‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 71 sur 100 · In 1'Gen,l · texte numérisé non relu

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naturelles, la méthode des mathématiques est déplacée !. La démonstration par le signe ou l’effet est plus usitée dans ces sciences. ?. Aussi l’on y part en général de ce qui est moins clair en soi, mais plus clair pour nous 5. Ces déclarations semblent nettes.

On y joindrait des arguments tirés de la pratique de S. Thomas : dans sa philosophie du mouvement, dans sa psychologie surtout, il tient à s’appuyer toujours sur les faits, et invoque souvent l'expérience comme un argument irréfutable.

On insisterait sur le caractère expérimental de sa théorie de la connaissance. S. Thomas a une tendance visible à universaliser l'opposition des priora quoad se et des priora quoad nos #. Comment à de pareils principes aurait-il pu joindre cette confiance folle en la déduction ? |

Mais ces objections, en tant qu’elles ne reposent pas sur une confusion entre l’ordre d'invention et l’ordre systématique, — qu'il faut soigneusement distinguer chez les Médiévaux, — prouvent seulement qu’une certaine indétermination voilait, dans l’esprit de S. Thomas, des problèmes importants d’épistémologie. Elles ne peuvent empêcher que la conception « architectonique » précédemment exposée, demeure la principale, la plus souvent rappelée, la plus systématiquement affirmée. Préciser l'opposition, apparente ou réelle, de ces deux tendances divergentes : en cela consiste toute la difficulté, pour qui veut critiquer la valeur de la science d’après les principes de S. Thomas.

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d nr An. 1119; 4. V, 2 C. G. 77 ult. — 1 22e q.57 a.2; — in Job, 4. 3.

Si nous entreprenons de juger la science, au sens thomiste du mot, comme simulacre de l’intellection pure, il faut d’abord fixer deux conclusions qui se dégagent d’elles-mêmes.

Premièrement, il va de soi qu'un arrangement de jugements successifs est, de par sa notion même, imparfait et mal satisfaisant quand il s’agit de la prise unifiante de l'être. La science participe aux tares de la ratio 1. La science qui s’accumule en ajoutant sans cesse de plus étroites déterminations de son objet tend à la ressemblance d’une idée angélique, mais le passage à la limite, en faisant évanouir sa multiplicité caractéristique, l’exterminerait. Sans doute, le principe de la déduction l’unifie, et fait voir ses énonciables les uns dans les autres : Oportet in conclusionibus speculari principia. Cependant, même si, dans ce qui n’est pour S. Thomas qu'une opération logique, on voulait considérer l’acte psychologiquement supérieur qui imite une vision totalisante, la réduction même du multiple à un

1. Voir in 1 Post. 1.35, la réponse aux objections qui attaquent la supériorité de la démonstration universelle sur la particulière, et spécialement à celle-ci : « Universalis demonstratio ila se « habet, quod minus de ente habet quam particularis.. » S. Thomas répond en distinguant le point de vue de la raison d'avec la réalité : « Quantum ad id quod rationis est... Quantum vero ad « naturalem subsistentiam... » Pourtant, la critique de la science comme spéculation imparfaite ne doit pas être cherchée dans ce paragraphe ; elle est — un peu trop implicitement encore — dans les questions sur les Anges (p. ex. Ver. 8. 15, distinction de la connaissance in aliquo, unifiante et qui peut être intuitive, — et de la connaissance ex aliquo, discursive et multiple),

principe abstrait ne ferait que mieux ressortir tout ce qu'a d'irréel l’approximation de l'être par voie déductive. Le nerf de la déduction, c’est le principe de la substitution des équivalents; d’autre part, selon les premiers axiomes de la métaphysique thomiste, dans le monde des Intelligibles purs il n’y a pas d’équivalents, — et dans le monde matériel il ne semble guère convenir qu'il y en ait, puisque la finalité intelligible y règne : donc le contraste est irréductible entre l’intellection type et la science même parfaite. Omnis scientia essentialiter NON est intelligentia.

En second lieu, quelque grossière et confuse que soit la connaissance déductive, S. Thomas est parfaitement fidèle à ses principes en admettant et la possibilité et la supériorité relative d’une certaine philosophie par déduction. « Si une proposition est démontrable, nous n’en « avons pas de meilleure connaissance que la scienti- « fique, tandis que des principes indémontrables nous « avons une connaissance meilleure » !. La dualité de nos moyens de connaître entraine cette conséquence logique : un renseignement quelconque sur n'importe quelle essence suppose un travail sur des données sensibles ; donc un système du monde suppose l'abstraction de principes généraux grâce à l'induction large. Et l’unification de ce système ne se conçoit que par l'intersection de ces principes entre eux ou avec des quasi-définitions semblablement obtenues. — Rien n'empêche que la possession de l’ensemble scientifique ainsi formé atteigne à la certitude parfaite. Mais tout fait prévoir que son extension sera extrêmement bornée.

