sur ses pareils, qu'on avait eu tort de le dédaigner et de l'injurier dans les journaux. Ontiendraitlacampagnequelquesmois, et alors à Alger, à Paris, on verrait qu'il fallait compter avec les grands chefs. On abolirait le régime civil; on rétablirait le Moqrani dans ses possessions, ses immunités, ses prérogatives d'autrefois; il y aurait partout derechef des chefs militaires: un commandant supérieur au Bordj, des généraux à Sétif et à Constantine, un maréchal à Alger, peut-être un empereur à Paris, qui tous gouverneraient par le sabre et feraient taire les mercantis. Tous reconnaîtraient dans le descendant des sultans Moqrani, redevenu le khalifa de la Medjana, un des leurs, et, suivant le grade de chacun, l'honoreraient etèle fêteraient. Même ils lui sauraient gré de sa courageuse prise d'armes pour la cause commune, celle du régime militaire.
Le Moqrani ne pouvait imaginer que la lutte ne se resser-
rerait pas dans les limites qu'il lui fixait et que l'État français. provoqué par sa révolte, y répondrait par une destruction totale. Les guerres d'aujourd'hui ne sont pas si bénignes : n'avait-il pas vu la guerre franco-allemande? Il ne comprenait pas que ce ne serait point une brouille d'un jour entre un vassal, lidèle en sa rébellion, et un suzerain débonnaire, mais bien la conclusion d'une guerre à mort entre le principe aristocratique et la démocratie nivelé use. Surtout il ne prévoyait pas que le fanatisme religieux des Khouan et les fureurs démagogiques des tribus kabyles, une fois déchaînées par lui. ne se calmeraient pas à sa voix, et que l'insurrection cesserait aussitôt d'être la passe d'armes courtoise qu'il avait rêvée.
Yn des chefs sur lesquels il comptait le plus, le vieux cheikh Bouakkaz-ben-Achour, se rendait mieux compte des proportions que prendrait la lutte. Il s'en effraya pour les intérêts de sa caste, pour l'existence même des grandes familles. Il se rendit auprès du général Augeraud et lui dit : « Je crains bien que Moqrani ne fasse une sottise et ne s'insurge : ce serait un service à lui rendre que de l'en empêcher; vous seul pouvez le faire en allant le trouver. » Le général saisit l'importance de cet avis; mais, n'ayant pas d'ordres, ne sachant à qui en demander, craignant d'empiéter sur les pouvoirs civils, il hésita. Le vieux cheikh renouvela sesinstances le 12mars,etle général écrivit au Moqrani qu'il allait se rendre au Bordj et « tout arranger ».
Or, le 14, l'administrateur de la province télégraphiait au capitaine Olivier que le bachagha eût à lui adresser, à lui administrateur, en la forme officielle, sa démission : « Jusqu'à qu'elle soit acceptée par le gouvernement, nous le rendons responsable df» désordres qui pourront survenir dans son commandement, o Le tonde cette dépêche acheva d'irriter le Moqrani. « Ce fut, dit le commandant Rinn. la goutte d'eau qui fit déborder le vase
Le même jour, le bachagha réunit ses parents et ses clients. Il leur déclara que le moment était venu de se prononcer contre « le gouvernement des juifs et de> mercantis ». Il ne fallait ] penser, ajoutait-il, à se débarrasser des Français, car la paix était faite, beaucoup de troupes allaient arriver, et beaucoup chef- musulmans leur resteraient Gdèles. On devait se borner à montrer de quoi on était capable. Donc, pas de pillages inutiles, pas de massacres; mais commencer par ravager le territoire
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d'Abdesselem, pour montrer aux Européens que l'homme sur lequel ils affectaient de compter était sans pouvoir ; ue pas donner l'assaut à Constantine, mais la bloquer, ainsi que les auh places. « Quand les Français ne pourraient plus sortir des villes et seraient affamés, ils achèteraient par des concessions l'alliai des familles dirigeantes. »
Dans une lettre au général Augeraud, il rappela que « s'il avait continué à servir la France, c'est parce qu'elle était en guerre avec la Prusse et qu'il n'avait pas voulu augmenter ses embarras ». Maintenant la paix était faite; il était libre ; il ne voulait pas servir le régime civil. Ses ennemis l'accusaient auprès du gouvernement d'être insurgé : il n'échangerait avec ces genslà que des coups de fusil. Dans une autre lettre, au capitaine Olivier, il renvoyait le mandat de son traitement de bachagha pour le mois de février : « Je m'apprête à vous combattre, ajoutait-il; que chacun aujourd'hui prenne son fusil. » Les deux lettres écrites, il fît couper le télégraphe, que si souvent, depuis trois mois, il avait pris soin de réparer. Le lendemain, 15 mars, un de ses cavaliers remettait les deux lettres au capitaine Olivier et repartait au galop.
