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CHAPITRE XI

Traditionnalistes et révolutionnaires. — Gomme nous aimons les classements nets et les contrastes tranchés, nous opposons volontiers les traditionnalistes et les révolutionnaires. L'intellectuel s'enrôlera-t-il dans l'un de ces partis et dans lequel des deux ? Ou bien gardera-t-il une position indépendante ne trouvant dans aucun satisfaction entière pour ses principes et ne pouvant adhérer ni à l'un ni à l'autre de toute sa raison?

Besoins auxquels répond la tradition. — Étymologiquement la tradition est ce qui nous a été transmis ; on entend par là une somme de coutumes, de croyances, d'idées, de façons de penser et d'agir, qui proviennent de l'expérience de nos ancêtres, qui sont établies et ont fait leurs preuves, une conception complète et toute préparée de la vie, que nous n'avons qu'à adopter à notre tour. Matériellement nous naissons tout nus; moralement nous naissons enveloppés, pourvus d'avance de l'indispensable. Nous ne sommes pas jetés dans un désert, où nous

aurions tout à improviser réduits à nos seules forces. A la mort de nos parents nous trouvons leur maison tout agencée, où nous nous installons à notre aise ; de même nous entrons dans un monde où avant nous des centaines de générations ont organisé leur existence et, quand elles disparaissent, nous bénéficions de cette organisation. La tradition nous est inculquée dès l'âge tendre; elle nous pénètre et nous façonne sans que nous nous en doutions ; le plus misérable d'entre les hommes reçoit de ses devanciers une succession qui lui manquerait terriblement, s'il ne l'avait pas. Nous sommes tous de riches héritiers ; les théoriciens modernes, qui prétendent supprimer l'héritage, font une œuvre antihumaine ; quelle serait notre détresse, si nous n'avions immédiatement à notre portée des traditions, qui nous familiarisent avec les choses, si celles-ci nous apparaissaient dans leur nouveauté farouche, sans que nous sachions par où les prendre, s'il fallait tout recommencer, en tirant tout de nous-mêmes, si nous avions le sentiment que nous débutons à nos risques et périls, qu'il n'y a rien de convenu entre nous et nos semblables, si en un mot le patrimoine humain était nul! La tradition, c'est de la besogne toute faite, un trésor d'épargne; grâce à elle nous sommes, pour employer un terme de sport, handicapés dans la vie et nous ne partons pas à zéro.

Elle n'est pas seulement une commodité, un ensemble de ressources disponibles. Les hommes sont éphémères et ils aspirent à la durée. Ils sont entourés de choses qui durent plus qu'eux et songent avec une amertume profonde

que ce qui les environne subsistera, quand ils ne seront plus, que les chênes persisteront à braver les orages et le soleil à éclairer la terre. Ils s'efforcent de faire durer les choses, réparent les ruines et retiennent de leurs mains débiles ce qu'attire à elle la désolante destruction. Ils cherchent à se prolonger eux-mêmes et cela de deux façons, en empiétant sur l'avenir et en se ^reculant dans le passé ; les plus égoïstes ont la prétention de ne travailler que pour eux; ils travaillent en réalité pour leurs successeurs, plus qu'ils ne l'imaginent ; car ils ne sont pas prévenus du moment où ils cesseront d'être et ils n'emporteront rien avec eux. Les autres bâtissent à chaux et à sable, pour qu'il subsiste des monuments qui les perpétuent ; d'autre part ils reportent jusqu'à un certain point en arrière la date de leur naissance en faisant ce que faisaient leurs pères et en s'incorporant la tradition. Celle-ci ne nous donne pas seulement le sentiment de la durée, mais aussi celle du rattachement et de la continuité. La faiblesse a besoin de se sentir soutenue et se réfugie dans un groupement; les timides se mettent à plusieurs pour avoir du courage ; or les morts sont infiniment plus nombreux que les vivants ; en nous associant à eux, c'est à une immense collectivité que nous nous agrégeons ; il y a une énorme différence à être simplement des hommes, ou des membres du genre humain. Enfin toute interruption brusque, toute brisure nous déconcerte et nous effraie ; l'angoisse de la mort provient de ce qu'elle nous apparaît comme une rupture et un saut dans l'inconnu ; aussi les philosophes s'efforcent-ils de nous prouver qu'il n'en est rien. Grâce

à la tradition il n'y a pas entre les générations solution de continuité ; elles ne sont pas étrangères l'une à l'autre ; elles ressemblent à des ondes qui auraient conscience qu'elles en suivent et en précèdent d'autres et qu'elles forment un fleuve. On sait quelle importance attribuaient les Romains au mos maiorum ; c'est par lui qu'ils se sentaient les continuateurs de leurs pères, qu'ils ont été une nation consistante où l'âme des ancêtres revivait chez les descendants.

