PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI
« produit une autre plante. D'ailleurs, à y regarder de « près, le premier principe de cette émanation était lui- « même extérieur, puisque l'humeur intrinsèque de « l’arbre a été aspirée du sol par les racines. Au-dessus « des plantes, l'âme sensitive constitue un degré de vie « plus élevé : l'émanation propre y commence du dehors, « mais elle se termine à l’intérieur, et, plus elle avance, « plus elle est intime : c’est que l’objet sensible du « dehors imprime sa forme aux sens extérieurs, d’où « elle passe dans l'imagination, puis dans le trésor de « la mémoire. Or, dans toute la suite de cette émana- « tion, le principe et la fin n’appartiennent pas rigoureu- « sement au même sujet, puisqu'une puissance sensitive « ne saurait se réfléchir sur elle-même. Done la vie est «ici plus haute que chez les plantes, et d'autant plus « qu'elle y est plus intime. Ce n’est pourtant pas encore « la vie parfaite, puisque l’émanation, ici, passe de l’un « à l’autre. Donc le degré suprême et parfait de la vie, « c’est l'intelligence, puisque l'intelligence se réfléchit « sur elle-même et se comprend. »
On pourrait citer eent autres passages qui affirment pareillement que la perfection de la vie et de l'être se mesure à l’immanence des opérations ; celui que j'ai choisi a ceci de particulier, qu'il exclut de l’acte immanent non seulement la consommation dans un sujet extérieur, mais la réception des principes du dehors. Cette exigence, qui semble incompatible avec le principe de cette extension à l’autre dont nous avons fait au début le second caractère de l'opération intellectuelle, nous force de remonter dès maintenant au fait premier qui conditionne et domine tout l’intellectualisme de S. Thomas : l'existence vivante et personnelle de l'Esprit absolu. Au chapitre cité, après le classement des puis-
sances naturelles, l’auteur établit celui des facultés intellectuelles, mettant toujours au dernier rang ce qui recoit davantage de l'extérieur. Il conclut que l’immanence rigoureusement parfaite n'existe qu’en Celui chez qui l'être est identique à l'intelligence et à l’idée, chez l'Esprit qui est lui-même mesure de la vérité des choses. « L'intelligence humaine peut se connaître, mais le « prineipe de sa connaissance lui vient du dehors, puis- « qu'elle ne connait rien sans image sensible. Plus par- « faiteestlavieintellectuelledesAnges, dontl’intelligence « se connait par soi-même sans passer.par rien d'exté- « rieur ; cependant, leur vie n’a pas encore la suprême « perfection, puisque leur idée, qui leur est intérieure, « n’est pourtant pas leur substance, être et comprendre « n'étant pas identique en eux !. Done, la dernière per- « fection de la vie appartient à Dieu, en qui comprendre, « c’est être, si bien que l’idée de Dieu, c’est l'essence « divine elle-même, et j'entends par zdée ce que l’intel-
« lect conçoit en soi de l’objet connu. » Ainsi la
conscience parfaite, créatrice de toute vérité, est en même temps intellection épuisante et unité parfaite, et Dieu n’en est pas moins un pour connaître : le pensant et le pensé ne font pas nombre pour S. Thomas. Dans le monde des anges, entre Dieu et l’homme, l'être, l'acte, la vie, se mesurent toujours à la profondeur de l’immanence : l'unité intelligible y est un accident, elle change et passe tandis que la substance demeure. « La « plénitude intelligible, qui consiste, en Dieu, en une
1. S. Thomas ne veut pas dire ici que l'intelligence angélique ne « devient » pas € intentionnellement » l'intelligible, mais qu'il y a dans l’ange de l'être qui n’est pas du comprendre (ce qu’il prouverait, soit par la succession de ses pensées, soit par la présence, en sa conscience, d'actes qui ne sont pas identiquement des intellections. Voir 1 q. 54 a. 1, ete.).