Maintenant Bordj-Medjana, la résidence patrimoniale des Moqrani, était en guerre avec sa voisine Bordj-bou-Aréridj, la ville des colons. Le bachagha avait fait appel à ses caïds de la Medjana, de la Kabylie, du Hodna. Il avait réuni 15 000 hommes, tant infanterie que cavalerie, autour du bordj français, qui ne comptait pas plus de 400 défenseurs. Le jeudi, 16 mars, un groupe de nos spahis passa dans les rangs ennemis avec armes et bagages. Le bachagha passa la revue de ses goums, contingents à cheval, et de ses sagas, contingents à pied, tous en grand costume de guerre. Après une fusillade, l'attaque commença vers midi. Elle se répéta les jours suivants. Le 17, le capitaine Olivier ayant demandé à l'entretenir, le bachagha vint au rendez-vousà cheval et avec une escorte : en présence de son ancien chef, il mit pied à terre; il l'entretint avec courtoisie et déférence. Il essaya de lui démontrer que la chute de la place n'était qu'une affaire de temps, qu'elle ne pouvait être secourue par le colonel Bonvalet. Le parti le plus sage et le plus humain, pour épar-
gner la vie des colons, des femmes et des enfants, serait de capituler. Il offrait de faire conduire habitants et garnison à Sétif, sous l'escorte de ses goums. Ces propositions repoussées, un nouvel assaut fut donné. Il échoua comme les précédents.
Encore à ce moment, c'est à peine si Moqrani se considérait comme étant en insurrection. Le Ie* avril, il écrivait à son banquier, M. Mesrine, qu'il attendait « le retour de l'empereur, qui casserait le nez au colonel Bonvalet et remettrait toutes choses en place ». Est-ce que cela ne fait pas penser à cet artilleur qui, ayant eu la jambe brisée dans les rangs de la Commune, s'attendait à ce que le gouvernement le décorât?
Bientôt arrivèrent les troupes de secours : le 26 mars, Bordjbou-Aréridj était débloqué; le 8 avril, Bordj-Medjana était enlevé. Le bachagha se voyait expulsé de la partie centrale de ses États; mais l'insurrection reprenait force sur d'autres points. Bou-Mezrag attaquait les habitations isolées et les caravansérails; les gens des Beni-Abbès se ruaient à l'assaut du bordj des Beni-Mansour. Cependant, l'insurrection ne prenait pas les proportions que le Moqrani avait espérées. A Biskra, la puissante famille des Bengana et le çof qui lui était opposé, tout en restant en guerre l'une contre l'autre, faisaient également parvenir aux autorités françaises l'assurance de leur fidélité. Dans l'ouest, Si Ali-Ben-Àbderrahman, seigneur des Ouled- Moktar-Cheraga, remettait à son commandant supérieur la lettre par laquelle Moqrani l'appelait aux armes. Ben-Yayhia, le héros à la jambe de bois, bachagha de Tittéri, agissait de même. De même également Si Belgassem, bachagha des Ouled-Naïl, et enfin la plupart des grands chefs.
Le Moqrani avait espéré provoquer contre la démocratie française une prise d'armes des grands seigneurs : ceux-ci se récusaient, ou même amenaient leurs contingents aux autorités militaires. L'insurrection (aurait avorté misérablement si des éléments toul différents n'étaient venus lui redonner la vie; le jour même où Bordj-Medjana succombait, la guerre sainte était proclamée parmi les zaouïa étales républiques de l'Atlas. Dans «•clic insurrection de théocrates et de (lémocrales, le bachagha trouva une puissante diversion, mais une diversion qui le rejetait au second plan et faisait passer au premier des intérêts et des préjugés fort différents des siens. Pendant que les deux I\ah\ lies prenaient feu. il continuait à lutter dans la région qui