Voir les déclarations comme #4 d.40 a.4 ad
ture du corps même des exposés donnera l'impression exacte de ce qu'était la logique artistique, et parmi ces exposés, comme nous verrons, C’estaux théologiques qu'il faudrait surtout s'attacher, parce que c’est en théologie que cette méthode triomphe. J'emprunte seulement trois exemples au domaine de la connaissance naturelle.
Le premier fait clairement voir que, dans les sciences naturelles telles qu'il les concevait et les enseignait, c’est-à-dire comme des explications dépassant le simple énoncé du phénomène, il se rendait compte, malgré sa conscience de l'idéal décrit plus haut, qu’il entrait une large part d’hypothèse. Il est un texte du Commentaire sur le Ciel, si connu, qu'il faut presque s’excuser de le citer, mais si topique, qu'on ne peut s’en dispenser. « Les hypothèses inventées par les astrologues, dit-il, « ne sont pas nécessairement vraies ; en les apportant, «ils paraissent expliquer les faits, et pourtant on n’est « pas obligé de croire qu'ils ont vu juste : peut-être un « plan encore inconnu des hommes rend raison de toutes « les apparences du monde des étoiles » !. Notez que ce jugement porte même sur le système qu'il expose, et dont il use en ses propres œuvres. Un doute semblable se fait jour, en météorologie, à propos de la théorie des comètes : l’hypothèse adoptée est dite inférieure en certitude tant aux théorèmes mathématiques qu'aux énoncés de faits sensibles, et son unique mérite est d'expliquer le phénomène d’une manière qui satisfasse l’esprit ?.
1. In 2 Cael. 1.17. La même doctrine est explicitement reprise 1 q.32 a.1 ad 2, et semble même dépassée in Job 38. 2 : « Per certitudinem via motus luminarium cognosei non potest ab homine... » (cp. le contexte).
2. In 1 Meteor. 1. 9. — On est d’ailleurs averti au début du traité que les prétentions de l’auteur et du commentateur sont modestes.
Le second exemple serait d’une portée bien supérieure, si les déclarations étaient aussi nettes. Il s’agit de la théorie des Substances séparées. Quel aspect incertain prendrait la philosophie thomiste, si cette doctrine devait, tout entière, être considérée comme hypothétique ! Mais les données de la foi s'ajoutent ici aux conjectures philosophiques. On ne peut donc parler de simple opinion. Malgré cela, plusieurs points dignes d’attention doivent au moins étre signalés : les arguments apportés dans la partie philosophique du Contra Gentes pour prouver soit qu'il y a des Anges, soit que le monde sensible est gouverné par eux, ne sont au fond que des raisons de convenance tirées de l’analogie générale du monde, et du plan qui semble avoir présidé à sa création !. Il est juste, sans doute, de le remarquer : la valeur de plusieurs thèses d’angélologie est indépendante de l'existence réelle des Anges. Mais d’autres la supposent nécessairement. Plus donc on croira devoir souligner l’autonomie de la philosophie
12 GC: G.: 94: — À q: 90 a.1. — 1 q:51 a.1. On remarquera, dans ces différents passages, les necesse est et les oportet. — En général, on ne peut se fonder sur des mots de ce genre pour établir le degré d’assentiment que S. Thomas accordait à une conclusion. Parfois oportet alterne avec exigere videtur (4 C. G. 79. 4); parfois videtur est employé en des matières où l’auteur est certain, et semble devoir se traduire : « il apparaît que... ». Il faudrait aussi tenir compte du caractère de certains ouvrages : il se peut que la valeur technique de chaque expression soit moins pesée en certains passages plus élégamment écrits ; la masse des expressions dubitatives dans les Sentences est peut-être un signe de la modestie du débutant; partout, mille raisons d'opportunité conseillaient de traiter respectueusement l’Augustinisme ; dans les rédactions du Frère Réginald, telle expression vive est due peutêtre au zèle outrancier du disciple (In 1 Cor. 13. 1. 4 : « omnino falsum et impossibile »). Tout cela doit rendre sceptique à l'égard des discussions qui reposent sur de pareilles pointes d’aiguilles ; il n’eût pas été utile d’insister si l'on n'en rencontrait encore trop souvent.
thomiste par rapport aux données révélées, plus aussi 1l faudra reconnaître la hardiesse de ses conjectures, et son peu de répugnance à se contenter du probable, en de fort grandes questions.
