CHAPITRE QUATRIÈME
Deuxième succédané de lIdée pure :
la Science.
S. Thomas considère la science humaine, universalisante et déductive, perfection spécifique de la ratio, comme la meilleure forme de notre spéculation après l'intellection simple. Moins noble que l'intuition, la systématisation scientifique occupe cependant, dans l’ensemble de sa philosophie, une place quantitativement plus considérable. Ce point est clair. Nous considérons donc iei d'emblée la science rationnelle comme second succédané humain de l'idée intuitive ; nous examinons Ce qu'il en exige, et ce que, pour être conséquent avec ses principes, il avait le droit d'en exiger, comme instrument de spéculation pure.
La science proprement dite, telle qu'il la conçoit, pourrait ainsi se définir : un tout intelligible, autonome, unifié par le principe de la déduction, composé d’énoncés logiquement subordonnés et qui descendent, par une contraction constante, des principes les plus généraux aux lois qui déterminent les caractères propres de l'espèce spécialissime. L'expression en propositions et la généralité des lois sont essentielles à la science. L’unification des énoncés distincts par un principe commun
est nécessaire, si le tout doit être un ensemble intelligible. Comme l’ensemble est ici d'ordre représentatif, et que la connexion réelle des vraies choses, en soi et en Dieu, est par hypothèse cachée à l'esprit humain, le principe unifiant doit être tel, qu'il appartienne à la fois à la raison et aux choses. C’est donc un principe abstrait. Pour ce motif même, comme on l’a vu déjà, la conquête intellectuelle du monde total par voie scientifique est impossible : ce que la science pourra donner de mieux comme double mental de l'être, ce sera le squelette logique de l'univers. x
Quelle est, dans l’espèce, cette lumière qui pénètre nos jugements distincts sur un groupe d'objets, pour faire simuler à leur ensemble l’idée angélique ? Quel est le principe unificateur de la science ? S. Thomas répond que c’est le principe de la déduction. Applicable à toutes les idées abstraites, et à celle même d’éfre, il peut unifier toutes sortes de connaissances, et il relie, dans la pensée de S. Thomas, non seulement les propositions différentes touchant un même objet, mais encore les divers systèmes de notions représentant les objets les plus disparates. Nous avons vu notre docteur rejeter la déduction de tous les êtres ; il semble se proposer ici la déduction de toutes les lois. D'une part, tout l’être connaissable à la raison doit avoir sa place dans le système de la science idéale t ; d'autre part, il n’y a dans ce système de place légitime, définitive, officielle, que pour la démonstration déductive. C’est par leur subordination syllogistique à certains énoncés premiers, communs, corrélatifs, sur lesquels repose tout le reste,
1. Cp. In Politic. Prol. : « Omnium enim quae ratione cognosci possunt, necesse est aliquam doctrinam tradi ad perfectionem humanae sapientiae quae philosophia vocatur, »
que les sciences sont constituées sciences, et acquièrent, avec leur certitude absolue, leur valeur de spéculation. Telle est, en effet, la portée de la théorie de la « subalternance », ou dépendance essentielle de toutes les sciences entre elles et par rapport à la métaphysique. Chaque science subalterne « reçoit ses principes » de la science qui lui est supérieure. Aïnsi le physicien reçoit ses principes du métaphysicien, mais « livre » au botaniste ceux qui feront la base de la botanique ; l’arithmétique, subordonnée elle-même à la « philosophie première », se subordonne la musique et la géométrie, et ainsi des autres !. Il y a subordination formelle entre la science subalterne et la supérieure ?. On voit que, dans cette conception, « la Science » totale, vaste et complète, plane, pour ainsi dire, au-dessus des individus, elle ne peut guère reposer dans la raison d’un seul savant. Quant à celui qui ne possède qu’une science subalterne, considéré dans sa solitude, il est un croyant plutôt qu'un savant 3. La fréquence des recours et des allusions ne permet pas d’en douter : la doctrine de la subalternance était, aux yeux de S. Thomas, capitale et incontestable. Il s’est curieusement expliqué sur son application dans la leçon où il donne une division générale de la philosophie naturelle. « Ce qui est uni-
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2. «Ille qui habet scientiam subalternatam non perfecte attingit ad rationem sciendi, nist in quantum eius cognitio continuatur quodammodo cum cognitione eius qui habet scientiam subalternantem. » Ver. 14. 9. 3.