L'erreur de S. Thomas semble donc avoir consisté à

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faire, en pratique, de toute proposition certaine qui n’était pas immédiatement utilisable à l’artisan,une partie intégrante de la philosophie déductive. On le sait assez: quand on eut renoncé à cette méthode, l'expérience montra qu'une systématisation autonome des faits sensibles donnés pouvait être entreprise et réussissait. La valeur de spéculation immédiate en était mince, mais les résultats pratiques, indéfiniment féconds. Ce qu'on reproche donc à S. Thomas, ce n’est pas d’avoir admis la possibilité d'une philosophie du mouvement, ni précisément d’avoir voulu l’enseigner avant la zoologie et la botanique ; c’est d’avoir cru que botanique et zoologie en pouvaient étre comme déduites, en sorte que ce qui est leur fond essentiel, ce qui les constitue comme sciences des vivants réels fût l « application » d’une philosophie de l'être mouvant. En prétendant utiliser tout pour sa synthèse, il n’était que conséquent avec ses principes ; en voulant y faire rentrer par force tant de produits du travail de la ratio sur le donné, il risquait de fausser ses principes. — N'’avait-il pas parlé lui-même de cette cogitative, semblable à l’estimative des bêtes, mais renforcée par son contact avec la raison ? N'avait-il pas insisté sur cette continuité qui règne entre tous les êtres connaissants ? Et n’aurait-il pu soupçonner qu'à côté de la spéculation pure, image de la vie angélique, les hommes, semblables en cela à des abeilles progressives ou à des castors très supérieurs, possèdent des systèmes de lois et de recettes qui leur permettent d’assujettir le monde des sens à leurs besoins ?

Sans doute, on ne peut dire absolument qu'il ait manqué d’une idée si simple. A côté des sciences, il connaît les industries (artes), où il range, par exemple, l’agri-

culture et la médecine !. Et ce serait peut-être le meilleur moyen de faire comprendre son épistémologie que de dire : les sciences, telles que maintenant on les entend, sont pour lui des « arts », et la synthèse philosophique, seule, doit s'appeler « science ». Qu'est-ce qu'un savant pour S. Thomas ? C’est un homme qui connaît les essences. Pour nous, le savant, comme tel, fait précisément profession de les ignorer, et s'inquiète seulement de noter les rapports entre les phénomènes. Attribuer le chauffage à « Dieu en présence du feu » et non pas à la « vertu » propre de cet élément, c'est, pour S. Thomas, anéantir la science, parce que c'est rendre impossible la connaissance des causes ?. Mais qu'importerait au savant d'aujourd'hui, pourvu qu'on lui laissât la constance du phénomène ? Et du « pourquoi » ce savant parlerait comme de | «essence » : la finalité n’est plus pour lui un principe « reçu du dehors » comme constituant intrinsèque de sa science ; c’est une hypothèse directrice conçue au-dedans. S. Thomas, lui, identifiait, en son épistémologie métaphysique, la nature et la fin ÿ.

Si donc on voulait comparer ses principes aux théories des modernes, il ne faudrait pas, leurré par une

1. In 2 Post. 1. 20, L’assertion est même étendue à tout ce qui est « circa generationem, id est, circa quaecumque factibilia ». La pensée semble un peu vague. — In 2 Phys. 1. 4 (348 b.), la médecine est dite « scientia artificialis ». — La physique, au contraire, est une science, et nécessaire (Ver. 15. 2. 3), et démonstrative (2a 2ae q.48 a. un. In 1 Phys. 1. 1) ; le naturalis est une espèce du speculativus (In 10 Eth. 1. 15 fin).

RSC ACTE CINE

3. In 2 Phys. 1.15, 380 a. — Le physicien, d’après S. Thomas, use en ses démonstrations de toutes les causes (in 1 Phys. 1.1), et préférablement de la finale (In 5 Met. 1. 2, 518 b. — 1.1, 513 b. — On peut d’ailleurs lire praecipuae, et non praecipue, pour ne pas aggraver l'idéologie, cp. 3 C. G. 69. 7.).

coïncidence purement verbale, identifier ce qui, de part et d'autre, est nommé « science ». Ce serait, sinon réaliser l'identité des contradictoires, au moins torturer les textes d’étrange façon. Il faudrait maintenir très nette la distinction entre spéculations pures et industries systématisées. Assurément ce n’est pas là mentir au péripatétisme, pourvu qu’on affirme encore que les secondes peuvent préparer aux premières leurs matériaux, et aussi que certaines généralisations extraites des sciences peuvent être subsumées aux principes de métaphysique. — Si d’ailleurs, sur ces deux points, on consulte la pratique de S. Thomas pour éclairer ou corriger sa théorie, l’on se convaincra, touchant la préparation des matériaux, qu'il les a empruntés à l’expérience vulgaire, bien plus qu’à ses théories scientifiques, et, touchant la systématisation ultérieure des faits observés, qu'il l’a souvent présentée comme un arrangement possible plutôt que comme une déduction certaine !. Ces deux faits expliquent la facilité avec laquelle sa biologie {si le mot n’est pas trop prétentieux), sa physique et son astronomie même se détachent de sa métaphysique.

Mais le point capital reste ceci : qu'on suppose des sciences pratiques aussi complètes et aussi bien coordonnées qu'on voudra, — qu’on les juxtapose, dans une même intelligence, à l’ontologie la plus profonde, — tant que les premières ne feront qu’'aflirmer des faits, les deux tableaux seront irréductibles. Et, se fondissent-ils en un seul par la pénétration de l’intelligible dans le sensible généralisé, le réel en soi n’est pas encore saisi. S. Thomas, qui nie qu’on puisse arriver à

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