PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI J
Mais, parce que ces métaphores pourraient aussi s’appliquer à la connaissance sensible, il faut ajouter que l’esprit, lorsqu'il « atteint » l'être étranger, s’atteint aussi toujours et nécessairement lui-même. Que ces deux opérations n’en fassent qu'une : c'est là le propre de l'intellection. « Aristote dit que, de par sa notion même, « l'intelligence se perçoit elle-même en tant qu’elle trans- « porte ou conçoit en soi un intelligible : car l’intelli- « gence devient intelligible par cela qu’elle atteint un <intelligible » !. La différence de l'esprit et des sens est dès lors suffisamment indiquée par cette immanence plus
profonde qui implique la possibilité de la réflexion. Ou, comme la suite nous le fera voir, l’intellection peut être définie par sa possibilité de progrès selon les deux conditions marquées par les formules du début, conditions qui sont corrélatives. Elle est l’acte d'intensité variable, où l'enrichissement par assimilation de l'extérieur croît toujours quand la vie immanente croit ?. « Son exten- « sion supérieure n’est pas une dispersion dans le mul- « tiple, car l’intellect, quand il atteint beaucoup d’objets, « demeure plus concentré que le sens lorsqu'il en atteint peu». ?:
Que si l’on demande de caractériser plus nettement cette union, cette possession sui generis, il est clair
4. In 12 Met. 1. 5. — Cf. Ar. Metaph. À 7. Ed. de Berlin, LOT BEA O0
2, 1 q. 27 a. 1 ad 2. « Quanto aliquid magis intelligitur, tanto conceptio intellectualis est magis intima intelligenti, et magis unum. Nam intellectus, secundum hoc quod actu intelligit, secundum hoc fit unum cum intellecto ».
3. Opuse. 25, ch. 1. « Anima humana quodammodo est omnia.. remanet in ea quædam infinitas... nec propter hanc maiorem eius extensionem (intellectus) spargitur ad multa, sed magis unita remanet in acceptione plurium intelligibilium, quam sensus in paucis sensibilibus ».
qu'on ne peut mieux le faire qu'en renvoyant chaque homme à l’expérience personnelle de sa pensée. C'est une présence qui ressemble à l'identité transparente du moi avec lui-même, sans être exactement cela, f£ert quodammodo aliud. L'examen des thèses les plus fondamentales de la métaphysique thomiste conduit au résultat suivant : l’intellection doit être présentée, au début, comme un fait original qui contient, avant toute explication, de quoi le distinguer de ce qui n’est pas lui. En effet, si des scolastiques postérieurs ont pu s’interroger sur la possibilité d'êtres immatériels qui ne seraient pas intellectuels, cette question, pour S. Thomas, ne saurait présenter aucun sens. Si la présence des qualités sensibles exclut l’intellectualité, c’est la nonintellectualité qui définit la matière !. Aïnsi la division est complète, distinguant deux contradictoires. Il y a deux sortes d'êtres, ceux que la matière contracte et contraint à n'être qu'eux-mêmes, à n'avoir qu'une seule forme, et ceux qui, exempts de cette détermination, peuvent « être les autres d’une certaine manière ». L'apriorisme de cette dichotomie, la faisant absolue, ne décide pas la question si la matière qui exclut l'esprit coïncide, sans la dépasser, avec la réalité mal connaissable qui affecte d’une façon originale nos cinq sens. Mais l'intelligence, elle, est nettement mise à part, et distinguée de tout le reste par une caractéristique prise de son acte.
Voilà donc indiquée la notion générale qui seule peut être le point de départ de notre recherche. La suite mettra en lumière les diversités profondes qui rendent irréductibles les différentes sortes d’intellections. Elles se distingueront et se classeront d’elles-mêmes par le