Ver
intervienne, et que la science de Dieu détermine tout. Mais, s’il accorde que lIdée divine est prototype de l'individu, ce n’est là, pense-t:l, qu'un aspect secondaire et subordonné. L’Idée divine vise en première ligne la nature, l'essence spécifique. Car cette essence, plus belle et plus riche que l'essence générique indéterminée, est plus noble aussi que la réalité singulière : elle comble une double imperfection, celle de la matière et celle du genre. C’est là une raison métaphysique, à laquelle S. Thomas en ajoute parfois une autre, tirée du flux continuel des individus, comparé avec la permanence que réclame l'esprit pour le « but de la nature » : les singuliers passent et l'espèce reste, donc c’est l’espèce qui est «voulue pour elle-même.» Si la nature veut principalement Socrate, Socrate anéanti, elle a manqué son but !. Et cette dernière raison semble avoir tant de poids, que, dans les espèces où elle ne vaut pas, — hommes immortels et corps célestes, — il faut aussi que la théorie générale cède : quand ils sont incorruptibles, « les individus eux-mêmes font partie du but principal de la nature ? ».
Une aussi forte brèche à la doctrine montre qu’elle n'était pas parfaitement cohérente avec le reste du système. À dire vrai, je crois qu'il eût fallu complètement
1. Ver. loc. cit. — Quodl. 8. 2. — Cp. 2 C. G. 45. 5 : « Bonitas speciei excedit bonitatem individui, sicut formale id quod est materiale. »
2. 8 C. G. 93. 6. — 1 q.98 a.1: — Cp. Ver. 5. 5. — L'argument métaphysique, qui peut justifier dans les deux cas une distinction de pure raison, vaudrait plutôt pour les hommes que pour les astres. Car il n'a de sens acceptable qu'autant que la matière contracte et restreint la virtualité de la forme, et un corps céleste remplit toute la perfection possible à son essence. (In 2 Cael. 1. 16, etc.) — Remarquer, au chapitre cité du Contra Gentes, les raisons tirées de la valeur originale des actes libres.
renoncer à cette idole aristotélicienne. La maintenir, c'était aller contre l’intellectualisme intégral, contre l'identité du réel et de l’intelligible, contre la pénétration du mécanisme par la finalité. Au fond, c'est toujours une formule ambiguë dans la bouche de S. Thomas, que l « intention de la nature ». Qu'est cette nature ? Si c'est la brute qui engendre, elle n’a pas d’ « intention », sinon son plaisir. Si c’est l'homme, ses intentions sont aussi multiples que sa volonté est variable, et, de plus, de quel droit vient-on aflirmer que l'intention d'un simple individu ne peut manquer son but ? — Si c’est Dieu dont il s’agit, il est faux de dire que son intention s'arrête à l’homme et ne pousse pas jusqu’à Socrate. Praedictum Providentiae ordinem in singularibus ponimus, etiam in quantum singularia sunt!! — Comme tout est plus clair et plus cohérent, comme la Raison, qui est le sens de l’intelligibilité du monde, est plus satisfaite, si, tout en aflirmant la finalité et l’intelligibilité de chaque synthèse individuelle, de cet oiseau et de cette rose comme de ce nègre et de ce blanc, on maintient en même temps que cette finalité, cachée dans les profondeurs de Dieu, et absolument identique, pour Lui, à la finalité de l'espèce, nous est à jamais inconnue, qu'Il s’est réservé, donc, de savoir le fond de chaque être, et que nous pouvons seulement côtoyer ce jardin fermé, par les deux routes, qui vont se rapprochant, mais ne peuvent ici-bas se joindre et n’en faire qu’une :
la science et l’art. — Ainsi conduite à ses conséquences,
la doctrine, sans tomber dans le « panlogisme », est 1 ,
pleinement ce qu’elle est, un « panesthétisme » ; autre-
ment, elle admet, avec une concession à l'esprit arabe,
1NNVer 54.
une infidélité à son principe premier, et, sur un point du moins, traite la raison discursive comme si elle était l'intelligence ut sic!, ce qui est, aux yeux de S. Thomas, le péroy Yedos du rationalisme.
