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CHAPITRE X

Préjugé contre l'intellectuel. — L'intellectuel et l'autorité passent pour faire mauvais ménage ensemble. L'autorité se méfie de l'intellectuel, qu'elle accuse de n'être pas un subordonné suffisamment docile et qu'elle soupçonne de viser sans cesse à la détruire. Cette méfiance est-elle fondée ou repose-t-elle sur un malentendu ?

Autorité et anarchie. — La nécessité de l'autorité est si évidente, qu'il faudrait être dénué de raison pour la nier. Des hommes associés pour une entreprise commune ont besoin de se donner un chef, qui utilise les forces mises à sa disposition, combine les moyens, assure l'exécution; ils lui font confiance et lui obéissent. Sans lui l'effort ne serait pas concerté; d'aucuns seraient mous dans l'action et se réserveraient pour le profit; lors même qu'elles seraient loyalement tendues vers le but, les vues individuelles se contrarieraient. S'agit-il simplement de vivre en société ? Gela serait impossible , s'il n'y avait des conventions tacites ou expresses, que chacun s'engage à res-

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pecter ; mais on est enclin à y manquer ; un magistrat est indispensable pour veiller à leur maintien. Les formes de l'autorité se compliquent et se diversifient; aucune association, passagère ou stable, ne saurait s'en passer. Ceci résultant de la nature des choses, l'anarchie est la négation de tout groupement; une société anarchique est un nonsens ; elle serait impuissante et condamnée à l'inaction ; ses membres n'auraient aucune garantie les uns contre les autres ; ils vivraient sur le pied de défensive armée contre des brutalités toujours possibles; ce serait la barbarie pure et simple. L'indépendance anarchique ne saurait convenir qu'à des êtres très supérieurs à l'homme; ceux-ci devraient être d'une moralité absolue, pénétrés de leurs devoirs, résolus à les accomplir strictement partout et toujours, n'ayant par suite aucun besoin des lois pour les leur faire connaître et les leur imposer. Il faudrait en outre qu'ils fussent doués d'une intelligence si complète, si également répartie entre tous, qu'ils pussent discerner en toute circonstance, sans conflit d'opinion, le but de toute action sociale et se consacrer à l'atteindre avec un dévouement absolu, dans une union qui résulterait non d'un commandement extérieur, mais d'une conscience unanime. Cette dernière condition est purement impossible à réaliser ; les autres qualités ne sont pas celles qu'on trouve chez les anarchistes professionnels. L'autorité est donc une nécessité inéluctable; si l'intellectuel se déclarait son ennemi, il serait absurde, ce qu'il s'efforce le plus de ne pas être.

Diverses bases possibles de l'autorité. — Mais l'autorité peut avoir des origines diverses; la plus vulgaire

dérive de l'élément bestial qui est dans l'homme, c'est la force — quia nominor leo. L'homme férocement individuel tend à s'asservir ses semblables pour en faire des instruments, à leur commander non pour leur bien, mais pour le sien; il le fait quand il le peut. C'est sur la force que repose la tyrannie ; un seul ne pouvant être plus fort que tous, le tyran s'appuie sur des complices bénévoles, qui lient leur intérêt au sien ; la société se divise en deux partis, celui des oppresseurs et celui des opprimés; le tyran est le chef du parti le plus puissant, qui opprime l'autre; naturellement l'oppression est plus ou moins dure suivant les circonstances, l'état des mœurs, les résistances qu'elle rencontre; elle s'adoucit quelquefois, jusqu'à rendre possible l'hypothèse du bon tyran. L'autorité fondée sur la force a souvent la prétention de se légitimer; elle rencontre dans l'intellectuel un adversaire irréductible; il peut être obligé de la subir; il ne l'accepte pas ; il est contre elle un éternel protestataire et, comme elle n'a dans son ressort que ce qui est matériel, il lui abandonne son corps, mais, l'adhésion mentale étant hors de ses prises, il la lui refuse. Les stoïciens ont expliqué cela si clairement et l'ont si vigoureusement pratiqué, qu'il est inutile d'insister.