La théodicée, enfin, fournit l'exemple le plus topique et le plus digne d’être médité. — Qu'on suive le développement logique de la démonstration des attributs divins, soit dans la Somme contre les Gentils, soit même dans la Somme théologique. Comment douter qu’on soit en présence d’un discours qui prétend rigoureusement prouver ? Quelque chose serait-il solide dans l'œuvre du Docteur angélique, si ces grandes thèses vacillaient ? — On est done très surpris, lorsqu'on entend dire ensuite que l’unité de Dieu, comprise comme enveloppant la toute-puissance, la providence universelle, et semblables attributs, est objet de foi, et non pas de démonstration. La répétition de cette affirmation, et le caractère des ouvrages où elle se trouve, défendent d’y voir une réponse donnée au hasard, pour esquiver quelque vétilleuse objection théologique. D'ailleurs, si l’on ne croyait pas qu'elle traduise une pensée réfléchie, alors la facilité même avec laquelle S. Thomas s’y laisserait aller, sacrifiant ainsi sans coup férir des démonstrations longuement élaborées, prouverait bien mieux encore qu'il n'a point eu dans tous ses raisonnements métaphysiques la confiance naïve et absolue qu'on lui suppose. Qu'on accorde cela, et qu'on veuille bien remarquer en même temps l'absence complète de restrictions quand S. Thomas présente ailleurs une preuve rationnelle de la Providence : on aura concédé tout ce que je prétends dire !.
1. La question touchée dans ce paragraphe est assez importante pour qu'on doive entrer dans quelques détails. S. Thomas, parmi
Passons maintenant aux spéculations proprement théologiques : le rôle de la logique « artistique » y est beaucoup plus conscient et plus indéniable, comme il est aussi moins contesté.
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L'œuvre de la théologie est définie et comprise par S. Thomas d’une manière qui peut surprendre celui qui connaît seulement de la scolastique ce qu’on a coutume de répéter sur son rationalisme.
Sans doute, la théologie est tout d’abord présentée
les attributs de Dieu que la raison naturelle peut démontrer, mentionne plusieurs fois et en première ligne l’incorporéité et l’intelligence ; il ajoute encore l’incorruptibilité, l'immobilité, la volonté, une certaine unité ou singularité d'excellence, et la prérogative d'être cause finale du monde (3 d.24 q.1 a.3 sol. 1 — Ver. 18. 3. — Comp. Theol. 36 et 246. — In Rom. I, 1. 6. -— 24 22e q.2 à.4, arg. Sed contra). — Ce qui lui semble être exclusivement objet de foi, c'est l’unité conçue comme enfermant la toute-puissance, la providence immédiate et universelle, et le droit exclusif à être adoré (Ver. 14. 9. 9. — Comp. Theol. 246. — Cp. 22 22 q.1 a.8 ad 1); il y joint encore les attributs de Rémunérateur et de Justicier (3 d. 25 q.1 a.2 ad 2; — v. cependant In Rom. I, 1. 8), — Quant à la causalité divine par rapport au monde, la raison doit l’afhrmer en général, mais ne parait pas pouvoir déterminer si elle s'exerce par la création telle que l’entendent les chrétiens (3 d.25 loc. cit. — In Rom. I, 1. 6. — Comp. Theol. 68; cf. 36. — Cp. les expressions vagues de 3 d.2 q.1 a.3 sol. 1, et le renvoi à Aristote ; cp. aussi les fréquentes mentions des théories émanatistes. Ce problème est différent de celui de la possibilité de la création ab aeterno, traité ailleurs par S. Thomas). — Il est difficile de reconnaitre dans cette distinction des deux classes d'attributs l’œuvre exclusive de la réflexion & priori : S. Thomas, en la faisant, a certainement pensé aux Péripatéticiens et aux Arabes. — Noter que si la raison est trop faible pour affirmer la toute-puissance, elle est encore plus mal venue à la nier (In Rom. I, 1. 7). — On trouvera dans le Contra Gentes (3. 75) et dans le Compendium Theologiae (123), des démonstrations de la Providence de forme philosophique.
