PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI
la plus furieuse ou à la machine la plus colossale, et le flux de la durée temporelle, qui conditionne leurs actions, leur impose l'instabilité, sinon comme leur sort nécessaire, au moins comme une de leurs inévitables possibilités. Condensée, exténuée, dispersée, subtilisée autant qu'on voudra, la matière subsiste; dominée, contrariée pour un temps, la répugnance de l’autre à se fixer au service exclusif d’un moi matériel n’est jamais vaincue pour toujours. La génération est une modification presque créatrice, mais elle n’opère que le même en qualité, et pose un nouvel être extérieur au premier. La contenance matérielle, l'assimilation nutritive soumet réellement l’autre à l’individu, mais, Juxtaposant des parties spatiales, agglomérant du matériel, c’est-à-dire du réciproquement impénétrable, elle est toujours inhabile à opérer cette fusion coïncidante qui est l'idéal de l’action. Par définition, la connaissance seule permet au même, restant le même, d’être aussi l’autre ; on ne possède vraiment un être qu'en le devenant en quelque sorte, par pénétration intime des deux principes d'unité. — C’est cela méme qu'entend S. Thomas quand il écrit : « Avoir en soi une chose non matériellement, mais « formellement, ce qui est la définition dela connaissance, « c’est la plus noble manière d’avoir ou de contenir ! ».
Dès qu’on passe au domaine immanent de la connaissance, l'extension et surtout l'intensité de l’action croissent donc d’une manière incommensurable. Une vache n’écrase à la fois qu'une ou deux pâquerettes, mais toutes celles de la prairie, elle les voit ensemble, et elle les vit. — Mais la conquête de l’autre, chez les connaissants, est inégalement intégrale selon les inégales
An Caus. 1.18;
immanences. — L’immanence s’approfondissant, l’abstraction diminue. — Au plus bas degré de la connaissance sensible, S. Thomas place les animaux les plus immergés dans la matière, l’huître et ses congénères, qui n’ont que le sens du toucher !. Ces consciences-là, les plus éparpillées des « âmes », n’ont pas de sens de ce qui n'est pas présent; parce qu’elles n’ont pas de « fantaisie », elles n’ont pas de mémoire. Leur contenu psychologique est qualifié « imagination et concupiscence confuses » ; il leur présente, comme dans un crépuscule perpétuel, du nuisible et: du convenable ; manquant de « sagesses particulières », elles ne sont ni disciplinables ni prudentes, et c’est bien d'elles qu’on peut dire : in nullo participant de contemplatione. Or, la note propre de leur connaissance, et qui les constitue infimes parmi les connaissants, c’est précisément l'abstraction extrême, ou, ce qui revient au même, l'extrême subjectivité. Entre les excitations multiples qui vont, dans la nature, des sensibles aux sensitifs, l’huître ou l'étoile de mer ne saisit, n'emmagasine et ne transforme en soi que celles qui concernent le sens du toucher. Ce sens est fondement des autres, et peut seul exister sans eux. Or, il a justement ceci de propre, qu'il ne peut être complètement dénué de son sensible, qu’en lui la « transformation réelle » est le plus nécessairement liée à la « transformation connaïissante », car la main, qui doit sentir le froid, est nécessairement chaude ou froide ?. Donc l'huître connaît, en tant qu’une vague unité de conscience opère en elle une certaine coordination de l’ensemble qui l'entoure. Elle a comme
1 In 1-Met 14° —=’In 3 An J' 16 = Mnsen- ef sens 2.
2. Pour tout ce développement sur la connaissance sensible, voir 1 q. 78 a. 3.