Au point de vue pratique, la tradition a cet effet bienfaisant qu'elle donne la sécurité et cette sécurité est une force pour l'action. Elle ne garantit pas que nous ne nous trompions point : mais en suivant la voie tracée par les aïeux on est à l'abri des incertitudes ; on ne s'abandonne point au caprice de la fantaisie individuelle prompte à s'engouer de ce qui ne le mérite pas et prompte aussi à douter d'ellemême; on se sent couvert, autorisé ; on s'appuie sur quelque chose et on agit délibérément. D'autre part, la conscience de ce que nous devons à nos prédécesseurs porte à la gratitude envers eux; cette gratitude nous ne pouvons la leur témoigner effectivement, puisqu'ils sont morts ; c'est un point d'honneur, si nous ne pouvons nous acquitter envers eux directement, que de faire pour nos descendants ce qu'ils ont fait pour nous et de transmettre leur héritage non pas diminué, mais accru. Ainsi nous ne sommes pas seulement des bénéficiaires, mais des agents fidèles de la continuité humaine.

Tendance conservatrice et tendance novatrice. — Le respect de la tradition satisfait un des sentiments innés de

notre nature, le conservatisme. Il n'y a que les enfants et les sauvages qui, en présence d'un objet, soient portés à le briser, uniquement pour voir ce qui arrivera; pour peu que nous soyons des êtres réfléchis, nous éprouvons une sorte de timidité envers ce qui existe et que nous n'avons pas créé ; il semble que nous devions lui conserver l'existence qu'il a reçue en dehors de nous et que nous ne pourrions lui rendre, si nous l'en privions ; il en est ainsi de tout ce qui est traditionnel. Et non seulement nous le respectons, mais nous sommes portés à nous y accommoder. On sait le charme de l'habitude ; il est plus grand, si les habitudes dans lesquelles nous entrons sont celles de personnes qui nous sont chères, envers qui nous éprouvons de la reconnaissance, avec lesquelles nous prenons plaisir à nous identifier ; et c'est pourquoi il est délicieux de conserver ce qui nous a été transmis.

Mais les sentiments humains s'apparient par opposition ; les plus légitimes ont leurs contraires, qui ne le sont pas moins ; conservateurs par nature, nous sommes également novateurs. Nous le sommes physiquement ; si nous prenons une attitude, la plus agréable soit-elle, nous ne saurions la perpétuer indéfiniment; il nous faut en changer. Nous le sommes par nécessité ; nous ne saurions longtemps aimer de la même façon la même personne et, au bout de quelques années, si nous l'aimons toujours autant, nous nous apercevons que nous l'aimons autrement. Le mouvement est notre loi. Nous sommes une énergie et cette énergie se manifeste en innovant. Si nos ancêtres ont agi et pensé et si nous en profitons, il faut pourtant que nous agissions et que nous

pensions nous aussi ; nous en avons les moyens et le désir ; le passé pouvait être bon en son temps ; il est le passé et nous sommes le présent ; nous avons à côté de nous des vieillards ; nous prétendons être autre chose qu'eux. La répétition perpétuelle des mêmes choses est insupportable; il nous faut du nouveau. Cet insurmontable instinct est fortifié par l'idée nette que les anciens n'ont ni tout pensé, ni tout dit ; ils sont allés jusqu'à un certain point : à nous d'aller plus loin. Le nouveau, c'est l'expression môme de l'activité humaine et la condition du progrès.

Quand un corps est sollicité par deux forces qui agissent en sens divers, il prend une direction déterminée par les lois de la mécanique. Mais ici ce qui entre en jeu ce sont deux sentiments, tantôt plus, tantôt moins forts, qui s'exagèrent et se heurtent, entre lesquels les hommes se partagent, chacun ayant l'ambition de pousser jusqu'à ses extrêmes limites le principe choisi. Si l'équilibre se maintient à peu près dans la vie totale du genre humain, il n'y en a pas moins des oscillations violentes et des efforts partiels désespérés dans un sens et dans l'autre.

Exagérations et caractéristique des traditionnalistes. — La vénération des conservateurs pour la tradition résulte surtout du mystère de son origine ; ils la considèrent comme ayant toujours duré, comme se perdant dans la nuit des temps ; elle prend à leurs yeux un recul extraordinaire ; ils se gardent de rechercher son acte de naissance et n'ont pas l'indiscrétion de se renseigner sur son âge ; or, s'il est des traditions anciennes, il y en a de ré-

