‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 60 sur 100 · LAC CRE · texte numérisé non relu

LAC CRE

l'Ange le plus infime sont au moins égales aux espèces naturelles !. Semblablement, l’âme humaine a l'idée propre des « choses » (insubstantielles) dont elle-même est la mesure, à savoir des artificiata. — La théorie de S. Thomas est ainsi rectifiée et mise en harmonie stricte avec son principe : « Ce qui est connu intellectuellement, «est connu par soi, et La nature du connaissant suffit « & celle connaissance, sans aucun moyen exté- € rieur ?. »

Peut-on dire, du reste, qu'il se soit proprement contredit? Le mot « contradiction » doit revêtir un sens

1 Aer to ee 2. 1 C. G 57. 8. — On remarquera que l’idée de l’artificiatum

est complexe sans être impropre; comme l'être est, ainsi il est connu, et un objet qui n’est un que par l'intention humaine et pour l'usage humain, n’est pas perçu dans cette unité accidentelle (unum per accidens) sans la perception de sa finalité humaine. En matière de psychologie et de morale scientifique, la définition pourrait encore être dite propre et parfaite, précisément parce qu'ellemême crée l’unité de son objet, Cp. les réflexions de 14 24e q.18 a. 10 : « Species moralium actuum constituuntur ex formis prout sunt a ratione conceptae... Sed processus rationis non est determinatus ad aliquid unum ; sed, quolibet dato, potest ulterius procedere... » — Enfin, l’on pourrait concéder, pour une raison semblable, une idée propre des accidents et phénomènes sensibles, qui sont des abstractions, et relatifs à notre mode subjectif d’appréhender (p. 21, n. 2) : cette idée resterait complexe, comme impliquant un retour intellectuel sur l'acte de perception sensible. — Ainsi restreinte, la théorie du concept propre serait parfaitement conforme aux principes de S. Thomas : sur l'intuition directe du moi actuel s'embrancheraient les conceptions propres des réalités qui lui sont relatives. Il est à noter que la plupart des définitions qu'étudie S. Thomas rentrent dans les catégories ici énumérées ; c'est « la maison », « l’éclipse », « la magnanimité », ete. — Mais (et ceci est une nouvelle preuve qu'il considère la définition comme une véritable prise intelligible de l'être), il affirme théoriquement que seule la substance est parfaitement définie. « Secundum quod aliqua habent esse, possunt definiri... ideo nil perfecte definitur nisi substantia. » (2 d. 35 q.1 a.2 ad 1). Toute la discussion de In 2 Post, 1. 8 indique clairement aussi qu'il comprend les substances naturelles parmi les objets définissables,.

spécial quand on oppose, chez un auteur, des principes certains et profonds à des assertions secondaires et superticielles. La naïveté même des expressions citées incline à croire que Thomas n’a pas approfondi le problème de la définibilité des substances naturelles. L'absence de restriction quand il traite de la définition en général et donne seulement des exemples d’abstraits comme l’échipse, le tonnerre, le triangle, prouve sans doute l’absence de distinctions dans son esprit, mais ne permet pas de conclure qu'il eût explicitement dogmaüsé qu'un chameau peut se définir aussi bien qu'un triangle. Le fait qu'il n’a pas été découragé de la doctrine par la malvenue des résultats, montre qu'il ne fut pas extrêmement soucieux d'en légitimer les conséquences. Que dire de la bonne grâce avec laquelle il abandonne, quand l’occasion s’en présente, la définition type elle-même, qui semblait garantir la valeur du système, celle de l’homme ? Parce que plusieurs Saints Pères ont pris les corps célestes pour des animaux raisonnables, et qu'il ne juge pas absurde cette hypothèse, 1l est tout prêt à faire entrer dans cette formule prétendument dernière et spécifique autant d'espèces qu'il y a d’astres au firmament !. — Toutes ces indécisions et ces concessions méritent de n'être pas oubliées. — Il reste pourtant que le rêve flottait devant son esprit, qu'il pouvait dégager du touffu des actes accidentels la note résumant dans son unicité mystérieuse tout ce que la vie phénoménale épandait. Lui qui avait si bien montré qu’une chose peut être identique à une idée, il n'a pas vu qu'il se contredisait en la faisant identique à deux idées, ou à une phrase. Les suites logiques de cette inconsé-

1. Spir. 8. 10. — On sait que pour S. Thomas, chaque corps céleste est seul de son espèce.

quence se développeront dans les chapitres suivants. Quant à l'explication psychologique, elle est facile. Contemplateur subtil de l’invisible, Thomas se désintéresse du monde sonore et coloré. Il en répète ce qu'ont dit les autres. Chez Aristote, le philosophe tient encore du naturaliste : quand il décrit l'apparence extérieure, 1l est moins obsédé de la préoccupation d’ « intelliger » l'essence. Thomas, métaphysicien que la zoologie ne charme guère, pense toujours aux quiddités des substances spirituelles, lucides et transparentes en soi. Sa cupidité intellectuelle est toute pleine du désir de ces diamants : il s'inquiète peu de vérifier le trésor de cuivre qu'il croit avoir, et qu’un essai d'inventaire eût fait, ainsi que les « idées propres » des Esprits et des Mystères, s'envoler au vent.

Page 1