PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI
« sens ». € En tant que l’homme est créé participant « l'intelligence, il est créé comme à la ressemblance « spécifique de Dieu ! ». Par de semblables paroles, qui ne sont pas une affirmation jetée en passant, mais l’âme même de sa pensée, S. Thomas ne s'oppose pas seulement aux Arabes. Il s'oppose à l’anti-rationalisme indécis et métaphorique de Plotin, pour qui la simplification qui joint à Dieu, n’étant plus mouvement, n’est plus acte intellectuel. Il s'oppose aux doctrines inconsistantes de tant de mystiques hétérodoxes, dont le zèle ne fut pas « selon la science ». Il s'oppose enfin, en son siècle même, à certains Scolastiques assez peu conséquents, héritiers de la psychologie du xrr° siècle : ces penseurs, dont le plus typique représentant me parait être Guillaume d'Auvergne, en distinguant, selon l’usage, la connaissance de scrence et celle de sapience, ne surent pas les rapporter à un principe commun, mais, comme les volontaristes de tous les siècles, ils attribuèrent à l’affectif, au « cœur », tout ce qui, dans les actes d'intelligence était direct, simple et pro-
4.3 C. G. 54. « Divina enim substantia non sic est extra facul- « tatem intellectus creati quasi aliquid omnino extraneum ab ipso, « sicut est sonus a visu vel substantia immaterialis a sensu... sed « est extra facultatem intellectus creati sicut excedens virtutem « eius, sicut excellentia sensibilium sunt extra facultates sen- « suum. » — 3 d.10 q.2 a. 2 sol. 1. « Homo autem in quantum per « creationem producitur in participationem intellectus, producitur « quasi in similitudinem speciei ipsius Dei : quia ultimum eorum « secundum quae natura creata participat similitudinem naturae « increatae, est intellectualitas. » — C'est une grande difficulté pour les Scolastiques de concilier cette « ressemblance » que la Bible leur impose et que leur métaphysique accepte, avec cette infinie. dissemblance qu'implique la transcendance divine, et qui fait Dieu plus distant de l’ange le plus diaphane, que celui-ci du dernier des vibrions. S. Thomas suggère dans un de ses derniers ouvrages qu’on peut se représenter l'intelligibilité comme un attribut négatif plutôt que positif (In Trin. 1. 2. 4.).
fond ‘. Contre ces « Augustiniens », S. Thomas, plus près d’Augustin qu’eux-mêmes, maintient, avec la tradition grecque, que nous trouvons dans l'intellect comme tel tout ce qu'il y a de meilleur, simpliciter.
La sapience, bien qu’elle soit un don céleste, est plus intellectuelle que la science, parce qu’elle est plus unifiante et moins multiple. Le raisonnement discursif, nerf de la science, est si peu caractéristique de l'être intelligent, qu'il est, chez nous, un effet de la nature sensible : si, par l'intuition, nous participons à la vie des anges, par le discours nous touchons à la connaissance continue, multiple, relative des animaux. Pour la vision béatifique, loin qu'il la faille considérer comme une violente sortie hors de l'intelligence, on trouve, au contraire, en pressant les principes de S. Thomas, que la possibilité que nous en avons, étant la seule base commune des diverses aptitudes de l'esprit, définit l'intelligence même. Celle-ci n’est faculté de l’étre en général que parce qu’elle est faculté de l’Etre in/fint. Si la raison peut former des jugements d’une valeur absolue, et percevoir des lois auxquelles ne déroge pas Dieu luimême ; si l’indivisible certitude de ses assertions claires rend, en un certain sens, tous les sujets intelligents égaux, la cause en est dans cette participation potentelle qui constitue l'intelligence, dans cette capacité du divin que la vision béatifique comblera ?. Comment ne serait-il pas intellection, l'acte dont la possibilité rend toutes les autres intellections possibles ?
1. V. Guillaume d'Auvergne, De Retributionibus Sanctorum (Ed. de Paris 1674, t. I, p. 319; ep. 327), et De Virtutibus, ch. xr (Ib., pp. 146-147).
2. En effet, pour que la spécification de l'intelligence demeure une, et parce qu'on ne peut voir dans la puissance de percevoir l'être général, ou prédicamentel, la raison de la puissance de perce-