‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 45 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — L'INTELLECTION EN SOI

et béatitude. Et c’est ainsi qu'ont fait les Saints dans leurs « suppositions impossibles ». Ils se sont dit : «Si Dieu plaçait ma perfection de partie (d’être aimant) autre part que dans ma béatitude (perfection d'individu, que choisirais-je, le bonheur ou l'amour? » Et ils ont opté pour l’amour.

Mais, selon la pensée de S. Thomas, cette distinction est seulement dans les idées, et ces suppositions sont impossibles. Non seulement Dieu, cause intelligente, a fait chaque nature {elle pour la parfaire en général par telle action, mais il soutient et gouverne chaque créature intellectuelle avec un soin si particulier qu'aucune ne pourrait, échappant à la nature, parfaire l'univers par son sacrifice définitif ou son anéantissement !. Comme nous aurons plus loin à le dire, le bien de la créature intellectuelle, au moins quand il n’est pas conditionné par la durée successive, est le bien simplement dit, sans restriction ni objection possible. Donc la perfection que Dieu veut de l’homme, c’est identiquement la béatitude. Sa conception, créatrice toute-puissante du tout humain, se nierait si elle posait la volonté comme une tension perpétuelle et sans but hors soi.

La disjonction logique de la supposition impossible est due à notre défaut d'intuition du plan divin sur nous. On peut la dire naturelle, jusqu’à un certain point, à un esprit qui, voyant tout à travers le prisme du quantitatif, se représente aisément la hiérarchie des devoirs comme une possibilité de bifurcation. Mais en réalité, et précisément parce que nous ne sommes êtres, et individus, qu'autant que nous sommes participation de Dieu, la dualité disparait pour qui voit les choses dans la

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vérité première. Au ciel, l'artifice logique cessera : nous verrons se recouvrir ou plutôt s'identifier formellement ce que Dieu veut de nous, et ce qui nous unit à Dieu. Et Dieunous voudra ses participations possédantes.Ilest vrai que, le fondement de la distinction subsistant, nous pouvons dire que l’amour de Dieu sera toujours plus noble que sa connaissance. Mais — sans même parler des réactions de la connaissance sur l’amour, que l'intuition béatifique dilatera incomparablement 1, — l'obéissance, œuvre propre de l'amour, ne pourra tendre qu’à l’intellection. L'acte de s'unir, dans tous les sens, sera connaître ?.

1. Ver. 29. 3. 5. « Caritas enim viatoris non potest adaequari caritati comprehensoris : aliter enim aliquis afficitur ad praesentia, et aliter ad absentia. »

2. Puisque c’est l’esprit qui atteindra Dieu comme Il est, tendre « ad rem ut est in se » et tendre « ad rem ut est in intellectu » ne pourront plus diverger vraiment. De même le plaisir d'amour « ex parte obiecti » et le plaisir pris dans l'acte contemplatif, qui peuvent se distinguer ici-bas (24 24e q. 180 a, 7) coïncideront nécessairement. « Gagner son âme », pour qui voit Dieu, c'est gagner Dieu, et cela tient à la nature même de l'intellection. — C'est précisément la perfection que comporte l'intellection qui l'empêche d'atteindre directement son objet sur la terre, et la force de s'y contenter de la foi, destinée à disparaître. « Aenigma est essentiale fidei, accidentale caritati. » (3 d. 31 q. 2 a. 2 ad 3). Au contraire, l’acte de volonté atteint Dieu ici-bas aussi immédiatement qu'il peut l’atteindre, précisément parce qu’il ne dit pas vrai contact, vraie immanence de l’autre dans le moi : pour qu'il atteigne l’objet à sa manière, il sufhit que l'intelligence ait perçu cet objet même imparfaitement (3 d. 27 q. 3 a. 1 — d. 23 q. 1 a. 5 ad 6, etc.) C’est pour la même raison que l’amour n’est pas proportionnel à la connaissance (14 2ae q. 27 à, 2 ad 2. — Car. 4. 4.)

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