Et d’ailleurs, dans le système thomiste, la valeur et l'imperfection des actes complexes qui visent à l’intellection d’un singulier s’expliqueraient avec facilité.
Le singulier étant l’être vrai, 1l est tout naturel que sa perception nous fasse expérimenter la pénétration de l’autre d’une façon plus aiguë et plus complète que toute autre opération intellectuelle. L'expérience de l’art, celle de la vie surtout, sont donc d’accord avec la théorie quand, grâce à l'artiste ou bien à cet incomparable poète, la mémoire désintéressée, l'harmonie d’une individualité concrète, ou un instant de perception humaine qui parait ressuscité dans sa complexité totale, nous charme et nous remplit presque. Car la jouissance en est intense et savoureuse autant que celle de n’importe quelle généralisation, et l’inutilité pratique, bien supérieure.
D'autre part, on se convainc, si l’on y réfléchit, qu'en ces précieux instants l’appréhension du complexe n’assouvit pas pleinement l’intelligence. Le sentiment du flux, de l’inconsistance, inquiète l'instinct de l'esprit : habitué aux théorèmes rationnels, pleinement apaisants dans leur ordre, il voudrait joindre à la vitalité de cette fusion des choses en lui le sentiment de clarté parfaite
1. C'est, au fond, parce que ses principes lui commandaient d’exclure de la science discursive le complexus individuel, que S. Thomas l’exclut de la spéculation. In 11 Met. 1. 8. 160 b.; cp. 3 C. G. 86. Il paraît ici avoir confondu avec la certitude de l’aflirmation la valeur de spéculation pure (Cp. du 6 Eth. 1. 3, cité p. 123). C'était n'être pas fidèle aux principes de sa critique du jugement : la simple affirmation d’une existence n’a aucune valeur spéculative.
et de permanente possession qu'il a expérimenté dans l'intuition des principes. En vain il essaierait, se niant lui-même, de canomiser le fluent et l’obseur : 1l sait qu'étoulfer ici son désir, c’est glisser sur la pente du sensible et devenir moins intelligent. Il sent que la perfection intellectuelle doit être en la conjonction des deux choses qu'il lui semble ne pouvoir unir.
Tout cela s'accorde avec les thèses thomistes. Car, tant qu'il s’agit de perceptions du singulier par l’homme, c'est Avicenne qui a raison. S. Thomas le dit comme lui : nous n'avons que des semblants d’intuitions, nous ne saisissons pas les particuliers « selon leur particularité », mais nous concevons à part l'essence et chacune des déterminations qui intègrent l'actualité de son esse. Notre contrefaçon d'idée n’est qu’une réflexion rapide, qui rapproche, par l’unité du sujet percevant, la quiddité que l’intellect a abstraite, et ce que les sens ont pu saisir de ses phénoménales réalisations !. Cette façon d'agir imite la coïncidence intelligible, mais ne l’est pas. Pour bien faire, pour être pleinement intelligent, il faudrait percevoir l’esse comme il est, c’est-à-dire comme actuant l'essence. Il faudrait faire comme l’Ange, qui totalise en l’idée unique de l'espèce tout le déroulement temporel des individus. Cela est la vraie prise de l’autre, chaque chose étant ainsi « connue comme elle est en « acte », et « l'actualité de l’objet étant comme sa « lumière ? ».
