‹ L'Intellectualisme de Saint ThomasChapitre 88 sur 100 · OM EME ON ACT EUSE EC · texte numérisé non relu

OM EME ON ACT EUSE EC

d’une chose insignifiante : il sait rappeler, à propos des sciences les moins hautes, qu’elles sont par excellence l'objet convenable à notre nature : qui les méprise, méprise l'humanité !. Il tranche sur les autres grands saints du moyen âge par son extrême souci, même quand il rabaisse le savoir naturel, de ne pas outrer l’expression. Mais il n'hésite jamais à subordonner toute l’activité terrestre à l'intensité de la vie religieuse, et Je pense qu'il n’eût point été choqué des premiers chapitres de l’/mitation. À mesure que sa pensée mürit, l’on constate même plus de mépris des sciences terrestres : la vie mystique croissant, elles tombent peu à peu pour lui au rang des choses basses (vrlra) dont l’intellection est bonne, mais dont il faut pourtant détourner ses regards, parce qu'elles empêchent de s'appliquer à de meilleurs objets. « Parce que nous ne pouvons assister « aux saintes solennités des Anges, écrit-il au frère « Réginald, le temps sacré ne doit pas s’écouler en « vain, Mais Ce qui n'est pas donné à la psalmodie doit « être rempli par l'étude. Désirant donc nous former « quelque idée de l’excellence des saints Anges, com- « mençons par l’image que s’en fit, autemps des anciens, « l'humaine conjecture ; ce qui s’accorderait avec la « foi, nous le retiendrions ; ce qui s'oppose à la doctrine « catholique, nous le repousserons * ».

Il est donc juste, sur terre, que la vie de l'esprit se concentre autour de la connaissance qui prépare à la vision en renseignant sur elle. Mais c’est ici qu'apparaît en tout son jour le manque d'adaptation de l’intellectualisme à l’état présent. La connaissance en question est

Anseteor MAPCp In Prin. 64e 2. Opusc. 14. Prolog.

la foi. Or la foi est pour S. Thomas un acte intellectuel étrange et essentiellement imparfait. En effet, elle est une proposition intellectuelle de ce qui est encore l’inintelligible. Elle est « plantée ! » parmi nos concepts, et sa raison d’être est une prise de l’Etre extra-conceptuelle. L’apôtre l’a bien définie « un argument de ce qu’on ne voit pas, et le corps des choses qu’on espère ». Elle est, par rapport à un même objet, incompatible avec la science : elle est distincte aussi de l'opinion, et elle n’est pas le moins du monde un composé des deux. Elle est essentiellement provisoire, passagère, mal satisfaisante. De là vient son obscurité ; de là aussi sa liberté, car l'impuissance à nécessiter est une imperfection pour un énonciable ; de là, malgré sa certitude objective absolue, son instabilité subjective. Ce qui, aux yeux de S. Thomas, caractérise le mieux sa nature hybride et « monstrueuse » (en donnant au mot son sens scolastique), c’est que, sise dans l'intelligence ? et pleinement certaine, elle n’est pourtant pas exclusivement produite par des principes intellectuels, mais que, soit quant à l'exercice, soit quant à la détermination de l’objet, elle

1. Mal. 5. 3. « Supernaturali cognitione, quae hie in nobis per fidem plantatur ». Il est clair que cette expression, qui sent un peu son « extrinsécisme », ne doit pas être prise indépendamment de toutes les convenances ci-dessus exposées. — Sur la nature essentiellement moyennante de la foi, voir Ver. 14. 2. La foi est pour la vie morale, mais la vie morale n’est pas fin dernière : l'action est la fin de la connaissance du dogme, mais la Chose du dogme est la fin de l'action. C’est paree que le but final est la vision, que $S. Thomas met la foi au nombre des connaissances non pratiques, mais spéculatives. (3 4.23 q.2 a.3 sol.2 « Cognitio dirigit in opere, et tamen visio Dei est ultimus finis operis... »)

