‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 34 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI

pression d’offusquer, voire même de noyer les intelligences, cette réalité n’est qu'un appendice du monde des esprits. « Chacune des substances séparées est une « partie principale de l'univers à bien meilleur droit que « que le soleil et la lune ! », et leur assemblée dans le monde est, comme l'âme dans le corps, continens magis quam contenta. L’assimilation à Dieu des minéraux, des plantes et des bêtes, ne peut donc s’opposer comme fin du monde à la vision des esprits.

Enfin, l’on voit disparaître l'apparence même d’une contradiction, si l’on suppose, selon les principes de la théologie révélée, que l'unité intellectuelle s’opérera pour tous les esprits qui parviendront à la béatitude par la connaissance immédiate de Dieu tel qu'il est. Ainsi seulement tous les intelhigibles seront ramassés en un seul, et la potentialité de l'esprit, comblée pleinement ?. Ainsi tous les êtres, toutes les forces, toutes les qualités naturelles seront vues à leur place et dans leur cadre, quand l’âme, intelligiblement unie à l'essence divine, connaîtra en elle le monde qui n'est que par elle. La vie divinisée des intelligences finies sera, en tant que telle, la meilleure ressemblance de Dieu. Elle est

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2. S. Thomas dit expressément que, parce que l'esprit tend, comme toutes les forces naturelles, à s'actuer le plus possible, et que d’ailleurs «toute sa puissance peut être simultanément réduite en acte », la béatitude d’un être intelligent ne peut consister dans la connaissance fragmentaire que la démonstration donne de Dieu, mais seulement dans une intuition totalisante qui fasse, en quelque manière, connaître à la fois tout. (3 C. G. 39 fin. — Cp. 3 C. G. 59.) — On voit déjà que la conception de la fin du monde comme unité intelligible ne s’harmonise parfaitement qu'avec la doctrine théologique du bonheur par la vision intuitive. J'ai cru inutile d’insister ici sur ce point, la question du rapport de la vision intuitive aux exigences naturelles de l'esprit étant reprise plus loin (2e p. ch. 6

done la vraie fin dernière, et c’est surtout quand on la considère qu'il ne faut voir dans le monde qu'un vaste ensemble de moyens ordonnés à l'intellectron.

Cause finale du monde et perfection dernière des esprits, la vision béatifique est encore, d’après S. Thomas, et par une coïncidence profondément logique, le seul exemple d’une connaissance créée autre que les intuitions de conscience personnelle, qui saisisse et possède l'être tel qu'il est, directement, non seulement sans abstraction, mais sans médiation aucune. C’est l’intellection parfaite et quant à l’objet, et aussi quant au mode. Elle doit donc, à ce titre, être étudiée 1c1 ; sans elle, on ne peut se faire une idée exacte de ce qu'est l’intellection en soi.

« Il est nécessaire de dire que la substance de Dieu « peut être vue par l'intelligence... Quant au mode de « cette vision, l’essence divine ne peut être vue par « l'intelligence dans aucune similitude créée; il faut « donc, pour qu’elle soit vue, que l’intellect la voie par le « moyen d'elle-même, et qu'elle soit dans cette vision à « la fois objet et moyen ! ». L'intelligence béatifiée n’a donc pas d’autre idée de Dieu que Dieu lui-même ; il lui tient lieu à la fois et d’ « espèce impresse » et de « verbe ». Il ne saurait même, ajoute S. Thomas en être autrement, et si l’on devait passer à travers une représentation créée quelconque, ce n’est pas Dieu qu'on verrait. Car une représentation, pour être ressemblante,

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doit en quelque manière participer à la nature de l’objet. Les contours d’un cercle, ou d’une maison, dessinés à l'encre sur le papier, ou ressuscités, quand je ferme les yeux, dans l’image intérieure de la mémoire, diffèrent des contours réels quant à l'être, mais coïncident avec eux quant à la nature ou à l’essence, en tant qu'ils sont telle espèce de contours : ils peuvent donc les représenter. Mais, en Dieu, la nature, c'est l'être même ; toute représentation, donc, et toute idée de Dieu autre que l'être divin sont incapables de faire connaitre, telle qu’elle est, l'essence divine ; elles sont bornées, circonscrites, et dans le genre, tandis que l’objet à faire voir est l’incommunicable et l'infini.

Mais comment Dieu, entité très pure et qui répugne à tout mélange, pourra-t-il être l’espèce intelligible qui actue et informe l'intelligence créée ? « Pour comprendre « cette vérité, il faut considérer que toute substance « en soi est, ou bien seulement forme, ou bien composée « de matière et de forme. » Et de même que le sujet matériel, cette pierre ou ce chien, ne peut évidemment, dans son entité substantielle, informer immédiatement l'intelligence (le caillou dans sa matérialité même n’actue pas l’esprit comme esprit), de même tout intelligible fini, qui est sujet pensant distinct de sa pensée, n'étant pas l'intelligibilité même, ne peut s'appliquer tellement à un autre esprit, que celui-ci, le recevant pour « le devenir en quelque sorte » par l'enrichissement intelligible, demeure pourtant lui-même en son fond personnel. Qu'un esprit fini puisse, par sa substance même, « des- « cendre » en un autre {#llabi), cela est contradictoire, car, ou bien l’autre le recevra et le deviendra selon l'être réel, et ils ne seront plus deux, ou, s’il le reçoit tout entier selon l’être intelligible, le premier devra, par sa

substance même, être conscience personnelle et en même temps intelligibilité totale (c’est-à-dire, avoir une valeur éminente de conscience universelle), ce qui n’est vrai que de Dieu. — Mais efforçons-nous d'afliner tellement notre notion de la substance spirituelle, que nous en bannissions toute détermination phénoménale, toute limitation contraignante, toute subjectivité inadéquatement appréhensive du réel, et même toute dépendance vis-à-vis d’un réel extérieur (la notion de la pensée parfaite n'exige pas moins) : nous nous représentons alors la pensée /orme pure, identique par définition à l’intelligible même et à la vérité même, la Raison universelle subsistante. Cette pensée, d’ailleurs, reste consciente, c'est-à-dire personnelle, la pensée étant consciente par définition. Sans doute, cet absolu ne peut être forme de l’autre selon l'être réel, c’est-à-dire de façon à constituer avec lui une substance de la nature : un tel composé est impensable, parce qu'il ferait retomber l'infini dans le genre. Mais une telle contradiction n'apparaît pas tant qu'il s’agit du mode d’être intelligible, qui peut concilier présence intime et distinction substantielle. Donc « ce qui est forme pure dans la « ligne de l’intelligible, ce qui est la Vérité même, c’est- « à-dire Dieu seul », pourra, à l’exclusion de tous les autres intelligibles, qui sont des êtres vrais, mais non pas la Vérité, déterminer intellectuellement l'intelligence créée, devenir l’idée de l'ange ou de l’homme.

On présenterait sous une autre face la même démonstration, en prenant d’un autre biais les notions d’étre et d'essence. « Tout est intelligible en tant qu'il est en acte », et « l'actualité même de la chose est comme sa lumière ». Donc, pour qu’un être puisse, par lui-même et immédiatement, être l’idée d’une intelligence, il faut

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