‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 51 sur 100 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Premier succédané de l’Idée pure : le Concept

Le type supérieur de l'acte intellectuel est une intellection simple ; donc, parmi les œuvres de l'intelligence humaine, la première qu'il convient d'isoler et d'étudier, c’est le concept !. Le type idéal de l’intellection simple, c’est la saisie d’un « Intelligible subsistant » par un autre. Nous rechercherons donc d’abord comment l’homme s’essaie, dans sa vie terrestre, à mimer cette appréhension supérieure, et s’il arrive à vivre idéalement les réalités supra-sensibles. Puis, laissant les Esprits, dont la compréhension propre est, d’après S. Thomas, hors de nos prises, nous examinerons, du point de vue de leur valeur spéculative, nos idées des essences matérielles qui forment, dit-il, l’objet proportionné de notre intelligence ici-bas.

C'est seulement en fonction de l'être sensible que l'intelligence unie à des organes peut se représenter soit l'être en général, soit l’être supra-sensible. « Notre

1. S. Thomas connaît le mot conceptio. — Mais l'acte simple d'intelligence s'appelle habituellement chez lui simplex appre-

hensio, indivisibilium intelligentia, et son produit, l’idée, c’est le verbe mental.

« connaissance naturelle s'étend juste aussi loin que le « sensible la guidera ! ». Et l’image, ou phantasme, différent de l'idée immatérielle, est nécessaire, non seulement pour son acquisition, mais encore pour son « inspection » une fois qu’elle est acquise ?. D'où il suit, contrairement à Ce qu'ont pensé certains Arabes, que nous ne pouvons arriver en cette vie à voir les substances séparées telles qu'elles sont. Et, si l'être total est l’objet adéquat de l'intelligence, c'est l «essence d’une chose sensible », (guidditas rei materialis), qui est son objet propre et proportionné ici-bas.

Les principes rationnels et les concepts généraux sont acquis à l’aide des sens. En particulier, les limitations et les différences des objets matériels suggèrent l’idée de négation, qu'on appliquera à la note « sensible » elle-même. De l'extension possible des principes rationnels à tout être pensé, conditionnée par le mode de genèse des idées du supra-sensible, il suit que, si nous pouvons former des jugements d'existence relatifs à des êtres de cet ordre, les notions de ces êtres sont premièrement négatives. « Tout ce qui dépasse ces « choses sensibles à nous connues n’est conçu par nous « qu’au moyen d’une négation. (Nous disons) immatériel « et incorporel, et ainsi du reste ? ». De là vient l’ëmpropriété des connaissances dites analogiques.

S.Thomas distingue dans leur formationtrois moments, dont l'analyse est nécessaire si l’on veut voir en quoi

1.1 q.12 a.12. « Tantum se nostra naturalis cognitio extendere potest, in quantum manu duci potest per sensibilia ».

2. In Trin. 6. 2. 5. : « Non sicut transiens, sed sicut permanens, ut quoddam fundamentum intellectualis operationis ».

3. In 3 An. 1. 11. 471 b. — La plupart de nos notions sur les corps célestes sont aussi négatives. In Trin. 6. 3. 548 a. Cp. In Cause

consiste au juste pour lui l’impropriété analogique. Je possède l’idée d’une perfection À soumise aux conditions corporelles ; — j'en nie une note B subjectivement inséparable pour moi du fait de ma connaissance d’A ; — je déclare possible ou existant un être vérifiant le complexus A — B. Le jugement vient donc s’interposer en travers de l'intuition ; la ratio, dans la connaissance analogique, fait la critique de l’intellectus tel qu'il est chez l’homme, et l'être finalement affirmé n’a chez moi une idée, n’est pour moi un objet que parce que j'ai enveloppé d’une pensée réflexe l’acte subjectif double précédemment émis, et pensé la possibilité d’un inconnaissable qui fit un dans son être ce qui demeure à jamais divergent, et double, dans mon idée !.

Le premier moment du processus ne présente pas de difficulté. Il faut seulement reconnaitre que le concept qui fonde la connaissance analogique, est, pris dans sa totalité, hétérogène à l’objet qu’on s’eflorce de saisir. Il ne faut pas confondre l’impropre et le vague, l’analogique et le général. Connaître l'esprit par le corps, Dieu par les créatures, c’est, dit S. Thomas, comme si l’on connaissait le bœuf par l’idée de l’âne ou par l’idée de la pierre ?. Il ne dit pas : par l’idée du « corps » ou de l« animal » ; la notion serait, en ce cas, générique et approchée, mais juste : telle quelle, elle pourrait passer, elle s’appliquerait à l'être, s’y vérifierait complètement, n’exigerait pas de correction subséquente.

1. Il semble conforme aux principes de la scolastique de dire que les objets connus analogiquement sont inconnaissables, mais non pas impensables. V. L. de Grandmaison, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique de Toulouse, 1905, p. 198; — Mgr Mercier, Les Origines de la Psychologie contemporaine, Louvain, 1897, pp. 411, 418.

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