2. Ver. 14. 4. — 2a 22 4.4 a.2 : « Credere autem immediate est actus intellectus, quia obiectum huius actus est verum, quod proprie pertinet ad intellectum. Et ideo necesse est quod fides, quae est proprium principium huius actus, sit in intellectu sicut in subiecto ».

est commandée par la volonté !. « Nous sommes poussés « à croire ce que nous entendons parce qu'on nous pro- « met, si nous croyons, la récompense de la vie éternelle, « et c’est cette récompense qui meut la volonté à croire « la Parole, bien qu'aucune vérité comprise ne meuve « l'intelligence... ? ». « Dans la science, il y a, avec « l’assentiment de l’âme, mouvement de la pensée, mais « ces deux choses ne sont pas, pour ainsi dire, paral- « lèles : la pensée conduit à l’assentiment, et l’on est « tranquille. Dans la foi, assentiment et pensée sont « comme parallèles, parce que l’assentiment n’est pas « causé par la pensée, mais par la volonté, comme on « l’a dit. Alors, parce que l'intelligence ne se trouve pas « fixée en un point comme dans son terme propre, qui « est la vision d’un intelligible, son mouvement en cet « état n’a pas cessé : elle se remue encore, elle est en « quête relativement aux objets de sa croyance, bien « qu’elle y donne un très ferme assentiment. Car, pour « ce qui proprement la regarde, on ne l’a point satis- « faite : elle n’est pas fixée par ses lois propres, mais « par l’action d’un agent extérieur. Et c'est pour cela « qu'on dit que l'intelligence du croyant est prison- « nière ? ».

Une foule d’obiter dicta viennent, de tous les points

4. V.i. C. a.7. « Voluntas imperat intellectui, credendo, non solum quantum ad actum exsequendum, sed quantum ad determinationem obiecti ».

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3. Ibid. — $S. Thomas ajoute encore : « Quia tenetur terminis alienis, et non propriis ». La métaphore me semble empruntée à la « physique » : l'intelligence n’est pas en son « lieu propre », elle est comme une pierre miraculeusement soutenue en l'air. — Au contraire, c’est la volonté qui, dans la foi, est chez elle, est à l’aise, parce que « elle y donne son assentiment à une vérité comme à son bien propre ». 2a 24e q.11 a.1.

de l'œuvre de S. Thomas, ajouter leurs traits à ce tableau. Ainsi, la vie de foi a deux faces : considérée comme préformation, comme prodrome de la vision, elle est l'aube du triomphe surnaturel de l’intellectualisme ; considérée comme connaissance actuelle, elle réduit la vie de l'esprit presque au minimum d'intellectualité qu'elle peut comporter. « Dans la connaissance de for, « si du côté de l'objet la perfection est sublime, l’opéra- « tion intellectuelle, comme telle, est grandement impar- « faite » !. Ce point est capital, et, quand on étudie la critique de la vie intellectuelle chez S. Thomas, on ne saurait lui accorder trop d'importance. Le seul excès en ce genre consisterait, pour mieux sauver l'obscurité de la foi, à sacrifier l’intellectualité des préambules, laquelle est nécessaire, à peine que l’acte soit immoral. Nous ne croirions pas, dit S. Thomas, si nous ne voyions qu'il faut croire ?. Mais quand, grâce à ses notions de la

1. 3 C. G. 40. « In cognitione autem fidei invenitur operatio intellectus imperfectissima quantum ad id quod est ex parte intellectus, quamvis maxima perfectio inveniatur ex parte obiecti ». — Cette imperfection empèche la foi d'être appelée une « vertu intellectuelle ». 3 d.23 a.3 sol.3.