Nous n'avons pas cela, mais nous pouvons l’imiter à notre façon potentielle et multiple, dans l’espace et le temps. — Pour arriver à nos conclusions, il n’a fallu
il Vo 0eme 2. In Caus. 1. 6. 531 a. « Unumquodque cognoscitur per id quod est in actu ; et ideo ipsa actualitas rei est quoddam lumen ipsius ».
rien ajouter à S. Thomas : il a suffi de rapprocher certaines de ses affirmations les plus chères. Lui-même n'a pas fait ce rapprochement, et nous ne nous en étonnons point. Mais l'exclusion expresse du domaine de la spéculation pure portée contre toute pensée qui n'est pas jugement d'essence ou formation de quiddité abstraite, autorise à dire qu’il n’a pas suivi ses principes, qu'il n’a pas été assez intellectualiste, pour être, ici, r'alioniste à l'excès.
Et pourtant la ratio elle-même, c’est-à-dire l’intelligence qui discourt et qui compare, souffre aussi de la prééminence trop absolue reconnue au concept quidditatif. ‘Une fois déterminé ce qui a rapport à l’idée générale
le rôle de l'esprit semble s'arrêter net; après la connaissance de l'essence fixe s’ouvre comme un précipice abrupt qui borne le domaine de la spéculation : en bas, c'est l’abime de l'irrationnel et du hasard. Il y à de l’ordre dans la série harmonieuse des espèces ; 1l y a de
l'ordre dans les révolutions des corps célestes, mais, à l'intérieur de chaque espèce, dans notre monde sublunaire, il n’y a que des successions accidentelles sans intérêt pour l’esprit !. La cause de cette conception
1. Spir. 8. « Perfectius participant ordinem ea in quibus est ordo non per accidens tantum. Manifestum est autem quod in omnibus individuis unius speciei non est ordo nisi secundumt accidens... differunt... secundum principia individuantia, e diversa accidentia, quae per accidens se habent ad naturam speciei. Quae autem specie differunt ordinem habent per se... In istis.. inferioribus, quae sunt generabilia et corruptibilia, et infima pars universi, et minus participant de ordine... quaedam
habent ordinem per accidens tantum, sicut individua unius speciei ».
statique du monde intelligible n'est pas difficile à découvrir. Il ne faut pas la chercher dans un certain éléatisme qui aurait nié la réalité des êtres changeants, ou dans un scepticisme qui les eût crus inaccessibles à l'esprit. « Rien n'empêche, dit S. Thomas, d’avoir des « choses mobiles une science immobile » !. I] commence le corps du traité de sa 7’hysique en proclamant avec Aristote : « Ignorer le mouvement, e’est ignorer la «nature » ?. Il sait qu'ici-bas tout coule : dicitur autem creatura fluvius, quia fluit semper de esse ad non esse per corruptionem, et de non esse ad esse per generationem ?. Et cette Physique même n'est autre chose qu'un essai de philosophie générale du fluent #. Si donc il s'intéresse plus aux choses qui demeurent qu'au tourbillon de l’évolution, aux Idées, Essences éternelles, qu'aux participations contingentes, la raison en est dans son estime et son amour du monde immatériel, où sont les Intelligibles subsistants : c’est là que principalement la vérité réside ; c'est donc de ce côté que se tournera ce qu'il nomme « le regard de l'esprit » *. L'intelligence moderne, guidée par l’idée du développement, prétend, si elle maintient la notion d'espèce, constater au sein de l'espèce une certaine succession intelligible, un rythme de causes et d’eflets qui relie entre eux les groupes d'individus : dans l’histoire naturelle et dans l’histoire humaine, cette méthode s’est
. 1 q.24 a.1 ad 3.
In 3 Phys. 1. 1. « Ignorato motu, ignoratur natura ». . Sermones festivi. 61.
Son objet est : ens mobile simpliciter.
9. 3.C. G. 75. 7. « Cognitio speculativa et ea quae ad ipsam pertinent perficiuntur in universali ; ea vero quae pertinent ad cognitionem practicam perficiuntur in particulari; nam finis speculativae est veritas, quae primo et per se et in immaterialibus consistit et in uniwersalibus..… ».
