CHAPITRE SIXIÈME
Valeur de la spéculation humaine
« La fatigue et les affaires diverses qui viennent « nécessairement interrompre ici-bas notre contempla- « tion, — laquelle est pourtant le plus grand bonheur « de l’homme, s’il en est pour lui sur la terre, — les « erreurs, les doutes, les accidents divers auxquels la « vie présente est exposée, montrent quil ne peut y « avoir aucune comparaison entre l’humaine félicité et « la divine ! ». Nous avons posé, au début, les principes d’un intellectualisme intransigeant. L'opération intellectuelle était tellement la fin et le fond de la nature qu'on voyait difhicilement quelle valeur demeurait à l’action volontaire, et qu'il fallait s’aider de précisions subtiles et de suppositions impossibles pour sauver, dans ce système, la précellence que la conscience humaine donne naturellement à la vie morale et à l'amour. Ensuite, descendant à l'analyse de l’intellection humaine, nous l’avons trouvée si déficiente, grossière et misérablement bornée, que, pendant une plus longue suite de chapitres, c’est la vanité pratique du primat de l'intelligence que nous avons paru établir. Les hommes, dans cette philosophie, ressemblent à des hiboux qui mettraient tout leur plaisir et toute leur perfection à fixer le soleil.
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La conciliation de cette apparente antinomie est un peu embrouillée, pour qui lit S. Thomas, par l’implication, dans une question d'essence, d’une question de fait. Le surcroit théologique, l’ordination gracieuse à la vision intuitive, en résolvant le problème d’une façon qu'Aristote ne pouvait prévoir, a dispensé S. Thomas d'élaborer dans tous ses détails une réponse qui fût purement philosophique. Il en a dit cependant assez pour qu'on puisse voir : d'abord, qu'il jugeait absolument possible une sorte de béatitude esthétique dans l'ordre purement naturel ; secondement, que cette béatitude, satisfaisante en son genre, n'aurait pourtant pas comblé la capacité intellectuelle de l’homme et ses possibilités d'amour. On peut donc considérer la valeur de la spéculation humaine dans les deux ordres, l’ordre possible de la « nature pure », et l’ordre réel de la grâce, qui prépare à la vision de Dieu.
S. Thomas accepte parfois de se mettre en présence de l'hypothèse où l’homme eût été laissé à sa nature, sans qu'il plût à Dieu de l'appeler à la communication de sa conscience divine. La béatitude alors n’eût pas été surnaturelle, mais elle eût pourtant été intellectuelle, l'esprit restant toujours notre meilleure part. Il faut ajouter que cette connaissance ne serait pas restée exclusivement abstractive, même pour les intellections qui atteignent autré chose que le moi actuel : cependant, la théorie de la félicité naturelle amène à moins mépriser ces idées abstraites, que la promesse d’un meilleur idéal fait regarder de si haut. Les principes enthousiastes que
nous avons exposés arrivent de la sorte à se concilier avec cette félicité relativement suffisante.
La béatitude naturelle, telle que S. Thomas la conçoit, n'eût été complète que dans la vie immortelle. Après une période terrestre de préparation intellectuelle et morale où « par l'étude et surtout par le mérite » l’âme se serait disposée à connaître les Substances séparées, la mort l’aurait introduite dans leur monde. Là, non seulement elle eût reçu l'influence de leur lumière plus abondante qu’elle ne pouvait la porter en cette vie, mais Dieu l’eût aussi pourvue d'idées infuses pour enrichir et condenser ses connaissances acquises. Les notions singulières dont sur terre elle aurait fait provision auraient pu l’aider à appliquer ou à préciser ces contemplations nouvelles. Peut-être, après un temps, son corps lui aurait-il été rendu, pour que sa perfection naturelle fût complète. L'idée de Dieu, simplifiée, épurée, puisqu’aurait disparu l’opacité des phantasmes, füt cependant demeurée obscure et analogique. L'âme aurait nié de Dieu plus de choses, et de plus belles, que ne peuvent faire ceux qui vivent ici-bas !.
Voilà le bonheur extra-terrestre. Mais S. Thomas parle plus souvent, et d’après les principes d’Aristote tels qu'il les interprète, de celui que la contemplation désintéressée peut procurer au sage dès cette vie. Celle-là, hors l'intuition du moi actuel, est tout abstractive ; elle reste cependant précieuse et délicieuse pour qui ne dépasse pas l'horizon humain. Parce qu'une vague notion des choses nobles est très préférable à une science détaillée des objets vils, cette félicité consiste avant tout dans une certaine connaissance de Dieu et des
1. De Anima, q.17-20. Il s’agit dans ces articles de la béatitude naturelle extra-terrestre (17 ad 11.18, ad 14.20, ad 11). Cp. 4 C. G. 79,
Substances séparées, telle qu'on peut l'obtenir par les principes de la philosophie, donc bien maigre, comme nous savons, et point intuitive, malgré Alexandre et Averroës. « Voilà la suprême béatitude où l’homme « puisse arriver par les moyens naturels ! ». Ailleurs, au lieu des substances spirituelles, S. Thomas, rapportant l'opinion des « philosophes », parle vaguement des « choses divines ? »; 1l ajoute ailleurs une certaine vue panoramique de l’ordre universel ÿ. Les vertus acquises mènent à ce bonheur, mais ne le constituent pas proprement, bien qu'il comporte, avec la contemplation, l’exercice de l’intellect pratique. Le bien-être du corps y est nécessaire, ainsi que la présence des amis # : bref, on retrouve les idées bien connues d’Aristote.
Ce qui nous intéresse dans cette hypothèse, c’est la valeur que prennent, à sa lumière, les spéculations d’ici-bas. Quant on borne sa vue à l'horizon terrestre, elles sont parcelles du bonheur, et non moyens pour l’atteindre. Et nous voyons S. Thomas, conséquent avec cette théorie, reconnaitre à l’intellection détachée les propriétés de l’acte essentiellement bon en soi, ce qui veut dire deux choses : d’abord, que cet acte, comme tel, ne peut être mauvais, ensuite, qu'il présente les caractères de l’ultimum volitum, de la chose qu'on désire pour elle-même sans la rapporter à aucune autre, de la « fin DE
Lorsque pour définir les dilettantes, on a dit que ce sont des gens qui font de la vie entière une œuvre d’art, « en ne distinguant pas leurs plaisirs », on a touché la