comme une science spéculative, dont les articles de foi sont les principes, et les propositions qu’on en tire discursivement, les conclusions. Cette science est « subalternée » à l’intellection divine, dont elle reçoit, formulées en énonciables, certaines vérités, sicut medicus credit physico !. La certitude, tant des dogmes que de ce qui en découle évidemment ?, est absolue et irréformable. Voilà pour satisfaire les exigences de la raison, et, assurément, transiger sur quelqu'un de ces points, c’eût été, pour S. Thomas, cesser d’être lui-même. Mais l'examen des objets de la science théologique et de la manière dont elle se constitue, le persuadait que ses résultats étaient de fort inégale valeur, et que, pour être, elle devait faire une large part à ce que nous nommons système et symbole.
Parce que Dieu est en dehors et au-dessus des catégories, les entités surnaturelles y échappent de même, et ne s’y laissent « réduire » que par un classement pratique et grossier. Les compartiments décrits par Aristote ne sont pas le cadre propre de ces réalités nouvelles : la grâce, par exemple, ne rentre dans aucune des quatre espèces de la qualité, et, parmi les huit manières d’être d’une chose dans une autre assignées au quatrième livre de la Physique, il n'en est aucune qui s’applique à la Trinité. Done, les idées que nous nous en formons sont,
om 202 er ad:
2. V.1 q.32 a. 4 (Utrum liceat contrarie opinari de notionibus), et plus fortement dans les Sentences (1 d.33 q.1 a.5) : « Pertractata veritate et viso quid sequitur, idem iudicium est de his et de illis quae determinata sunt in fide, quia ad unum sequitur alterum.. »
3. Ver. 27.2. 7. — 1 q.42 a.5 ad 1. — Ici s'embranche toute la doctrine de la « proportionalité ». — Cp. à propos de l’union hypostatique, De Un. Verbi Ine. 1, et Pot. 1. %. 4. (seconde série), avec le principe général : « Secundum considerationem theologi, omnia illa quae non sunt in se impossibilia, possibilia dicuntur. »
au plus haut degré, analogiques. Donc l'expression du dogme en fonction d’une philosophie supposée adéquate aux choses d'ici-bas, n’est ni épuisante, ni même la seule expression imaginable. Ce dernier point est tout particulièrement à remarquer : tout en travaillant à la formule péripatéticienne et scolastique de la théologie, S. Thomas se gardait de l’ériger en canon absolu. « La « doctrine sacrée, dit-il, peut recevoir quelque chose des « sciences philosophiques, non qu'elle en ait absolument « besoin, mais pour manifester mieux ses propres « notions... Si elle en use ainsi, la cause en est l’insuffi- « sance de notre esprit, que les produits de la raison « naturelle (principe des autres sciences), conduisent
« plus facilement à ce qui dépasse la raison, et qui est « l’objet de la théologie ! ». Cette explication suppose évidemment que si l’on avait l'intuition des réalités surnaturelles, de la grâce par exemple ou des vertus infuses, on n'irait pas les classer « par réduction » dans un prédicament. Elle suppose encore (ad maiorem manifestationem) que les concepts vulgaires de ceux qui n'ont pas lu Aristote suflisent à leur donner de l’ensemble de la théologie une idée générale et approximative, plus imparfaite que celle des doctes, mais qui en différera par le degré, non par la nature. Elle laisse ouverte enfin la question de l’emplot, dans l’œuvre théologique, de telle ou telle philosophie hors la véritable : cette question, S. Thomas semble la résoudre en pratique par ses fréquentes allusions au platonisme de certains Pères, lesquelles impliquent la possibilité — Cp. encore, sur la transsubstantiation, 3 q. 75 a.4 caractère sacramentel, 3 q.63 a.2, etc.
1,1q: 1 a: 5 ad 2. — Cp. Prolog. Sent: q. 4 a. 4 : « Utitur in
obsequium sui omnibus aliis scientiis quasi vassallis ». — In Trin.