a 280 q. 2 a. 3 ad
Malgré tout, l'interprétation la plus probable demeure encore, à ce qu'il me semble, définitivement intellectualiste. Cette théorie, si souvent citée par les Scolastiques modernes, qui en tentent si rarement une explication, me parait se démonter rationnellement de la manière suivante. La vertu une fois acquise, c’est-à-dire, selon les principes thomistes, les appétits une fois habitués à agir d'eux-mêmes comme l’ordonne la raison, il n’y a plus besoin, pour chaque acte particulier, d’une réflexion qui remonte aux principes : l’homme a plus vite fait de jeter un coup d'œil intérieur sur ses tendances, et de voir comment elles réagissent, les circonstances présentes étant données. Ainsi, l'habitude supposée fixée, et connue, on juge de la spécification par la plus ou moins grande facilité de l'exercice. C’est ainsi qu'un Londonien, incapable d'établir un classement logique des cas où l’on dit sLall ou will, vous répondra juste et sans hésitation sur des exemples concrets, — à moins qu'il ne s’empêtre d’une réflexion, au lieu d’écouter marcher ses organes. Tel enfant, encore inhabile à appliquer les mots droit et gauche, pour faire la distinction, esquisse machinalement un signe de croix. Il se glisse donc entre l’action et l’énonciation une inférence rapide comme l'éclair, fondée sur la liaison connue d'avance entre l'acte et son terme habituel. Ainsi s'expliquent et les exemples et les formules de S. Thomas, sans détriment aucun de l'intellectualité.
Il ne faudrait même pas croire qu'une perception de ce genre, pour n'être pas subordonnée aux principes généraux, doit être considérée, du point du vue thomiste, comme zatellectuellement moins parfaite. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Prenons l’exemple classique de la chasteté. Le moraliste, d’une part, pose en principe ses
CHAP. I. — LES MOYENS DE LA SPÉCULATION HUMAINE Fi
notions morales préexistantes, et déduit ; l’homme chaste sent une sympathie ou une répulsion, et infère. Quelle intelligence perçoit mieux l'être ? — Souvenons-nous en : d'après S. Thomas, castitas proprie non est, sed ea est aliquis castus. Le moraliste possède une abstraction universalisée, le vertueux voit un esse castum concret. On dirait en langage moderne que le premier dispose d’une idée maniable, communicable, tandis que le second a une intuition « réelle » ; en termes thomistes, on a d'un côté, un abstrait de sensations humaines; de l’autre, comme une pièce d'idée angélique. — La cognitio per modum naturae s'oppose done véritablement à celle par les premiers principes, qui sont des énonciables conceptuels ; elle s’y oppose comme à une connaissance logique, non comme à une connaissance intellectuelle, et elle-même, plus intuitive parce que personnelle, est plus haute : est entm aliquid sctentia melius, scilicet intellectus ! — Que S. Thomas se soit ou non détaillé cette explication, c'est, semble-t-il, celle qui s'accorde ie
mieux avec ses principes.
L'intelligence, exclusivement compétente dans sa sphère, l’est aussi absolument : elle est infaillible, — Il n'est pas nécessaire d'insister sur la thèse classique de l'impossibilité d’errer quand l'intellect ne fait que concevoir une essence. Aristote avait proclamé cette infaillibilité ; S. Thomas le répète, quand il examine l'exercice intellectuel humain, et, pour une raison identique, il exelut des anges, dans l’ordre de la connaissance naturelle, toute possibilité d'erreur, On remarquera, confor-
mément à son perpétuel principe de la continuité, la ressemblance entre le cas de l'ange, intelligence séparée, et celui du vivant inférieur, l’huître ou l’étoile de mer, qui n'a qu'un seul sens, qui est foucher séparé, pour ainsi dire. De part et d'autre, l'opération, simple et primitive, est nécessairement ce qu'elle doit être ; mais, dans le cas de l'être matériel, il faut ajouter : s7 materia est dispostta, l'organe corporel pouvant être détraqué, et rendu dès lors malhabile à s’harmoniser cognitivement avec son milieu. Entre l’huitre et l'ange, entre le sens et l'esprit simple, ou monte par un système de différenciation et de complication successive : c’est pour cela que chez l’homme, le singe ou l'aigle, l'erreur est possible en dehors des cas de corruption des organes. — Toute erreur vient donc chez nous de notre double multiplicité ; S. Thomas le dit expressément : c’est toujours la connaissance sensible, ou la pluralité discursive qui en est cause f{.
