MOHAMED-EL-MOORA.NI
s'étend d'Aumale à Medjana. Un souci l'occupait surloul : empêcher que le çof rival ne se réservât et/ en restant neutre ou servant les Français, ne se créât des droits à Le remplacer. !)«' gré ou de force, il fallait entraîner les tribus d'Abdesselem. Le moyen,
c'était de les contraindre par des razzias. En sorte que, dans ce déchaînement de la guerre sainte sur trois cents lieues d'étendue, le bachagha continuait sa petite guerre privée, sa petite guerre domestique, perdu en un petit coin de l'immense pays insur
Il n'eut pas le temps de perpétuer cet anachronisme. Dès le 1 1 avril la colonne du général Cérez avait quitté Alger. Le 15, elle arrivait à Aumale dont le canon domine, à l'ouest, le pays dcsMoqrani, comme celuide Sétif ledomineà Test. Le 18, elle enlevait le col de Teniet-Daoud, défendu par deux parents du bachagha, menant au combat 2 000 fantassins. Le 20, elle canonnait leur nouvelle position sur les hauteurs du Djebel-Afroun ; le 2:2, elle dispersait, près de la koubba de Sibi-ben-Daoud, les goums et les sagas de Bou-Mesrag. Le 25, elle rentrait victorieuse dans Aumale. Les tribus insurgées, pour gagner quelque répit, avaient promis d'y envoyer leurs otages, comme gages de leur soumission. Ces otages n'étant pas arrivés, le général se remit en campagne le 28 et livra le brillant combat de Dra-Moumena.
Jusqu'alors le bachagha n'avait pris aucune part à ces affaires.Il laissait ses contingents kabyles sebattre derrière les remparts de roches, les abatis d'arbres oulesmuraillesimproviséesdepierres sèches. Il se réservait pour le vrai combat féodal, en rase campagne, pour les charges de chevaux richement caparaçonnés. Pendant que les colonnes françaises, de succès en succès, avançaient vers Bouïra, lui-même avec sa cavalerie se rapprochait de ce point. Le 5 mai, on se rencontra sur l'Oued-Souftla. Le général Cérez aperçut sur les hauteurs de Dra-bel-Kheroub(l), un goum de 300 cavaliers immobiles autour d'une bannière déployée. Là se trouvait le bachagha, dirigeant l'ensemble de ses contingents, forts d'environ 8 000 hommes. Aux chassepots et aux canons des Français répondait une vive fusillade. Vers une heure, elle se calma un peu, car c'était le moment delà prière du rfo/ior. Le bachagha, que ses amis avaient forcé de revêtir un burnous gris, descendit de cheval pour s'agenouiller et prier. Ses dévotions faites, il se relève et, immobile à quelques pas des siens, semble
(1) « Bras du Chérubin
inspecter le terrain. A ce moment deux compagnies de zouaves, qui étaient parvenues sur un mamelon voisin, ouvrent, à sept cents mètres, un feu de salve. Une balle frappe le Moqrani entre les deux yeux. Il murmure les premiers mots de la formule de salut : « Il n'y a d'autre divinité que Dieu » et s'abat en avant, la face contre terre. Trois des siens se font tuer en voulant le relever. Enfin on l'emporte. Quoique la nouvelle de sa mort eût été tenue secrète, la fusillade cessa et la bataille s'interrompit. Le corps fut transporté à la Qalaades Beni-Abbès ; il repose dans le cimetière seigneurial, sous des lamelles1 brutes de schistes, sans aucune inscription, reconnaissable seulement à une grosse lame de schiste qui se dresse vers la tête.
En 1873, quand son frère Bou-Mezrag comparaîtra devant la cour de Constantine, son défenseur, M. Albert Grévy, trouvera des accents émus pour le vaincu de l'Oued-Souffla :
Il cherche la mort... Il pouvait passer, il altaque. Et comment? Il descend de cheval, lui grand seigneur, et à pied, à la tète de sa troupe hésitante, il gravit la côte et marche en avant jusqu'à ce qu'une balle le frappe au front. Il espérait que sa mort, annoncée par lui depuis plusieurs jour^, mettrait lin à l'insurrection...
Sans parler de quelques inexactitudes dans cet éloquent panégyrique, c'est aller un peu loin que de représenter le bachagha comme s'offrant lui-même en victime expiatoire de ses fautes. Certes, ces fautes, il devait les sentir vivement. Il se voyait engagé dans une entreprise qu'il ne gouvernait plus et à laquelle il n'apercevait pas d'issue. La coalition de grands seigneurs qu'il avait rêvé de former et de diriger, avait échoué dès le début. La guerre modérée, courtoise, presque loyaliste, dont il avait tracé le plan, avait fait place à celle des paysans sauvages et des Khouan fanatiques. La mort put lui apparaître comme une délivrance. Moins pathétique et plus juste que l'apologie de l'avocat, très honorable encore est l'appréciation qu'a portée sur le Moqrani l'amiral de Gueydon : « Entraîné plus loin qu'il ne l'avait projeté, il a compris qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, et il s'est fait tuer au premier rang des Kabyles armés par lui. Sa mort a été belle. »