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justifiée par de nombreuses et brillantes applications. — Cette introduction de l’intelligible dans le dynamique était-elle contraire, ou conforme, aux principes du thomisme ? De même que l'individu comme tel est intelligible par son harmonie, l'espèce réalisée dans le temps peut-elle l'être par sa continuité ? Cette question, connexe à la précédente, doit être résolue semblablement.
Il faut noter d’abord que, si l’on dit oui, il ne peut être question, dans le système thomiste, de compréhension exhaustive. Il s’agit nécessairement d’une œuvre de la ratio : qu'ici elle se rapproche de l’intellectus dans la mesure où la complexité de son objet le rapproche de l'être réel, son acte est toujours, en des limites qu’on tend indéfiniment à restreindre, d’unir en une même notion ce qui est grossièrement semblable. Cela étant accordé, une pareille opération rationnelle pourrait-elle être admise par S. Thomas ?
Si l’on refuse de lui prêter nos préoccupations, on le reconnaitra, je pense : bien rarement chez lui une idée de ce genre dépasse ce que le bon sens ordinaire, en présence du développement régulier des êtres, peut fournir à une assez primitive réflexion !. — D'autre part, en s’attachant, non pas à quelques phrases sans importance, mais aux thèses les plus essentielles, les plus « architectoniques » de son intellectualisme finaliste, on se convainc qu’elles appelaient la conception d’une différenciation intelligible et perpétuelle au sein même de l'espèce.
1. On m'objectera peut-être sa « théorie du développement du dogme ». Mais c’est un parfait exemple d'indications positives incomplètement systématisées. Ces indications se bornent à la période de l'Ancien Testament. « Tout invite, nous dit-on, à les appliquer au Nouveau ». Tout nous y invite, assurément, après Newman et le Concile du Vatican, mais la question est de savoir si
S. Thomas à entendu une pareille invitation, et s’il a cru devoir y répondre (V. 2a 24e q.1 a.7. — 3 q.1 a.5 ad 3, etc.).
Supposons qu'on admette la théorie, discutée au paragraphe précédent, de la subordination de lindividu par rapport à l'espèce. Il ne suivra nullement qu’on doive restreindre à cette dernière le domaine de l’intelligibilité. La finalité dans le singulier nous est cachée : soit. Mais il y à une autre causalité qui recèle en soi de l’intelligible : c'est la formelle ou quasi-formelle. Si la matière ne faisait que recevoir et supporter la forme, sans la contraindre, sans en modifier l’idée, alors la multiplication matérielle serait tout à fait vaine, vaine aussi la prétention de connaître les individus pour le plaisir de les connaitre. Matière singulière ne dirait rien de plus que matière commune. Cette double assertion se vérifie dans les corps célestes. — Si la matière, au contraire, selon ses dispositions préexistantes en quantité et qualité, restreint et détermine les virtualités que comporte la nature de la forme ; si, quand elle s’y unit pour constituer un individu, non seulement elle fait un aiquid au sens de ens ratum in natura, mais encore un hoc qui, dans les limites de l'espèce, diffère par telle ou telle note d’un autre exemplaire de la même essence (illud), alors, à la suite et en fonction de la matière elle-même (inintelligible à l’homme, comme nous savons), un élément est entré dans le monde, accessible à notre esprit, parce qu'il est conçu comme multipliable, — et représentant une valeur intellectuelle, parce qu’il est du différent. La comparaison des Loc et des illud, à l’intérieur de l’espèce, n’est donc pas indifférente à la perfection de l'esprit.
Or, la différence des Loc et des i{lud, la multiplicité qualitative du spécifiquement semblable, tout, dans la philosophie thomiste, invite à la poser comme un postulat, sinon comme un fait.