Cartallt. — L'intellectuel. 15

centes et il ne faudrait pas confondre les unes avec les autres. Prenons un exemple : les partisans de notre orthographe actuelle se font en général illusion sur l'époque à laquelle elle remonte ; s'ils s'opposent à ce qu'on modifie la physionomie des mots, parce qu'ils y sont habitués depuis leur enfance et qu'ils ne les reconnaîtraient plus sous une autre, il n'y a pas grand'chose à leur dire ; il y a là en effet une incommodité transitoire ; mais ils se figurent à tort que cet aspect est celui que nos ancêtres ont toujours eu sous les yeux ; des lettres parasites ont été ajoutées par des demi-savants à la Renaissance quelquefois par suite de fausses étymologies ; le Moyen âge ne les connaissait pas. Sur ce point ils se fourvoyent et les véritables traditionnalistes sont justement ceux qu'on appelle les novateurs. C'est être aveugle que d'accepter en bloc le fouillis des traditions; il n'est pas sacrilège de porter dans ce chaos la lumière de la chronologie ; il ne convient pas d'être dupe d'une prétendue antiquité qui n'existe que dans des imaginations ignorantes.

Du reste la durée n'est pas à elle seule une justification suffisante de la tradition ; on dit : « Nous ne sommes pas plus intelligents que nos ancêtres ; ce qu'ils ont accepté avait sans doute sa raison d'être, sans quoi ils l'auraient rejeté». Ceci part d'un bon naturel; il n'en est pas moins vrai que les idées fausses, les injustices ont tenté à toute époque de se faire jour et de dominer : elles n'ont pas toujours été momentanées ; elles se sont implantées, elles ont poussé des racines; en durant elles sont devenues traditionnelles. Les sacrifices humains, les sacrifices des animaux

aux dieux ont été pendant de long-s siècles traditionnels ; également l'esclavage, encore en vigueur chez les musulmans, et le servage son succédané ; or tout cela révolte la conscience moderne; avant d'accepter une tradition, il faut vérifier si elle est fondée en droit ou si elle dérive de l'erreur, de l'iniquité, de la barbarie ; on condamnera impitoyablement toutes celles qui ne sont pas légitimes, comme on débarrasse son jardin des mauvaises herbes. En outre certaines traditions peuvent avoir été légitimes dans un temps et ne plus l'être aujourd'hui ; elles répondaient à des besoins ; ces besoins ayant disparu, elles ne répondent plus à rien ; nos ancêtres les ont établies pour eux, non pour l'avenir qu'ils ne pouvaient prévoir ; ils n'ont pas prétendu nous y enchaîner à jamais; comme toute chose humaine, les traditions sont d'essence mortelle ; innombrables sont celles qui ont péri ; ainsi une forêt subsiste, mais ce ne sont plus lès mêmes arbres qui la composent ; que nous le voulions ou non, elles n'ont qu'une existence limitée et s'effacent. Les traditions actuelles ne sont qu'un résidu ; il n'y a lieu ni de ranimer, ni de regretter celles dont le rôle est terminé et qui ne sont plus qu'une curiosité historique.

Toute tradition était primitivement une chose vivante, à laquelle l'homme actif avait imprimé quelque chose de luimême ; en s'éloignant de sa source, en se perpétuant telle quelle, en revêtant un caractère immuable, la tradition perd toute flexibilité, toute capacité d'adaptation; elle se réduit à une ossature morte. Celui qui s'y conforme s'assujettit à des pratiques qui n'ont plus de signification, s'empri-

sonne dans un formalisme, répète machinalement des rites qui se sont vidés de leur contenu. Il lui arrive du reste de ne pas toujours l'interpréter exactement, de la déformer, d'y voir des choses que primitivement elle ne comportait pas ; il est plus imprégné de modernisme qu'il ne l'imagine; la tradition, dont il se fait une cocarde, ne représente plus tout à fait dans son esprit ce qu'elle représentait autrefois. On aurait des surprises, si l'on pouvait mettre en présence un monarchiste actuel, vivant à regret sous une république , et un monarchiste sujet de Louis XIY; il n'est pas sûr qu'ils parviendraient à s'entendre et qu'ils ne se sentiraient point très dissemblables. L'aïeul allait au bal en carrosse, le nôtre y va en automobile; il y a quelques autres différences; peut-être n'auraient-ils point sur le pouvoir royal même des idées absolument concordantes. Avant de se déclarer partisan d'une tradition, il est bon de s'assurer qu'on est bien identifié avec elle et qu'elle est pour vous autre chose que le prestige d'un mot.

La tradition est en général douce à suivre ; elle ne nous inflige pas de rudes froissements ; nous nous y abandonnons sans peine comme à une influence qui caresse et qui plaît. Il y a pourtant là quelque illusion ; ce n'est pas elle qui s'est faite à nous, c'est nous qui nous sommes faits à elle ; supprimons les liens de l'habitude ; réfléchissons que le charme ressenti n'est pas le sien, mais celui de l'accoutumance; représentons-nous l'accueil que nous lui ferions, si elle nous apparaissait tout à coup comme une étrangère que nous n'aurions jamais vue, comme une nouveauté qui s'impose imprévue et raide. C'est un bon critérium pour

l'estimer à sa valeur vraie et peut-être la jugerons-nous tout autrement.