Une autre base de l'autorité, c'est le droit divin; comme l'autorité est une nécessité naturelle, on peut dire, si l'on veut, qu'elle est d'institution divine; elle l'est comme toutes les conditions sine qua non de notre existence, ni plus ni moins; c'est l'expression mystique en regard de l'expression réaliste. Aux époques primitives de l'humanité il y a eu des pasteurs de peuples et des peuples trou-

peaux ; il devait sans cloute en être ainsi ; ces rois ont prétendu tenir directement leur pouvoir d'en haut, proclamé que leur autorité était une émanation de l'autorité divine et comme, pour se soumettre à une autorité purement humaine, il faut un degré de culture et de réflexion supérieur, peut-être ne fut-il pas mauvais d'accroître ainsi son prestige, de la marquer du sceau sacré; c'était un moyen de transformer des sauvages anarchistes en sujets obéissants, qui après tout valent mieux ; mais il n'y avait là qu'un état transitoire. Il existe maintenant des citoyens de la libre Angleterre et de la libre Amérique ; il ne semble pas que le Seigneur s'en offusque. Le droit divin est une fiction, qui a pu avoir son utilité dans le passé et qui progressivement disparait.

En cas de péril suprême, dans un naufrage, un accident, un individu sort tout à coup des rangs pour se mettre à la tête du groupe et faire fonction de chef; il n'a été désigné par personne; il s'est désigné lui-même; ce n'est pas toujours le plus capable, mais c'est le plus actif, le plus énergique; on se serre autour de lui et l'on reconnaît son autorité; à cela l'intellectuel n'a nulle objection à faire; dans une brusque surprise une organisation quelconque vaut mieux que l'absence d'organisation; l'urgence, l'intérêt de tous légitiment ici l'autorité; il faut seulement qu'elle soit passagère et cesse avec les circonstances qui l'ont fait naître.

Constitution rationnelle de l'autorité. — En état normal et parmi des gens de culture suffisante — ce point est capital — la constitution de l'autorité n'est aux yeux

de l'intellectuel qu'une décision par laquelle des hommes groupés en société réalisent une des nécessités fondamentales de la société, renoncent à l'indépendance totale, forme de la vie isolée, et se choisissent un ou plusieurs magistrats — le nom, le nombre et les attributions restant secondaires — , qu'ils chargent dans des conditions déterminées de présider à l'observation des engagements réciproques et de diriger le corps social. On dit en général — c'est une manière de voir courante — qu'en pareille occurrence les membres de l'association délèguent l'autorité à l'un de leurs semblables en renonçant à une partie de ce qu'ils possèdent; chacun de nous aurait ainsi une parcelle d'autorité et ce sont toutes ces parcelles dont la réunion entre les mains de l'élu formeraient celle qu'on lui confère en se dépouillant à son profit. Il semble que cette conception soit inexacte ; dans la vie isolée l'homme n'a aucune autorité hors de la famille sur ses pareils d'âge viril ; en s'assemblant il crée quelque chose de nouveau rendu nécessaire par la vie en commun ; l'autorité est un fait social. Ce à quoi renoncent les associés, c'est à l'usage de la force qu'ils faisaient sentir aux autres hommes selon leur bon plaisir et qu'ils remettent à celui ou à ceux qui sont chargés de faire respecter le pacte social.

C'est peut-être en partie cette théorie fausse qui explique un phénomène curieux, l'affaiblissement de l'autorité dans lesv républiques. Courbé sous la force, l'homme obéit; il se soumet aux pouvoirs d'origine mystique ; l'autorité constituée par le libre consentement perd beaucoup à ses yeux de son prestige ; s'imaginant qu'il l'a déléguée, il

est toujours prêt à la reprendre; il en fait bon marché, quand elle le gêne ou lui nuit. Cet avilissement de l'autorité, qui menace l'existence même des républiques, loin d'être le fait de l'intellectuel, lui apparaît comme un illogisme ; il ne voit pas pourquoi, parce qu'on l'a placée sur sa base rationnelle, elle perdrait ses droits à être obéie. Le fondement a changé, non l'essence ; celle-ci subsiste tout entière. Non seulement il est prêt à se soumettre à elle, mais c'est la seule qu'il considère comme légitime ; il trouverait absurde de ne pas la respecter.