Inversement, de même que la vérité proprement dite des perceptions sensibles vient, en dernière analyse, du principe intellectuel, de même toute la bonté du discours, de la déduction, a sa source dans l'intuition simple. Vecessitas rationis est ex defectu intellectus, mais certitudo ralionis est ex intellectu : cette proposition ramasse toute la doctrine de la connaissance, si
1. 1 q. 94 a. 4. — Mal. 16. 6 et ad 16. — Ver. 13. 5. 1. — Sur l'infaillibilité de l’intellection simple, in 3 An. 1. 11 ad fin... D'où la difficulté d'expliquer l'erreur dans les anges. Mal. 16. 2. 5. : «Ex hoc quod daemon non utitur phantasia nec discursu rationis et per alia huiusmodi, potest haberi quod in his quae ad naturalem cognitionem pertinent non errat ut existimet aliquid falsum esse verum ». Cp. ibid. ad 7 et 1 q.58 a. 5. — La bonté primitive des principes connaissants empêche aussi dans l’homme l'erreur pure : toute opinion humaine a sa part de vérité (2a 2ae q. 172 a. 6. — In 1 Eth. 1, 12. — In 1 Tim. c. 21. 2. — Cf. 3-C. G. 9 et in 1 Phys. 1. 10.)
nous entendons par ratio le système total de nos moyens de connaître, hors l'intuition. — On n’attend pas, sans doute, que nous prouvions longuement que S. Thomas a cru à la bonté de la déduction. Il y a corrélation étroite, chez lui, entre la rigueur extrême des exigences en matière de démonstration, et la confiance inébranlable, quand la démonstration est là. « Le propre motif « de l’intelligence est ce qui est vrai d'une infaillible « vérité ; aussi, toutes les fois que l'intelligence se laisse « mouvoir à un signe faillible, il y a désordre en elle, « que son mouvement soit parfait ou imparfait ! ». — Et par ailleurs : « Jamais dans l'intelligence il n'y a « d'erreur, si l’on fait correctement la résolution dans « les premiers principes ? ». « Il n’est pas d'erreur dans « la raison que des raisonnements contraires ne puissent « enlever $ ». Cette « résolution dans les premiers prin-
ss
« cipes », ratification nécessaire de toute série de syllogismes, est conçue par S. Thomas comme une perception intellectuelle de la dépendance des moments divers du raisonnement, entre eux et avec leur point de départ, grâce au principe formel qui les unit. La doctrine est concentrée dans la métaphore expressive : il faut voir dans les conclusions les principes, oportet in conclusionibus speculari principia *. Une tour est bâtie au-dessus d’un puits ; si elle est droite, on peut,
APVer 18.16.
2 Ver. 1.12;
3. Ver. 24. 10. « Quando ratio in aliquo errat, ex quocumque error ille contingat, potest tolli per contrarias ratiocinationes ».
4. 1a 2ae q. 90 a.2 ad 3 : « Nihil constat firmiter secundum rationem speculativam, nisi per resolutionem ad prima principia indemonstrabilia. » — La resolutio est généralement présentée comme une opération consécutive au raisonnement : il est clair que ce qui est requis, c’est une condition formelle qui rende possible cette opération.
d’en haut, en se penchant, apercevoir toute la descente des poutres et des moëllons, reflétée à rebours dans l'eau, au fond du puits. C’est l’image de l'analyse en question, qui fait le pendant de cette sorte d'analyse sensible (resolutio in sensibilia) dont il a été question plus haut. Ainsi l'intuition des principes met l'unité de la dépendance intelligible dans la multiplicité des énonciations séparées, et de là vient toute la certitude de la science. « Tout ce qu’on sait, si l’on parle de vraie « science, on le sait par la résolution aux premiers « principes immédiatement présents à. l’intellect, et ainsi « toute science se parfait par la vision de l'être pré- « sent ! ». Une science totalisée, une science ramassée dans l'intuition du principe où se rassemble tout l’emboitement des conclusions, imite donc la beauté d’une idée intelligible. Et la pensée de S. Thomas serait heureusement formulée par cet énoncé qu'il commente dans le livre des Causes : Omnis sctentia radicaliter non est nist intelligentia ?. Après les développements des chapitres précédents, on voit tout de suite l’union intime de cette proposition avec l’ensemble du système.
Reste à parler de l'infailibilité des principes euxmêmes. On nous présente ces intuitions intellectuelles comme fondamentales ; mais quelle est leur justification vis-à-vis du sujet conscient qui les pose ? — Dans cette question si importante, nous pouvons nous dispenser d’être long. S. Thomas, sans doute, n'a pas ignoré le problème ; on peut le voir traité, avec la discussion du scepticisme antique, dans le Commentaire de la Méta-
Ver, 1409;
2. In Caus. 1. 18. — Et encore ibid, : « Intelligentia enim est sicut unitas quaedam, ut Proclus dicit, omnis cognitionis. » —
Pour l'assimilation de la science à l’intellect quant à la certitude de sa vision, voir aussi in Hebr. XI, 1. 1
physique. Mais ces pages comptent parmi les moins originales qu'il ait écrites : Aristote y est simplement commenté. Aussi nous pouvons résumer la pensée de S. Thomas sur l'évidence objective des principes, dans cette courte formule, empruntée encore à un cCommentaire : « Le propre de ces principes, c'est que non seule-
« ment leur vérité est nécessaire, mais qu'on voit aussi
« nécessairement que cette vérité tient par elle-même ! ». intuition, dans l’espèce, porte donc sa clarté avec soi : L : :
l’on juge de tout à sa lumière, et d'elle-même. C’est la D même théorie qui s’exprime plus brièvement ailleurs : « Les principes sont connus naturellement ».
