‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 26 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI

son système du monde, elle est quodammodo alia, sinon quodammodo omnia. Mais l’abstraction extrême de cet extrait du monde qui est en elle, correspond à la débile immanence d’une conscience peu profonde, incapable de rassembler, par le souvenir, les moments successifs de son unité. Chez les animaux supérieurs et doués des cinq sens, le corps étant plus différencié, la perception du monde est plus complexe et plus complète. Elle est moins subjective pour l'animal voyant que pour celui qui seulement touche, parce que la pupille est entièrement « dénuée de la nature de son objet », elle n'est ni blanche, ni noire, ni rouge, elle n’a aucune couleur, elle est seulement susceptible de celle de lobjet coloré. La perception est aussi moins abstractive l'addition d’autres sens au toucher et la collaboration qui en résulte font que l'être est saisi, ou du moins visé, d’un plus grand nombre de côtés. La vache de la prairie n’a pas seulement des yeux qui reflètent les couleurs des marguerites : ses organes tactiles, son mufle, sa langue, la renseignent sur leur hauteur et leur résistance, et ses narines, sur leur parfum. Et ces différentes perceptions ou mémoires de perception sont unifiées, d’après S. Thomas, en une synthèse concrète, par le « sens commun » et par | « estimative », puissance organique, appréhensive de singuliers !. C’est ainsi que l’organisme plus compliqué des animaux supérieurs les jette un peu plus loin dans l’autre. Cependant, avec eux, nous n'avons pas encore assez

1. Opusc. 25, ch. 2. Les Scolastiques prouvent l’existence de cette faculté synthétique en renvoyant aux faits d'expérience : le chien mord à la main celui dont il a reçu un coup de pied; il a donc une certaine perception de l'unité individuelle. (Domet de Vorges, La Perception et la Psychologie thomiste. Paris, 1892, p. 84).

émergé du subjectivisme et de l’abstraction !. La faculté de l’autre ne peut être telle en un sens plein que chez celui qui percevra l’autre comme autre, aussi clairement qu'il le perçoit comme tel ou tel. Un pareil être devra donc distinguer consciemment le moi et le non-moi, juger sa perception et réfléchir sur soi-même. Omnis intelligens est rediens ad essentiam suam reditione completa. Par définition, il faut se connaître soi-même pour connaître la vérité comme telle ?. La réflexion est donc condition de l’intellectualité, et l’intellection, type de l'acte immanent, est postulée comme la seule action qui puisse être parfaitement la prise de l’autre.

On voit déjà quel principe prouve que l’immanence et la prise de l’autre croissent de pair dans l'être intelligent. Pour lui, posséder l’autre, c’est se posséder. « Plus une chose est comprise, plus la conception qu'on «en a est intime à l'être intelligent, et unifiée avec lui. » — La notion d'unité, ici introduite, et constamment rappelée par S. Thomas, met dans tout son jour la corré-

1. « Res autem spirituales intellectivae intimius nobis coniunguntur quam res corporales apprehensae per sensum ; sensus enim per apprehensionem coniungitur rebus quasi superficialiter tantum ; sed intellectus pertingit usque ad intimam rei quidditatem... Per similitudines spirituales nobis coniunctas magis pertingimus ad intima quam per ipsam coniunctionem realem quae nobis secundum sensum exhibetur » (4 d. 49 q.3 a. 5 sol. 1 et ad 2. — Cf. 1a 2a

2. Voir les développements très clairs et complets de Ver. 1. 9 et 10.9. — La puissance qui peut se réfléchir sur soi-même est

nécessairement pure de toute matérialité, donc son objet n’est pas restreint comme celui de chacun des sens, mais elle est capable de devenir fous les êtres. (Opuse. 15, ch. 2). — Le sens, qui connait son acte {cognoscit se sentire), mais non pas la nature de son acte, n'est pas « faculté de l'être »; la raison, au contraire, connaît son essence et par là la vérité, c'est-à-dire l'être comme tel. Loin que l’immanence coupe les ponts avec le réel, et empêche le passage à l’autre, elle en est la condition : on connaît l’autre en le devenant.

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