Caractères essentiels de l'autorité rationnelle. — Pour qu'elle soit respectable à ses yeux, il ne suffit pas qu'elle repose sur des bases normales ; elle doit présenter des caractères fondamentaux, dont il lui est interdit de se départir.

L'autorité fondée sur la force est absolue, à moins qu'elle ne consente bénévolement à se tempérer ou qu'elle y soit contrainte, ce qui arrive presque toujours dans une certaine mesure. Celle de droit divin a pour frein les devoirs que lui impose la divinité envers ses sujets, barrière souvent faible, mais réelle cependant. L'autorité rationnelle est limitée par la volonté de ceux qui l'instituent; elle doit d'abord s'arrêter devant les droits imprescriptibles de la conscience ; ces droits de l'homme sont reconnus ; ils ont été rédigés ; mais ici se pose un problème : si chacun est libre d'examiner les actes de l'autorité et de décider s'ils empiètent ou non sur ses droits, nous tombons dans un état voisin de l'anarchie. Il ne suffit donc pas que ces droits soient formulés ; il faut encore qu'il existe un tribunal spécialement

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chargé de les sauvegarder, de façon que nul ne soit juge en sa propre cause, mais ait recours s'il est lésé. Ainsi l'indépendance morale n'est pas réduite à l'insurrection ; le conflit trouA^e sa solution naturelle ; il est toujours à craindre, les dépositaires de l'autorité, quelle qu'elle soit, ayant une tendance invincible à la transformer en omnipotence. L'autorité doit être encore limitée par la définition précise de l'objet sur lequel elle s'exerce; en entrant en société, nous sacrifions une partie de notre indépendance ; nous n'entendons pas y renoncer totalement ; nous nous restreignons, nous ne nous annihilons point. Le socialisme d'Etat, qui prétend intervenir partout et toujours, déterminer tous nos pas et démarches, serait une tyrannie insupportable. La seule théorie conforme à la nature humaine est la réduction de l'autorité au strict minimum ; même sous la monarchie absolue, charbonnier était maître chez soi ; une réglementation qui s'appesantirait sur tout nous condamnerait au machinisme, qui est ce qui nous répugne le plus ; il nous faut un vaste champ où notre fantaisie soit libre, où nous ne répondions de notre conduite qu'à nousmêmes. Aux écoliers, soumis à une discipline, onlaisse des récréations où ils se détendent et usent à leur gré des forces de leur nature. Suivant le bon sens populaire, nous devons pouvoir faire ce qui n'est pas défendu et ne fait de mal à personne.

Il faut encore qu'à tous ses degrés l'autorité soit compétente ; c'est un non-sens, lorsqu'on choisit un chef, de le prendre au-dessous de sa tâche. Au moment de la dernière élection présidentielle, on prêtait à l'un de nos politiciens ^

connu pour son incohérence et l'absence de jugement stable, cette boutade : « Moi, j'ai toujours voté pour le plus incapable. » C'est un mot d'homme d'esprit, ce n'est pas un mot d'intellectuel. On ferait un amusant vaudeville en y mettant tous les personnages hors de leur juste place ; une société organisée sur ce plan serait une société de quiproquos. L'aptitude à la fonction est une nécessité si incontestablement sentie qu'on s'efforce de l'assurer par les examens, les concours ; on n'y arrive pas toujours. L'incompétence est un des plus redoutables écueils de l'autorité ; on ne se résigne pas à obéir à quelqu'un qui en sait moins, qui est plus malhabile que vous.

Il n'est pas moins indispensable que l'autorité soit juste ; elle peut en effet, sans sortir de ses attributions, s'en servir dans un but de favoritisme, faire jouir l'un plutôt que l'autre des avantages dont elle dispose. Et si l'une des tendances de- celui qui en est investi est d'en user pour satisfaire l'instinct dominateur, une autre, non moins pernicieuse, est de la considérer comme une source de grâces qu'il réserve à ses créatures. Il ne semble pas qu'il y ait de moyen pratique de supprimer radicalement cet abus. Il est tellement criant qu'il se détruit lui-même, lorsque les bénéficiaires, qui n'ont pas reçu tout ce qu'ils attendaient, et les solliciteurs évincés s'unissent, dans une protestation, qui n'est généreuse qu'en apparence, pour bafouer l'autorité.

