‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 56 sur 100 · q. 79 a.3 ad 1 — Cp, 1 q.85 a.1 ad · texte numérisé non relu

q. 79 a.3 ad 1 — Cp, 1 q.85 a.1 ad

ÉHAP, I. — PREMIER SUCCÉDANÉ DE L'IDÉE PURE : LE CONCEPT 99 subtilités systématiques, cette comparaison de S. Thomas fait comprendre sa vraie pensée : le sens a vraiment des intuitions ; l'intelligence, faite pour en avoir, et qui en désire, doit, pour sa connaissance du monde extérieur, se contenter ici-bas de conceptions. Et ces conceptions, fabriquées par réaction de l'intelligence active sur les impressions passives reçues dans la sensibilité, ont pour essentiel caractère d’être dépouillées de tout ce qui, dans l’image, était individuel ; elles sont toutes prêtes à servir à la généralisation.

L'imperfection de notre connaissance conceptuelle doit donc être dite une « indistinction », si l’on entend par idée distincte celle qui suffit à distinguer l’objet à connaître de tous les autres. Encore une fois, l'objet à connaître, c’est l'être, et donc le singulier ; or le concept (à moins de se composer avec les multiples appréhensions sensitives) ne peut servir à discerner les singuliers de même espèce : illes confond tous dans l’indivision formelle de l'essence absolue. L'image propre, il faudrait même dire l’image oflicielle de nos conceptions intellectuelles dans le système thomiste, ce sont ces visions troubles qui permettent de décrire grossièrement un objet lointain, sans pouvoir exactement distinguer sa figure 1.

« Cette âme déterminée, cette chair et ces os sont de « l'essence de Socrate, et devraient faire partie de sa « définition, si Socrate pouvait se définir ». Mais l’homme dont les yeux voient Socrate n'extrait intellectuellement de cette perception qu'une notion assez vague pour pouvoir tout aussi bien convenir à Platon. — En insistant sur la nécessité de concevoir la matière

1,1 q.85:a. 3, et passages parallèles.

individuelle comme une part intégrante de l'essence, en même temps qu'il refusait à la matière commune toute réalité en dehors des matières particulières, en identifiant réellement l’Aumanitas et la Socrateitas, S. Thomas installait, pourrait-on dire, comme un certain nominalisme au fond des choses. En n’accordant à l’esprit que la perception du même, tandis que les réalités sont diverses, il résolvait très nettement le problème posé chez Aristote, par l'affirmation d’une certaine impuissance et « irréalité » des concepts humains.

Un premier pas est donc fait dans la critique de cette ressemblance de l’être que crée en nous l’abstraction intellectuelle. Il est accordé que le concept est général, et que la représentation, même déficiente, de la subtance singulière ne s’opère en nous que par la collaboration du multiple. Mais une nouvelle question se pose immédiatement, concernant encore le concept lui-même. Étant général, peut-il rester un ? Étant abstrait, peut-il se présenter comme l’appréhension immédiate d’une chose ? De cette « essence absolue », de cette nature que l'esprit perçoit comme indivise, sans individualité pourtant comme sans pluralité, peut-on dire, puisqu'elle n'est pas un être qui existe, que l'esprit la voit et la vit « telle qu'elle est » ? Si je ne vois pas ce que c’est qu’un ange, est-ce que je vois ce que c’est qu'un bœuf? Des scolastiques postérieurs ! ont conclu pour la négative,

1. P. ex. Suarez, Disputationes Metaphysicae, XXXV. 3. 5. — Tolomei, Philosophia mentis et sensuum, disp. 122 logico-physica, sect 2 nn. 9% sec 0 nel.

et n'ont pas manqué de se réclamer de l'autorité de S. Thomas. Je crois leur théorie conforme à ses principes, mais contraire à ses assertions usuelles, sinon à sa doctrine réfléchie. C’est donc une faute de logique dans un système qui n’en compte guère, et un exemple du verbalisme inconscient qui persiste souvent à régir des domaines entiers dans la pensée des plus grands esprits, et des plus sincères.

