CHAPITRE TROISIÈME
La Connaissance du singulier, l'Art et l'Histoire.
Quelles que soient les illusions de S. Thomas sur l'opération définissante, elles ne doivent pas faire oublier ses principes sur l’exclusive réalité du singulier, et la nécessité de son appréhension comme tel pour une connaissance absolument « complète et vraie ». Ces principes ne sont pas pour déplaire à ceux des modernes qui insistent le plus sur le vague et la pauvreté de l’idée générale, et placent la perfection de notre connaissance dans une appréhension « plus étoflée » de l’individu !.
Et en effet, de ces propositions il devrait suivre que la valeur de notre vie connaissante consiste au moins pour la moitié dans ces appréhensions singulières, plus « réelles » si elles sont moins faciles à fixer, plus complètes si elles sont, de soi, moins certaines, et qui sont la matière de l’art et de l’histoire. Il en devrait suivre, pour la « faculté de l’être », la nécessité de serrer de plus près son objet, soit en déduisant, s’il est possible,
1. On a déjà dit quelle opération complexe remplace chez nous, d'après S. Thomas, l’appréhension intellectuelle du singulier. (P. 95, n. 3.) On a dit aussi qu'il admet en l'homme, à chaque instant de la vie consciente, l'intuition du moi singulier actuel, phénoménal, c’est-à-dire de l'esprit informé par l’idée d'une essence matérielle. Pour cette dernière sorte de perceptions, il ne discute même pas la question de leur valeur spéculative.
l'individu, soit en requérant le concours des puissances auxiliaires, basses, mais intuitives, — et, pour la philosophie, l'obligation de critiquer cette opération nouvelle et de préciser les conditions où elle atteindra son rendement maximum.
Une pareille étude ne pouvait guère être attendue de la philosophie grecque. La science, à son aurore, n'avait pu se poser qu’en s’opposant à l’art, créateur de synthèses individuelles, et à la connaissance pratique ; la science enthousiaste des premiers penseurs grecs, et la science plus rassise d’Aristote, sont tournées exclusivement du côté du général. Les Arabes avaient senti le problème et l'avaient mal résolu. Mais le Christianisme ne comportait-1l pas certains éléments qui, coexistant avec les principes de lintellectualisme grec dans l'esprit des philosophes, et agissant à la manière de réactifs, pourraient aider à une appréciation plus exacte du singulier dans l'être et la connaissance ? Sa doctrine de la Providence, qui s'étend aux derniers insectes, son estime infinie pour la moindre des âmes individuelles, rachetée du sang d’un Dieu, la Bible, qui incorpore la morale en des exemples'vivants, le mystère de l’Incarnation, qui présente le salut aux hommes dans une personne plutôt que dans une doctrine !, tout cela semblait devoir faciliter à la philosophie une plus juste appréciation de la connaissance concrète. — L’utilisation philosophique de ces éléments nouveaux était assurément une tâche digne des plus grands esprits. —
1. Plus exactement, aurait dit S. Thomas, dans une personne qui est la source et la fin de toute doctrine. Comparez la théorie du Verbe, et aussi les réflexions de S. Thomas sur la puissance judiciaire du Christ. Il est l’homme « veritate imbutus... unum « quodammodo cum ipsa veritate, quasi quaedam lex et quaedam « iustitia animata ». (3 q.99 a.2 ad 1).
Pour ce qui regarde S. Thomas, on sait comment il a envisagé la face ontologique du problème : sa théorie de l'individu est son chef d'œuvre. Restait à passer à l’ordre de la connaissance, et à y faire régner le même équilibre, selon le parallélisme qu’il professait. Dans l’intellection divine et angélique, il rétablit les droits de la réalité complexe, contre Avicenne et beaucoup d’autres. Pour la connaissance humaine, il échoua. L'esprit du moyen âge n’était sans doute pas assez mür pour tirer la science si loin de ses origines ; le poids de la double tradition, socratique et musulmane, était trop lourd, et le mépris mystique du monde sensible venait encore s’y ajouter. C’eût été une œuvre bien délicate pour cet intellectualisme d’une civilisation jeune, qui n’a guère philosophé son art, et qui ne savait pas transformer sa vie en jouissances d’esthètes, de rejoindre parfaitement la raison à l’individuel, et, demeurant fidèle à soi-même dans une subtile abnégation, de reconnaitre, — tout en affirmant la prééminence de l'esprit, — combien est inféconde en l’homme la sereine clarté des abstractions pures !.