Une dernière qualité à exiger de l'autorité est qu'elle soit bienfaisante, en d'autres termes, puisque, dans la vie en société, l'homme cherche un développement supérieur et

plus avantageux, qu'elle envisage toujours l'intérêt général. Mais qu'est-ce que l'intérêt général ? On l'oppose d'habitude aux intérêts particuliers et l'on dit qu'il faut sacrifier ceux-ci à celui-là. Il est certain qu'il y a des cas où le conflit est évident : par exemple, si je suis marchand d'alcool, il est de mon intérêt d'en vendre le plus possible et cela est contraire à l'intérêt général, puisque l'alcool tue la race. En revanche, il y a des cas de concordance : par exemple il est de mon intérêt d'être le plus instruit possible et cela est en même temps de l'intérêt général, puisque la société gagne à contenir le plus possible de gens instruits. Reprenons donc les cas de conflit et voyons comment celui-ci s'engage : il est de mon intérêt de ne pas faire mon service militaire, puisque je puis employer le temps plus utilement pour moi ; on dit que je nuis à la société en m'y soustrayant ; mais la société n'est qu'une abstraction ; il n'y a de réel et de vivant que les individus qui la composent ; or c'est à chacun de ces individus que je nuis, puisque je les prive delà protection que je leur dois contre les violences possibles des nations voisines. D'où il résulte que l'intérêt général est la somme de ceux des intérêts particuliers qui ne lèsent pas autrui. L'autorité est bienfaisante quand elle favorise ceux-ci et combat les autres.

L'intellectuel et l'obéissance. — Ces conditions remplies se pose la question de l'obéissance ; il est curieux de voir combien l'obéissance est difficile à obtenir ; le vulgaire y trouve une gêne insupportable et vit en révolte sourde avec l'autorité, ne s'y pliant de bonne grâce que

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lorsqu'il y trouve son plaisir ou son avantage. Ceci s'explique par le fait qu'il y a en chacun de nous un ferment anarchiste très naturel et très légitime et c'est de là qu'est issue la théorie anarchiste par une fausse conséquence. On répète sans se lasser que l'homme est fait pour vivre en société et cela est juste ; mais il ne l'est pas moins qu'il a en lui l'instinct indéracinable de la vie isolée ; c'est dans la vie isolée, loin du contact avec ses semblables, qu'il jouit de sa pleine indépendance ; cette pleine indépendance est son aspiration la plus impérieuse, le besoin le plus pressant de sa nature ; il aime à se délivrer de toute domination, de tout contrôle ; alors seulement il se sent véritablement libre; ce que sa volonté lui commande, ce que sa fantaisie lui conseille, il le fait, sans avoir à rendre compte de ses actes à personne ; il n'a d'autre guide que son bon plaisir; il cède à ses impressions ; il n'est réduit ni à dissimuler, ni à se contraindre; il travaille ou se repose, se meut ou s'arrête, pense à ce qui lui convient et n'a pas à redouter une intervention coercitive ; il goûte vraiment dans toute son ampleur le bonheur de vivre ; son être s'enfle, se répand, s'affirme, s'accroît sans mesure. C'est cet instinct anarchiste qui règne chez l'enfant à l'état aigu, provoque sa stupéfaction, sa colère, sa révolte, lorsqu'on s'oppose à ses caprices. C'est lui qui nous fait quitter la ville et ses obligations exaspérantes, pour nous réfugier à la campagne, où nous nous affranchissons de toute gène; c'est lui qui rend si délicieux le rêve de l'état de nature ; c'est lui qui proteste contre l'autorité et la trouve incommode et pesante. Entre lui et le sentiment que la société