J'ai dit plus haut quelle est, pour S. Thomas, la fin dernière de la création. C’est la beauté, qui est intelligibilité, parce que c’est l’assimilation à Dieu, la représentation de la perfection divine par les créatures. Le monde est donc une œuvre d'art, la jouissance, les « délices » de l'Esprit parfait. S. Thomas lui-même en conclut que la multiplication purement matérielle ne peut être une fin qui régisse le monde ; — on pourrait ajouter : ni donc un phénomène qui sy rencontre. « Aucun agent ne se propose comme fin la « pluralité matérielle, parce qu’elle n’à rien de déter- « miné, mais que, de soi, elle tend à l’indéfini » !. Dans l’absolument semblable, pourquoi le deux plutôt que l’un ? Eadem ratione... tres : et sic in infinitum. Supposez le retour éternel : comme le mouvement, nous l'avons vu, n’est pas une fin, le monde n'aurait plus de sens, ou, ce qui est identique, il n’aurait plus de beauté. S. Thomas veut qu'il n’y ait qu'un monde : « Si « Dieu faisait d’autres mondes, dit-il, ou il les ferait « semblables à celui-ci, ou dissemblables. S'il les faisait «tout à fait semblables, ils seraient vains (essent
, , 2 LA x 9 « frustra), ce qui ne convient pas à sa sagesse » ?.
Voilà une première raison pour faire poser, ou supposer, l’absence de la pure multiplication matérielle dans ce miroir de Dieu qu'est la création. Si deux mondes ne
1. 1 q.47 a.3 ad 2. « Nullum agens intendit pluralitatem materialem ut finem, quia materialis multitudo non habet certum terminum, sed de se tendit in infinitum ». — La raison donnée est un signe qui montre que la qualité de fin ne saurait convenir à la pluralité comme telle. — Cp. ib. a.2 : « Distinctio materialis est propter formalem ». Si l’on tire logiquement les conséquences, on voit aussi que la « nécessité de la permanence », apportée comme raison de la pluralité dans les espèces matérielles, ne peut être ni seule ni dernière : le temps ne doit pas être une catégorie vide
d’être intelligible.
2,00 1Cael 19m:
Ce VO 7
sauraient être semblables, pourquoi deux tigres, ou deux papillons, ou deux amibes ? Risquer un oportet sur une pareille raison de convenance n’eût point été contraire aux habitudes intellectuelles de S. Thomas f. Mais voici une autre raison, et plus prochaine. Si la forme doit être considérée comme acte vis-à-vis de la matière, la substance singulière, elle aussi, est acte et détermination, vis-à-vis de l’essence spécifique. « La « nature de l'espèce est indéterminée par rapport à « l'individu, comme la nature du genre par rapport « à l'espèce » ?. Si la nature est source des énergies essentielles, l’individuel est plus compréhensif et plus complet. « En tous les êtres, ce qui est plus commun «est plus véhément, mais ce qui est propre est d’une « actualité plus riche ; et la perfection du commun est « de s'étendre à ce que comprend le propre, comme «le genre est perfectionné par l'addition de la diffé- « rence » *. Chez les Anges, qui sont simples, propre et commun coincident. Mais dans les espèces terrestres, plus potentielles, moins arrêtées, l’actuation simultanée, en un même sujet, de toutes les déterminations concevables, et même leur actuation successive, est une impossibilité. Et voilà une raison d'exiger chez elles la multiplication numérique, mais cette raison, avec la pluralité, exige aussi la diversité. « Chacun des indivi- « dus des choses naturelles qui sont ici-bas est impar- « fait, parce que nul d’entre eux ne comprend en soi « tous les attributs de son espèce » # « Dans les corps . Voir le chapitre V.
Opuse..22 ch5.
0id 90,1 a-2.
. In 1 Cael. 1. 19 fin. — Cp. encore Opuse. 14, ch. 10, où l’on retrouve plusieurs des idées ici indiquées, mais aussi l'affirmation
nette : « In his vero quae materialiter differunt, eamdem formam habentibus, nihil prohibet aequalitatem inveniri ».
«inférieurs, nous voyons la même espèce comprendre « plusieurs individus. La raison en est une impuis- « sance... (et particulièrement) qu’un seul ne peut four- « nir toute la perfection d'opération de l'espèce, ce qui «est surtout manifeste parmi les hommes, lesquels « s’entr'aident en leurs actions » !.
