‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 35 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI

qu'il n'ait rien en Jui qui ne soit en acte. Mais, dans la conscience finie d’un esprit pur créé, ce qui est en acte n'est pas tout lui-même. L'ange a plusieurs idées, plusieurs actes qui se succèdent dans sa conscience, il y a en lui substance et phénomènes. La surface phénoménale d’être qu'est son acte est intelligible par hypothèse, mais elle n’exprime pas le sujet tout entier, elle est inadéquate à l'essence qui la soutient; supposé qu'on la détache, pour ainsi dire, afin qu’elle informe idéalement un autre être, elle ne lui donnera pas une connaissance totale du premier : elle n’en épuise pas les virtualités multiples, elle en laisse, en dehors d’elle, une puissance qui pourra s’actualiser autrement. A l'instant suivant, l'idée ou le sentiment ayant changé, la réalisation de la même nature sera toute différente. La vie naturelle des êtres finis, dont l’unité est imparfaite, est, ou bien un flux perpétuel, ou bien une suite d’äctuations discontinues dont l’ensemble même n'intègre pas tout ce que pourrait être l'essence. — En Dieu, rien de semblable : parce qu'en lui il n'y a pas de distinction d’être et de phénomènes, il peut apparaitre tout entier. Où l'acte est la nature même, il n’y a pas de mélange d'ombre et de lumière. « L’Essence divine est lumière intelligible, « totalement ! ». — L’embrassement intellectuel de l’autre, la possession de l'esprit vivant sans médiation aucune ne peut donc se concevoir avec d’autre objet que celui qui est la Pensée pure forme, £tre et non sujet, la Vérité même. Et cette conclusion se tirait, pour S. Thomas, des notions philosophiques sur l’intelligibilité de l'acte et sur l’intellection par immanence ?. MVMoimOuodl /Hedrette di) arr

2. 3 C. G. 51, et aussi 2 C. G. 98 : si l’on conçoit l’intellection, avec Aristote, comme une transformation immanente, l'Ange n’est

Rapprochés des théories arabes de la béatitude, ces discussions présentaient, aux yeux des contemporains, un intérêt de brülante actualité. Mais voici le point précis qui nous importe : alors que les philosophes musulmans, pour laisser Dieu inaccessible, plaçaient la béatitude dans l'union avec les anges, alors que le juif Ibn-Gebirol niait « toute convenance » entre Dieu et l' «Intelligence séparée » elle-même, et déelarait l'absolu totalement inconnaissable, le docteur catholique, sans craindre de compromettre la transcendance divine, proclamait le plus infime des êtres intellectuels « capable de Dieu ! ». Voilà le triomphe de l'intellectualisme, en même temps que son éloignement maximum des tendances qu’on peut grouper autour du mot rationalisme. — Sans doute, pour une telle prise de Dieu, le nom d’intellection peut sembler bien terrestre et bien pâle ; vision, qui est métaphorique, a trouvé généralement plus de faveur. Mais le mot est sans importance : qu'on dise union, possession intime, coïncidence consciente, qu'on emploie tel terme qu'on voudra : le point capital est que, pour S. Thomas, la faculté qui nous fait capables de cette action transcendante, est identiquement celle qui, selon un autre mode d'agir, forme nos concepts et combine nos déductions d’iei-bas. « La divine subs- « tance n’est pas hors la puissance de l’intellect créé en « ce sens qu'elle lui soit complètement étrangère, comme « le son l’est à la vue ou la substance immatérielle au compris directement dans sa substance que par sa conscience personnelle. Si l’on se représentait l'intuition comme un « contact » spirituel, « secundum positionem Platonis », l’on pourrait croire que les anges se comprennent entre eux immédiatement.

1. Capax Dei. (3 q.6 a. 2, et ailleurs. Le mot est de S. Augusün. De Trinitate, XIV, 11). Le chapitre 57 du 3e livre Contre les

Gentils a pour titre : Quod omnis intellectus cuiuscumque gradus particeps esse potest divinae visionis.

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