3. « Si autem aliquis alicui proponat ea quae in principiis per se notis non includuntur, vel includi non manifestantur, non faciet in eo scientiam, sed forte opinionem vel fidem. » Ver. 11. 4. — Cp. les principes de Ver. 12. 1, et rapprocher In 1 Met. 1. 1 : « Et si ea quae experimento cognoscunt aliis tradunt, non recipientur per modum scientiae, sed per modum opinionis vel credulitatis. »
« versel, dit-il, étant plus séparé de la matière, 1] faut, « dans la science naturelle, aller du plus universel au « moins universel, comme l'enseigne le Philosophe au « premier livre de la Physique. Aussi commence-t-1l « son traité de cette science par les notions communes à « tous les êtres naturels, comme le mouvement et son « principe. Il passe, ensuite, par voie de concrétion ou « d'application des principes communs, à certains êtres « dont la mobilité est telle ou telle, et qu’on traitera « encore de la même façon. » Puis, détaillant ce qu’a fait Aristote, il expose qu'il a d’abord traité de l’âme en général, — qu’il est descendu à des éléments plus concrets, bien qu’encore universels, — et « qu'il a passé « enfin à chacune des espèces animales et végétales, « en déterminant ce qui est propre à chacune !. » Ces derniers mots : determinando quid sit proprium unicuique speciei, ne peuvent laisser aucun doute sur la marche de la pensée. S. Thomas suppose ici qu’une observation raisonnée, latérale à la science, a livré au savant une définition quidditative ; 1l peut, grâce à elle, allonger la série de ses déductions : et la dernière, c’est
1. In sens. et sens., 1. 1. — Cp. le Prologue du de Caelo : « In scientiis esse processum ordinatum, prout proceditur à primis causis et principiis usque ad proximas causas, quae sunt elementa constituentia essentiam rei. » — Cp. Aristote, De Generatione et Corruptione, B. 9. ‘P&ov y%o obtw Ta xa0' Exaorov Oemoroomev, ütav rep toù x200h0ù Atbwuey rowrov. S. Thomas ajoute à l’explication de ces paroles (In 2 Gen. I. 9) : « Discursus enim ab universalibus ad particularia est maior et universalior via in natura. » — Pour comprendre la concretio dont il est question dans le commentaire du de Sensu, ep. les passages où componere est opposé à resolvere (p. ex. In Trin. 6. 1. K 3, où il faut enlever comme une glose les mots « resolvendo autem, quando e converso. ») La concrelio consiste à ajouter des déterminations singulières, par la définition d’essences moins abstraites. — Comme exemple de la déduction à priori appliquée aux sciences naturelles, on peut voir In 1 Cael. L. 4. (démonstration prise d'Aristote).
cette opération, caractéristique du syllogisme idéal, qui consiste, la définition donnée, à conclure la « pro- « priété ! » (comme d'animal raisonnable on conclurait sociable ou qui peut rire).
Celui qui douterait que cette conception de la subordination formelle des sciences ait été celle de S. Thomas ne pourrait, d’ailleurs, s’accorder avec un principe premier de son épistémologie, à savoir que, la certitude étant un élément spécifique de la science, l'incertitude croit avec la complexité. « Plus on ajoute de conditions « particulières, plus on augmente les possibilités d’er- «reur ? ». Get axiome est symétrique de celui qui déclare les principes « plus certains » que les conclusions. Il s'ensuit, non seulement que, plus l’objet d’une connaissance est simple, plus elle est sûre, mais encore, puisque toutes les aflirmations de l'esprit ont un fond identique et que la science doit être une, que toute certitude du complexe est une certitude empruntée. « Celles « des sciences qui se superposent à d’autres (quae « dicuntur ex additione ad alias) sont moins certaines « que celles qui considèrent moins d'éléments : ainsi « l’arithmétique est plus certaine que la géométrie. « donc la science qui a pour objet l'être, étant la plus « universelle, est la plus certaine . » Il faut nécessairement une science qui soit « sue mieux que tout le reste », et « science par dessus tout », c’est la métaphysique, qui « prouve tout, et que rien d’antérieur ne peut prouver { ».
TOM POSE AT 1 60 =Wer. 2 JE CLS Mn 2 Post. 1419 (285 b.) : «Medium est definitio maioris extremitatis. Et inde est, quod omnes scientiae fiunt per definitiones. » — Pour le rôle de la définition ‘dans la science, v. encore 3 C. G. 56. 4.