Dès qu'elle perçoit des différences qualitatives, l’intelligence a son bien. Si elle les trouve éparpillées, si elle doit relever sans ordre, de çà, de là, les plus significatives, le divers ne laisse pas de l’intéresser. Mais, puisque, dans la perception des singuliers matériels, elle est rationnelle, et que d’ailleurs le fondement du rationnel est dans les choses, la similitude étant une « relation réelle », on doit concevoir que la découverte, entre les cas presque pareils, de liaisons causales, et la comparaison des similitudes et dissemblances avec les coexistences et successions, la satisfera davantage, et l’aidera à mieux feindre la prise de l'être. Supposons qu'on arrive à faire, par exemple, de cette ligne continue
1. In 2 Cael. 1. 16. — L'homme est plus potentiel, non qu'il ait moins d’être et d'acte que les brutes, mais parce que, possédant l'intelligence, il peut s’en servir pour diriger et modifier son organisme sensible et l’adapter à plusieurs fins. Parce que plus différencié, il est plus spécialisable que la fourmi ou le castor. La « parfaite opération spécifique », fin de l'espèce, réclame, pour réussir au mieux, que l’un soit savetier, l’autre roi, et ainsi du reste, pour le bien-être de l'humanité. Ce monstre platonicien, l'Homme séparé, n’est pas; mais la Société humaine tend, pour ainsi dire, à le représenter, en multipliant, avec le nombre des exemplaires, la diversité des aspects (Cp. Opuse. 16. 1. 1.)
L'Ange, au contraire, englobe, en son unicité diaphane, toute la perfection de son espèce, et en réussit incessamment l'opération spécifique. Il est fout prét, comme les instinetifs, comme l’abeille ou l'aigle. Il est cet être intellectuel tout déterminé et infaillible, tout fonctionalisé, que rêvent certains psychologues. Mais ce qui est en lui unité de perfection est, chez la brute, unité d’impuissance ; l'homme, au milieu, est multiple. On reconnaît les principes de In 2 Cael. 1. 18, déjà souvent cités.
qu'est la race, le soutien d’une suite intelligible, — et cette idée pouvait être accueillie chez Thomas soit comme une extension du principe dionysien de la continuité, soit comme une simple conséquence de sa théorie de la génération !, — alors, le rangement même des choses étant rationnel, chaque être livrerait, avec sa parcelle d’intelligibilité, comme une première idée de ce que sera l’individualité du voisin, et l’ensemble des accidents, groupés autour de la notion commune, élargirait, en même temps qu'il la remplirait, l’idée générale. Que si l’on percevait tous ces rythmes à l’intérieur d’une espèce, si ce qui flotte devant l'esprit comme le mirage d’un idéal était devenu une science faite, et qu'on püt suivre à travers les multiples exemplaires qui réalisent successivement chaque essence, la trace harmonieuse, le déploiement (explicatio, dirait S. Thomas) de chacune des déterminations qu’elle comporte, qui tour à tour la font vivre et la « représentent, » en la restreignant, alors, dans ce panorama d’une unité vaste, mais rigoureuse, aux ondulations ordonnées et courant dans tous les sens, on aurait comme une image réduite de l'Idée divine, ou mieux quelque simulacre et supplément de ces idées angéliques qui exhibent, dans l’espèce et constituant l'espèce, la multitude immense des singuliers. Dans l’idée du bœuf, par exemple, se rangeraient en ordre les grands, les petits, les blancs, les noirs, les roux, tous les intermédiaires et les mélés, et il en serait de même pour toutes les autres qualités possibles.
Avec cette science humainement parfaite, nous ressemblerions donc au dernier des Anges, qui voit les singuliers dans l'espèce « spécialissime ». Mais, et ce point est capital, une distance incommensurable nous