Je me propose de montrer rapidement que S. Thomas s’'imaginait posséder, dans les concepts des quiddités matérielles, cette unité vivante et indéfinissable qui est l'idéal même de la « prise » des choses par l'esprit, cette « similitude de l'essence » dont on peut seulement dire qu'elle est « la chose à l’état intelligible », au lieu de l'être « à l’état naturel » !. Il est facile, ce me semble, de faire voir ensuite que ses principes noétiques sont incompatibles avec cette position. Car, par une singulière fortune, la raison même qui le persuadait de la perfection et de la propriété de ses idées est celle qui nous fera conclure à son inconséquence.

Ce précieux moyen terme est l'équation de la définition avec le concept propre. Dans l’état actuel, la vue d’une chose telle qu’elle est va de pair, pour S. Thomas, avec la possibilité de la définir. Nous ne voyons pas Dieu tel qu'il est, et nous ne voyons pas l'Esprit pur : Dieu, Gabriel ou Raphaël sont indéfinissables, tout

comme l’homme individuel, Platon ou Socrate ?. Nous

1. Quodl. 8 a.4. « Species intelligibilis est similitudo ipsius essentiae rei, et est quodammodo ipsa quidditas et natura rei secundum esse intelligibile, non secuudum esse naturale, prout est in rebus, ».

2. La raison en est, pour l’Ange, que nous n’en avons pas de notion propre, et que, d’ailleurs, sa notion ne peut se morceler (Opuse. 26 c. 6 — In 7 Met. 1. 15, etc.); pour Socrate, que la matière individuelle, ignorée par nous, fait partie de son essence :

pouvons définir les substances naturelles, l’homme, le bœuf, l'olivier ; done nous pouvons les concevoir comme ils sont. Et ces deux opérations sont identiques.

« Il suppose d'abord que la définition signifie l’essence de la chose ». On pourrait le dire de S. Thomas comme il le dit d’Aristote !. Non seulement l’on rencontre à chaque page l’expression courante : forma spectet, quam significat definitio, non seulement il va jusqu'à dire, pour faire plus court : « la définition, c'est la « chose » ?, mais ilidentifie expressément la définition et le concept parfait. Donc, à plus forte raison, qui définit, voit. « Quand l’homme a l’intellection d’une créature, 1l « conçoit une certaine forme, qui est la ressemblance de « la chose selon toute sa perfection, et c'est ainsi que « l'intelligence définit les choses » 3. « Quand on par- « vient à savoir la définition, on a une connaissance « parfaite de la chose # ». « La chose est comprise quand « la définition est sue, si du moins la définition même «est comprise » ?. Répétant ailleurs cette dernière aflirmation, il ajoute ces mots significatifs : definitio enim est virtus comprehendens rem 5. Et cette puissance de « oportet igitur, si singulare definitur, in eius definitione poni aliqua nomina, quae multis conveniant. » (In 7 Met. 1. 14, ete. — Cf. plus bas, p. 118 et suiv.) — Les abstractions dernières sont naturellement indéfinissables, les définitions ne pouvant se suivre à

l'infini. (In 1 Post. 1. 32) Les genres sont définissables en tant qu'ils sont, à la façon des espèces, subsumés sous des genres supérieurs. (In 5 Met. 1. 3 — In ? Met. L. 11, etc.)

4. In 2 Post. 1. 8. Le mot d’Aristote est : Adyoc vod vi ëott (2 Post. c. 10.) Cp. Top. 7. 5 : Adyoc 6 vo ti y elvat cnpatvæv.

2. « Definitio enim est idem rei. » In 7 Met. IL. 9 (p. 3 a.).

3. Ver. 2. 1. — Cp. 1 d. 2 q.1 a.3, où S. Thomas explique le mot d’Aristote cité plus haut. La ratio (Adyoc), c’est, dit-il, « id quod apprehendit intellectus de significatione alicuius nominis : et hoc in his quae habent definitionem est ipsa rei definitio. »

&w In 5 Met. 1. 227574 a.

SAV ET ON 2e

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