Naturaliter cognoscuntur : dans cette formule de la critériologie naturiste, il ne faut pas mettre tellement l'accent sur le premier terme, qu'on la réduise à n'être que l’aflirmation d'une nécessité subjective que personne ne songe à nier. « Ces principes sont connus naturelle-
« ment, et l'erreur à leur sujet supposerait une corrup-
« tion dans la nature : l’homme done ne peut passer « d’une juste acception de ces principes à une fausse, ni « inversement, sans changement de sa nature ? ». Ces
1. In 1 Post. 1. 149 : « Proprium est horum principiorum, quod non solum necesse est ea per se vera esse, sed etiam necesse est videri, quod sint per se vera ».
2. 4 C. G. 95. Les mots naturalia, naturaliter, ne doivent pas faire croire qu'il s'agisse de perceptions innées. I] faut chercher la genèse des principes dans la collaboration des sens et de l’intellect : ils surgissent comme d'eux-mêmes des premiers concepts. PROC MES) et83 — De Anim. 2.0 — 2 Post 20 "Met. ll 2. Une fois acquis, ils entrainent nécessairement l'affirmation; on ne peut les nier que de bouche, ou s'imaginer les nier d'esprit. (In 1 Post. 1. 26. — In 4 Met. 1. 3. 477 a.) Si même l’on a cette possibilité, c’est qu'ils revêtent en nous la forme d’énonciables : leurs termes apparaissent donc comme discrets et dissociables à l'esprit. — En tant qu'énonciables, ils ne sont pas supérieurs à l'esprit, ils sont sa fonction, l’expression fragmentée de sa nature. « Et principia sunt regula conclusionum, et intelligens est quodammodo
expressions ne doivent pas suggérer l’idée d’un praticisme quelconque : l’auteur ne justifie pas les principes en disant : « Il faut sauver la nature. Or, les principes « sont partie de la nature. Donc il faut garder les prin- « cipes ». — Il ne prend pas la nature et la raison comme deux termes distincts, dont l’un soit chargé de « justifier » l’autre. Toute nature se « justifie » suflisamment dans son ordre par sa seule position. Et ainsi l'intelligence, actualisée (/acta actu) par la perception des principes, est une nature qui, par sa position à elle, se justifie dans son ordre propre, qui est l’ordre absolu. Si donc elle peut fonder la légitimité de tout le reste, c’est en tant qu'elle est telle nature (c’est-à-dire faculté de l'être, faculté de l'absolu). En tant que telle aussi, transparente parce que dernière, si elle se justifie à ellemême, elle se justifie simplement.
L'intuition évidente de ces principes, qui fondent la raison même, permet donc la reconstruction mentale du monde a posteriori, de même que la réalité du monde postule, comme condition a priori, la pure intellection divine. On voit maintenant quelle parenté vraiment intime unit la noétique de S. Thomas à celle de S. Augustin, et fait coïncider, pour le fond, avec le mentalisme à outrance du théologien d'Hippone, cet intellectualisme si nuancé. C’est la notion aristotélicienne de la connaissance immanente qui permet l'accord. Veritatem videre esteam habere, disait Augustin ; l’analyse scolastique ajoute : et quodammodo esse. — La conscience de cette
regula principiorum. » 3 d. 33 q. 1 a.3 sol. 3 ad 1. — La persuasion de l’objectivité de la connaissance doit être cherchée, plus profondément qu'en aucun principe formulé, dans la conscience que l'esprit prend de sa nature, lorsqu'il réfléchit sur son acte (Ver. 1. 9. — Cp. p. 16 n. 2). C’est cette conscience qui permet de dire : « Véritatem esse, est per se notum. » (1 d. 3 q.1 a. 2).
eue parfaite, de cette possession par identification, donne à S. Thomas, quand il raisonne, sa hardiesse calme et imperturbable. Car, — on s’en aperçoit bien quand on le pratique, et nous ne devrons pas le perdre de vue parmi toutes les restrictions qui vont suivre, — c'est encore la confiance robuste dans la bonté de la raison qui fait le fond de son tempérament intellectuel.