INTRODUCTION XL
Il nous semble que ce dernier principe est plus profond, plus simple, plus central. C’est en partant de là qu'on arrivera le plus aisément au cœur de la métaphysique thomiste, parce qu’on ne peut étudier ce principe sans le voir s'étendre, se développer, s'épanouir enfin dans l’affirmation de la valeur absolue de l’acte intellectuel. Arrivé là, on tient la pensée maîtresse qui met l'unité partout, et qui joint la philosophie et la théologie dans une synthèse indissoluble. Elle peut se formuler ainsi : l'intelligence, pour S. Thomas, est essentiellement le sens du réel, mais elle n'est le sens du réel que parce qu'elle est le sens du divin. Voilà, en peu de mots, la conception de la doctrine thomiste qu'on tentera, ici, d'exposer.
Que l'intelligence, essentiellement, déforme et mutile l'être, qu’elle soit sens de l’irréel, c’est une idée aujourd’hui si commune qu’elle a passé dans la littérature courante et dans la conversation. « Chaque mot que prononce l'enfant », dit un romancier, « est une hécatombe de choses particulières. Lorsqu'il a cueilli un narcisse des prés et qu’il lui applique le nom de fleur, qui est applicable à des millions d’autres fleurs et d’autres narcisses, 1l le range dans un genre, il exprime son essence, il le réduit à l’état d'ombre et d’abstraction, et la fleur qu’il nomme n’est pas celle qu'il a cueillie : elle n’a ni couleur ni parfum ».
Faut-il, dans l’histoire des systèmes philosophiques, retrouver cet enfant naïf qui dépouille l’être en le nommant et méconnait la fleur qu'il cueille, c’est, sans hési-
ter, vers la Scolastique qu'on se tournera. La Scolastique
xu INTRODUCTION
est la philosophie des abstractions. Et si quelque docteur du xim° siècle, s’élevant contre la commune illusion, a proclamé les droits de la réalité vivante et singulière !, du moins le plus célèbre des Scolastiques est éminemment représentatif de l’état d'esprit qui régnait alors. Loin de la vouloir pallier ou cacher, S. Thomas érige en théorie l’erreur qui fait sa faiblesse. Au-dessus de tout, il exalte l'esprit ; or c'est l’universel qui en est, d’après lui, l’objet propre, et il va partout répétant, comme une définition de l'intelligence : Elle est faite pour séparer ce qui est un. /ntellectus natus est dividere ea quae secundum rem contuncta sunt.
On reproche à l'intellectualisme scolastique d’exténuer et d’abstraire ; on lui reproche aussi de « solidifier ». Ce nouveau grief, qui pourrait sembler, au premier abord, s’accorder mal avec le premier, n’en est, au contraire, qu'une expression plus adéquate. Abstraire, c'est mépriser le fluent et postuler la permanence ; c’est donc cristalliser ce qui se répand, concentrer le diffus, glacer ce qui coule ; c’est solidifier. L’abstraction humaine est solidification, parce qu’elle est fragmentation, parce qu'elle est création arbitraire d’un certain nombre d'unités factices substituées, par décret de l'esprit, à l'unité inexprimable du donné. Ignorer ce qui est tout ensemble un et multiple, c’est ignorer le fluent, c’est ignorer le réel.
1. Roger Bacon. Opus Tertium, II, 7, 8, 10. « Unum individuum excellit omnia universalia de mundo. Singulare est nobilius, quam suum universale. Et nos scimus hoc per experientiam rerum... Patet per rationes theologicas, quod universale non habet comparationem ad singularia : non enim Deus fecit hunc mundum propter universalem hominem, sed propter personas singulares… Homines imperiti adorant universalia... Intellectus est debilis : propter eam debilitatem magis conformatur rei debili quae est universale, quam rei quae habet multum de esse, ut singulare ».