est nécessaire ainsi que la réglementation qu'elle comporte, l'homme vulgaire oscille et cherche à échapper à la loi pour sauver le plus possible de sa liberté. Naïvement il voudrait jouir à la fois des avantages de la vie en commun et de la vie isolée, tirer de la première protection et sécurité, conserver de la seconde liberté complète de mouvement, accepter l'autorité quand elle lui est favorable, s')r soustraire quand elle est incommode ; il est parfaitement inconséquent. L'intellectuel, lui, ne l'est pas; il a trouvé le terrain de conciliation et s'y maintient fermement, c'est la limitation de l'autorité à ce qui est de son domaine ; sûr d'avoir conservé de son indépendance tout ce qui est compatible avec i'état social, il ne regrette pas ce qu'il a dû en abandonner, puisque ce qui lui reste est désormais garanti par la loi contre toute atteinte. Il se plie donc à l'autorité sans mauvaise grâce, sans arrière-pensée ; ainsi que tout le monde, il la sent comme une contrainte, mais il sait que cette contrainte est nécessaire et qu'elle est réduite au nécessaire strict. Non seulement il n'est pas l'adversaire de l'autorité, mais il est sans doute le seul qui lui obéisse loyalement et sans réserve.

De l'autorité dans les choses de l'esprit. — L'autorité, légitime ou non, est envahissante ; elle ne se résigne pas facilement à n'être pas la toute-puissance ; elle a toujours eu la prétention de régenter les choses de l'esprit ; d'autre part, l'homme se sentirait si désemparé, si elle n'existait pas, il est si convaincu qu'il ne saurait s'en passer, qu'il l'admet, même là où elle n'a que faire. C'est donc par une méprise concevable qu'on la fait intervenir dans la défini-

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tion de la vérité ; mais cette méprise est funeste et l'intellectuel proteste. La vérité s'impose par l'évidence ou la preuve; l'autorité ne saurait ni les créer, ni les modifier, ni les remplacer ; son impuissance ici est radicale ; il s'agit de choses qui ne la concernent pas, qui lui échappent; elle est inopérante. Tout le monde en convient pour les vérités scientifiques ; un théorème de géométrie se démontre ; l'autorité ne peut rien contre une démonstration exacte ; on ne concevrait pas une tyrannie qui prétendrait empêcher la science d'être ce qu'elle est. Ceci s'applique à toute vérité, de quelque ordre qu'elle soit; la vérité s'établit par des moyens qui lui sont propres et qui sont hors des prises de l'autorité. Ici toutefois il semble que le consentement universel cesse ; n'y a-t-il pas des hommes de libre examen et des hommes d'autorité, des incrédules et des croyants ? La réponse est facile. Excluons d'abord la masse des incrédules et des croyants, qui se sont déterminés pour des motifs qui n'ont rien d'intellectuel, en vertu des circonstances, du milieu, de l'éducation, par inclination sentimentale pour un parti plutôt que pour l'autre, par tempérament, par des considérations de commodité et de conséquences pratiques ; bien qu'ils composent la majeure partie de l'humanité, la question passe au-dessus de leurs têtes ; il ne s'agit que des incrédules et des croyants qui raisonnent leur attitude. Les croyants avant de croire examinent les preuves qu'on leur donne et qui sont accumulées dans les ouvrages d'apologétique ; ils les jugent démonstratives ; d'autres les estiment sans valeur et les rejettent ; ils sont incrédules. La différence originelle est dans la conclusion

d'une discussion ; elle s'accentue dans la suite ; le croyant convaincu qu'il possède la vérité initiale n'a plus qu'à se référer dans chaque cas particulier à l'interprétation orthodoxe de la Parole divine ; il acceptera naturellement même ce qui lui parait contraire à sa faible raison, puisque le fait de la parole divine est pour lui une certitude et que celle-ci ne saurait errer. Les libres penseurs n'admettant point la Révélation sont obligés de chercher la vérité en chaque cas particulier par les lumières de leur raison ; les voies divergent et cela a des conséquences énormes. Mais dans le débat primordial l'autorité n'avait rien à voir et ne pouvait intervenir. Le croyant a été à un certain moment l'homme du libre examen, puis a cessé de l'être ; le libre penseur a persisté ; ce n'est pas un motif suffisant pour s'entr'égorger.

L'intellectuel et la certitude. — Ainsi il n'y a pas d'autorité dans les choses de l'esprit ; la raison adhère librement par ses ressources propres à la vérité ; l'autorité n'a pas voix au chapitre. Pourtant dans la vie intellectuelle courante l'autorité joue un grand rôle, spécialement sur la formation des opinions. Il est intéressant de voir en quoi l'intellectuel et l'homme vulgaire diffèrent à propos de l'origine de leurs opinions et de la valeur qu'ils leur attribuent.

