PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI
volontaristes, est donc parfaitement logique chez S. Thomas, et commandée par les maîtresses pièces du système, que nous avons considérées Jusqu'ici.
« L'acte d’une puissance prenante se parfait par la
Fe
présence du pris dans le prenant; l’acte d’une puis-
AR
sance appétitive, par l’inclination du sujet de l'appétit
vers l’objet appétissant. Conséquemment, l'acte de la « puissance prenante est semblable au repos, l'acte de
« l'appétit, plutôt au mouvement » !. Ailleurs, le saint dit encore : « La contemplation n’est pas un devenir,
« mais une action parfaite » ?. — Donc l'opération volontaire est acte essentiellement relatif à un autre, et imparfait ? ; l'opération intellectuelle est acte parfait, et
donc fin.
2. 1a 2ae q. 35 a. 5. « (Contemplatio) non est generatio,.. sed operatio quaedam perfecta. » Pour la transcendance de l'intelligence par rapport au mouvement, voir 2 C. G. 55. 11.
3. Il s'ensuit que, du point de vue thomiste, une philosophie fondée sur l'analyse de l'appétit, de la volonté, est légitime, mais inférieure : elle n’étudie pas directement l'acte, mais sa trace ou sa préparation. On est plus profond en concluant la vision béatifique, ou l'existence de Dieu, de la nature de l'intelligence, que de l’analyse des « aspirations » du vouloir. « Egaler le vouloir », c’est, au fond, satisfaire l'intelligence. Cette subordination du volontaire explique comment toute philosophie volontariste rentre si facilement dans la métaphysique intellectualiste. Voir un curieux passage des Sentences : « Ille quippe beate vivit qui vivit ut vult, nec male aliquid vult. Haec sententia Augustini concordat cum sententia Philosophi 2° de Anim., ut per vivere operatio vitae intelligatur ; per hoc autem quod dicitur ut vult, ostenditur operatio non impedita ; per hoc autem quod dicitur nec aliquid male vult, ostenditur esse connaturalis, quia mala sunt contra naturam. » 4 d. 49 Exp. t. K 3. — De même, pour classer les êtres, S. Thomas refuse de se fonder sur les différentes sortes d’appétit : © Appetitivum non constituit aliquem specialem gradum viventium. » (In 2 An. 1. 7 ete.) L’appétit, pour lui, est essentiellement en fonction d'autre chose ; dans cette philosophie il est, si l’on peut dire, médiatisé.
Les raisonnements expliqués jusqu'ici semblent, ou prouver métaphysiquement, c’est-à-dire simplement et en toute hypothèse, la suprématie de l’intellection, ou ne
rien prouver du tout. Il arrive donc, quand on à bien saisi leur puissant exclusivisme, et qu'on trouve ailleurs
affirmée la supériorité de l'amour, que l’on pense être en présence d’une contradiction. À prendre les choses dans l'abstrait, dit plusieurs fois S. Thomas, il est vrai que la connaissance est supérieure à l’amour; mais concrètement il faut distinguer, et, si l’objet de l’acte est de ceux qui sont en soi supérieurs à l'âme humaine, l'amour est supérieur à lintellection !.
Faut-il voir là une inconsciente concession à la piété dogmatisante des mystiques et des Pères ?, ou encore à un instinct vague du cœur humain qui s’effraie de la spéculation nue, isolée, et fait pressentir plus de réalité et plus de bien dans cette tendance à la conjonction avec un autre être qu'on appelle l’amour ? — En fait, la conciliation existe : le principe des Docteurs sur la suprématie de l’amour est intégré par S. Thomas à sa philosophie, et non simplement surajouté ; l'instinct vague lui-même est systématisé.
1. Ver. 22. 11. — 1 q. 82 a. 3. Les principes précédemment exposés sont si peu oubliés en ces deux passages, que la supériorité abstraite de l’intelligence est prouvée, dans le premier, par la notion de prise immanente de l'être ; dans le second, par la priorité naturelle de l’acte intellectuel sur l'acte de volonté, et son rapport plus simple à l'être.
2. On connaît la phrase chère à Scot et qu'il cite comme de S. Anselme : « Perversus ordo esset, velle amare ut intelligeres. »