La manière dont l’équation de l’étre individuel et de l’idée s’accomplit dans l’mtelligence humaine peut se concevoir diversement. La première solution, et la plus grossièrement intellectualiste, consiste à prétendre que
1. On a dit que de plus riches bibliothèques eussent permis aux Scolastiques de sentir l'intérêt qu'offre la compréhension des synthèses individuelles, et l’étude connexe du développement historique. Mais ce n’est pas la matière qui leur a manqué. Avec la Bible, avec les Pères, avec ce qu'ils possédaient des classiques, avec le monde qu’ils avaient sous les yeux, où trois civilisations s'étaient fondues, ils avaient de quoi reconnaître l'intelligible du fluent. C’est le goût et l'aptitude qui ont fait défaut. Il est très curieux de retrouver chez les enfants catholiques dont l'intelligence commence à s’éveiller, l'intérêt spontané pour le même genre de questions qui passionna les Scolastiques (sur la puissance de Dieu, le Paradis terrestre, etc.)
l'être dans sa singularité peut être déduit par l’homme : c’est identifier le réel, non plus seulement avec l'intelligible, mais avec le logique. C’est reconnaitre, à nos représentations des objets singuliers, une valeur intelligible toute semblable à celle des notions qui figurent dans les raisonnements. Cette solution est écartée par S. Thomas. — Une autre consiste à refuser une valeur intellectuelle, — non pas à ce qui dépasse l’intellect de l’homme dans la phase terrestre, mais à ce qu'il atteint uniquement par ses facultés sensibles, c’est-à-dire au singulier matériel. C’est la solution qu'il adopte, après ses maîtres. — On peut, enfin, rechercher, jusque dans ces apports du sensible dont finalement l’intellect est Juge, tout ce qui peut aider à la représentation et à l’évaluation de ce qui vraiment est : c’est la solution qu'avec ses principes il aurait dû adopter.
La réduction de tout le réel au rationnel suppose qu'on nie le hasard, et l'intervention, dans les affaires du monde, d’une vraie liberté d'indifférence. Double raison qui rend la position inacceptable à Thomas. Le hasard existe : ce qui veut dire, explique-t-il, non qu'il y ait aucun effet singulier dont l’intelligence humaine ne puisse assigner la cause, mais qu'il y a des coïncidences d'effets devant lesquelles elle doit rester muette. Donc, dans la mesure où l’être singulier est, par l’actuation simultanée, coïncidente, de plusieurs éléments, — dans la mesure où le fait réel se compose de plusieurs circonstances simplement coexistantes, l'être singulier et le fait réel échapperont à la déduction. Je sais pourquoi un tel
creuse son champ et je sais pourquoi il y trouve un trésor; mais Jignore pourquoi creusant son champ ü trouve un trésor. Je sais pourquoi Socrate est blanc et pourquoi 1l est musicien, mais j'ignore la raison de la coïncidence de déterminations qui a posé, en ce point du monde, un musicien blanc. Thomas rappelle souvent ces exemples, familiers à Aristote, pour réfuter un déterminisme « stoïcien », « pharisien » et musulman, qui prétend rattacher ou tous les actes humains ou tous les phénomènes physiques à la nécessaire influence des corps célestes !. Pour lui, le système des causalités connaissables à l’homme n’est pas un; ils sont plusieurs, qui se croisent et s'impliquent l’un dans l’autre. — Est-ce à dire que l'univers, conçu comme ensemble, reste inintelligible, ou même qu’une seule des simultanéités réalisées soit incomprise ou sans raison ? Aucunement. Tout se tient en Dieu, l’ordre des réalisations comme celui des essences, et il n'y a pas de hasard pour Lui : nthil est a casu respectu universalis agentis, qui est causa simpliciter totius esse. D'un seul acte tranquille, il systématise tout, harmonise tout, et voit tout, puisqu'il fait tout. Seulement, cette perfection suprême n’est pas le partage de l'intelligence créée. D'ailleurs, comme l’arrangement contingent du monde qui existe dépend de la volonté libre du Créateur, l’esprit même qui verra Dieu intuitivement, eût-1l la puissance d'apercevoir toute la série des effets par Lui réalisés, ne pourrait cependant la déduire. L’essence divine n’est pas «un moyen terme pour la démonstration des faits contingents » ?.
Ce point ne saurait présenter de difficulté. La philo-