Pour nous conduire, nous avons besoin de connaître et d'être certains; si nous ignorons, si nous ne sommes pas sûrs, nous hésitons; entre plusieurs chemins — et il y a toujours plusieurs chemins dans toutes les circonstances de la vie — l'important, avant de nous décider à prendre

l'un ou l'autre, est de savoir exactement où ils aboutissent. Or l'existence humaine est si courte et la recherche de la vérité si délicate que nous ne parvenons à nous former un jugement solide et définitif que sur un très petit nombre de points, ce qui ne suffit pas pour nous diriger à coup sur dans les complications de la vie. Sur le reste, où il faut pourtant nous résoudre, nous n'avons que des opinions, qui ne sont que des lumières approximatives et fumeuses. Il y a là une très grosse difficulté ; l'homme vulgaire la résout de la façon la plus simple : il transforme ses opinions en certitudes ; il les défend avec opiniâtreté ; on dirait qu'il s'y attache d'autant plus qu'elles sont moins justifiées, qu'on lui arrache quelque chose en voulant les déraciner; on le blâme et l'on n'a pas tout à fait raison; en effet ses opinions sont le fondement de ses actes ; si on lui en démontre l'inanité, il n'éprouve pas seulement l'humiliation de s'être trompé, il reste suspendu dans le vide, il tombe dans le scepticisme, qui peut être un jeu d'esprit amusant, mais qui est de nulle utilité pratique ; il tient à être en sécurité ; ce qui est capital pour lui, ce n'est pas que son opinion soit juste, mais qu'il soit inébranlablement convaincu qu'elle l'est et qu'il ne flotte pas au hasard. Peut-être lui serait-il malaisé de dire comment il se l'est formée ; l'opinion peut avoir des sources très diverses, l'intérêt, les préjugés, le caractère, la manière de sentir; la principale est l'autorité. Seulement sur le choix de cette autorité, il n'est ni scrupuleux ni sévère; ce sera celle de son milieu, de ses maîtres, de quelqu'un qu'il croit en savoir plus que lui et en qui il a confiance, d'un livre

qu'il a lu, de son journal. L'autorité du plus grand nombre a pour lui beaucoup de poids ; il s'imagine qu'il y a moins de chance de se tromper si l'on est en compagnie et si l'on adopte les opinions reçues.

Tout comme l'homme vulgaire l'intellectuel a des opinions; mieux que personne il sait qu'on n'acquiert la certitude que sur fort peu de choses et que, là où elle manque, il faut bien recourir à l'opinion ; mais entre ses certitudes et ses opinions il établit une différence profonde ; s'il se sert des secondes, il en use comme d'instruments non vérifiés, dont on ne peut attendre un résultat précis ; il ne les soutient pas avec acharnement; elles ne font point partie intégrante de sa personne ; ce sont des hôtesses de passage, qu'il sera charmé de remplacer par d'autres offrant plus de garanties ; il les considère comme des pièces d'attente, quelque chose de sujet au mieux informé; s'il est absolu sur quelques points, il n'est pas tranchant sur la plupart; c'est le faux intellectuel, qui est tranchant. Il ne donne son adhésion totale et définitive qu'à ce qu'il a lui-même reconnu vrai ; ce qu'il admet sur la foi d'autrui n'a jamais la même valeur que ce qu'il a vérifié lui-même; dans la pratique, il se pourra qu'il agisse en vertu de vraisemblances, comme si c'étaient des certitudes ; mais les unes et les autres sont étiquetées différemment dans son cerveau et il ne les confond point. Surtout il cherche à connaître l'opinion des gens les plus compétents et les plus qualifiés, pour la faire sienne au moins provisoirement. Le commun des hommes accepte de toutes mains; il ne distingue pas l'ignorant, qui affirme sans droit, du savant, qui a le

droit d'affirmer. L'intellectuel ne se laisse pas prendre à la force de l'affirmation ; il examine de qui elle vient; s'il ne possède pas toujours le vrai, il cherche au moins à dépister l'erreur et prend ses précautions contre l'infirmité de la nature humaine.

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