2. 2a 2ae 4.1 a.4 ad 2. — Le rôle des préambules (ou raisons de croire) est de justifier intellectuellement l’adhésion, ce que nous avons le devoir strict de faire, puisque tous nos actes doivent être raisonnables. Mais les « articles de foi » ne constituent pas avec les raisons de croire une série homogène de propositions rationnelles : ils ne sont même pas subsumés aux premiers principes, avec lesquels pourtant ils ne peuvent être en contradiction. Ainsi que la connaissance des choses de vertu par expérience directe (v. p. 73), à laquelle elle est comparée (3 4.23 q.3 a.3 sol.2 ad 2. — 1 q.1 a.6 ad 3 — 2a 24e Ç.1 a.4 ad 3), la foi est un habitus non subordonné, mais comparable à l’habitus des principes, et inhérent, comme lui, per modum naturae. On comprend donc qu’on puisse y adhérer plus fermement qu'aux principes mêmes, et qu'aux démonstrations des sciences (Prol. Sent. a. 3 sol. 3. — Ver. 12. 2. 3); on comprend qu'elle se trouve aussi bien dans le nouveau-né qu'on remporte du baptême que dans le plus habile théologien. Elle n'est pas produite par la nature, comme l’habi-

science démonstrative et de la certitude libre, on a vu comment la foi demeurait pour lui volontaire tout ensemble et intellectuellement justifiée, c’est sur l’ombre et la souffrance qu’il faut insister pour mettre S. Thomas à sa place parmi les théoriciens catholiques de la croyance. De tous les grands docteurs, je n’en connais point qui méprise autant que lui la foi comme connaissance. Qu'on le compare avec ses successeurs : aucun rapprochement ne fera plus vivement saisir la baisse des ambitions métaphysiques et de l’intellectualisme profond dans les écoles catholiques depuis le xrr° siècle. Parmi ses prédécesseurs, la différence est frappante avec Augustin même, le fervent apôtre du Crede ut intelligas. Non qu'Augustin se contente aisément des obscurités terrestres : 1l tend de tout son être vers la Patrie, qui est la Vision ; mais son jugement de mépris sur nos connaissances de foi simple n'a pas la tranquillité sereine et définitive de celui de Thomas, parce qu'il est moins délibérément fondé en métaphysique. Même après qu'il a clarifié cette notion assez vague de la « philoso- « phie chrétienne » qui inspire ses premiers ouvrages, Augustin insiste encore complaisamment sur la naturelle convenance de la croyance à l'intelligence humaine :

tude des principes, ni par l’accoutumance, comme celle des vertus : elle est produite par la grâce. Si la réflexion spéculative peut engendrer dans l'intelligence une sorte de « foi acquise » qui est « opinio fortificata rationibus » (Prol. Sent. I. c.), il ne faut pas confondre cette connaissance nouvelle avec la foi infuse et théologale ; les deux fois sont indépendantes comme la connaissance expérimentale de la chasteté est indépendante de la science abstraite que l’enseignement a pu en donner (C2: 74048 ad) Aussi, la « foi acquise » n’est pas nécessaire à la conservation de la foi infuse. Ce qui est nécessaire, c’est le Jugement pratique hoc est tibi credendum, produit sous l'influence de la grâce et justifié par une perception intellectuelle des motifs {Voir Quodil. 2. 6. — In Trin. 3. 1. 4).

c’est elle qui soutient toute société, qui prépare l'esprit à toute science, ete. S. Thomas, qui connaît ces considérations de son maître !, se contente de les rappeler brièvement ; son œuvre à lui est d’inculquer la répugnance qu'éprouve pour la croyance simple l'intelligence en tout état : elle veut voir, et rien d’autre jamais ne l’apaisera.

Ainsi, dans la vie présente de l'esprit, l’iëmperfection et la préparation sont corrélatives. Il faut en prendre son parti : l'intelligence, sur terre, n'aura pas la paix : il lui restera toujours, sinon la sensation déraisonnée du risque ?, au moins la sensation attristante du noir. D'autre part, puisque la Vision est offerte, la raison même commande de faire tout converger vers ce but unique, et de ne s'amuser plus à ce qui pourrait en compromettre l'acquisition. Il faut prendre la connaissance pour ce qu'elle est dans l’ordre actuel. Toute la masse des idées humaines, et ce que croient les chrétiens, et ce que savent les théologiens, ce sont « des rudiments pro- « posés en ce monde au genre humain pour qu'il puisse « se diriger vers son but » #. Sans donc qu'il se soit pro-

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