PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI
nous, non pas généralisation, mais condensation : et la raison en est la nature même de l'intelligence, faculté de l’un aussi bien que faculté de l’être, ou faculté de l'être unifié dans une conscience comme il est un dans la réalité. £ns et unum convertuntur : et l'unité singulière ou transcendentale, soigneusement distinguée par S. Thomas de l’unité qui est principe du nombre, ne doit se séparer ni dans l’ordre réel ni dans l’ordre « intentionnel » de la réalité qui lui est identique. Done, c'est parce que l’unité de chaque créature, comme son être, est déficiente, qu'elle est mieux connue en soi lorsqu'elle est connue, non par les autres, mais avec les autres, et que le procédé d'isolation qui la découpe dans l'univers la vide forcément d’un peu de réalité. Omnia se invicem perambulant. L'intelligence, pour S.Thomas, est, comme l’a dit un de ses disciples, « l’ordre naturel en puissance » ; en soi, donc, et dans les conditions normales de son exercice, plus elle s’incorpore l’univers, plus elle est totalisante, plus elle est elle-même. La condition pour épuiser un détail serait de posséder l'unité absolue. « Une chose, dit S. Thomas, est plus « parfaitement connue dans le Verbe que par elle-même, « même quant à sa propre originalité 1. »
Ainsi il est ramené, une fois de plus, par l'analyse de l'intellection, à l'affirmation de la Conscience parfaite : seule elle concilie, dans son unité absolue, la double perfection que nous distinguons dans l’idée. La Cause totale est le vrai miroir de l'être tel qu'il est en soi; posant toute chose comme sa propre participation, « répandant tout l'être et toutes ses diffèrences », elle
1. « (Unaquaeque res) perfectius cognoscitur per Verbum quam per se ipsam, etiam in quantum est talis. » Ver, 8. 16. 11. — Cf. Ver. 4. 6.
est à la fois immanence parfaite et pénétration qui scrute tout. Celui-là seul, par son intelligence, perce tout, qui connaît tout par sa propre essence, source tout à la fois, et d’être, et de vérité. L’âme humaine est intelligente parce qu’elle est « puissance passive de tout « l'être » ; Dieu est intelligent, parce qu’il est puissance active de tout l'être. « La science de Dieu est cause des « choses. » .
Ceux qui sont familiers avec S. Thomas savent assez que, lorsqu'on pénètre les idées exposées dans ces paragraphes, on est au cœur de sa doctrine. Il est facile, d’ailleurs, de recueillir, à toutes les pages de son œuvre, des formules qui résumeraient la notion générale de l'intellection. « La plus haute perfection des choses, « dit-il, est l’intellectualité : car par elle on est tout en « quelque sorte et l’on possède en soi les perfections de « tout ». « L’appréhension intellectuelle n’est pas déter- « minée à certains êtres, elle s'étend à tous ». « Dès là .« qu'une substance est intellectuelle, elle est capable de « prendre en soi tout l'être ! ». Nous pouvons donc conclure en disant que, dans ce système, loin qu’il faille caractériser l'intelligence comme faculté de l’abstraction, il faut la dire, au contraire, faculté de totale intussusception.
Il suit des principes posés que l’opération intellectuelle type ne doit être cherchée, ni dans le jugement (enuntiabile), résultat d’une triple abstraction, ni dans
1. 1C. G. 44.5. — 2 C. G. 47. 4, — 2 C. G. 98, — Cp. 3 d. 27 q.1 a, 4, — 1 q. 26 a. 2, etc.