Enfin la plupart des traditions sont nées et se sont perpétuées dans des groupements isolés et séparés les uns des autres ; elles constituent la physionomie particulière de ces groupes et les différencient. Elles sont souvent nettement opposées ; la monogamie est traditionnelle en Europe, la polygamie en Asie. En cultivant, en fortifiant ces traditions, en les considérant comme seules justes et respectables à l'exclusion des autres, on accentue ce qui diversifie le genre humain, on le partage en fractions irréductibles, qui se cantonnent dans l'hostilité. Sans vouloir effacer le caractère national, que le passé a imprimé à chacune des grandes divisions de l'espèce humaine, il est bon d'atténuer le particularisme, d'abaisser les barrières qui se dressent entre les hommes et les empêche d'apercevoir qu'ils sont frères. Le traditionnalisme est la négation de l'unité de l'espèce.

Il y a des traditionnalistes exaspérés, qui sont de dangereux adversaires du progrès ; il y en a de doux ; ceuxci paraissent rentrer mieux dans la définition et le caractère du genre ; ils ont pour le passé de la reconnaissance, de la vénération, de la piété filiale ; ce sont des sentiments qui fleurissent dans une âme apaisée. Ils n'aiment pas qu'on touche autour d'eux à quelque chose et détestent la turbulence ; ils ne veulent pas qu'on remette les choses en question ; tout est devenu pour eux un dogme depuis longtemps accepté et immuable ; leur activité n'a pas de grands emplois, puisqu'il n'est besoin que de suivre paisi-

blement une voie tracée ; elle se dépense surtout en réaction contre l'activité d'autrui ; ils n'ont ni l'inquiétude de celui qui se sent mal partagé et qui veut améliorer son sort, ni l'originalité qui ne se contente pas de ce qui a été découvert avant elle et qui prétend créer ; ils témoignent d'une pitié protectrice pour ceux qui cherchent, car ils sont convaincus que tout est trouvé. Au point de vue social, ils sont un élément de stabilité et de pondération, qui a son utilité.

Exagérations et caractéristique des révolutionnaires. — Si bienfaisant et si fécond que soit l'esprit d'innovation, il a pourtant lui aussi ses excès et ses dangers, quand il n'est pas sagement réglé et réfléchi ; il dégénère en une fièvre de mouvement sans but, en une agitation stérile et pernicieuse. Le principe que rien n'est immobile ne doit pas mener au changement pour le changement; combien on en voit de ces réformateurs de parti pris qui s'écrient : « Il faut faire quelque chose ! » Quoi ? Pourquoi ? Ils l'ignorent. Il s'agit d'abord d'établir un diagnostic sûr, de préciser le point qui appelle la réforme et la nature du mal, puis de substituer à ce qui est défectueux quelque chose de supérieur, de mieux conçu, qui soit une amélioration. On ne remplace pas un organe dans une machine, s'il fonctionne normalement, mais s'il est usé ou si, bien qu'il rende encore des services, on en a inventé et expérimenté un autre qui soit plus perfectionné, plus productif d'effet utile et mieux adapté. Il est funeste de promener sur les choses une fureur novatrice, qui sévit au hasard et parfois empire ce qui existe. Il faut n'intervenir que là

où le changement s'impose et où ce changement est un progrès.

L'homme est plongé dans un milieu traditionnel, qui l'enveloppe tout entier, qui l'enlace et le tient de tous côtés ; on ne saurait songer à le transporter d'un seul coup dans un autre absolument différent. Si par la spéculation quelqu'un avait mis sur pied un programme de rénovation totale, si on venait le lui demander pour l'appliquer immédiatement et sans ménagements dans son ensemble, il serait fou de ne pas le jeter au feu. On pourrait créer une autre humanité que celle que nous sommes ; celle-ci ne saurait se modifier que graduellement et peu à peu ; or une modification partielle, même avantageuse dans ses résultats et raisonnable, est une souffrance, non seulement parce qu'elle choque les habitudes reçues — c'est un inconvénient sur lequel il faut savoir passer — , mais parce qu'elle contrarie des habitudes qui sont normales et que par conséquent il n'y a pas lieu de changer ; l'accommodation du nouveau avec l'ancien est toujours pénible. De cela le novateur brutal ne s'inquiète point et c'est pour cela que les périodes de révolution sont toujours des périodes d'angoisse, où l'on regrette le cours paisible de l'ancien temps et où la perspective des bienfaits futurs encore problématiques ne compense point la sensation aiguë du mal présent. C'est un principe capital et presque toujours négligé que de n'imposer le changement qu'en réduisant au strict minimum la gêne qui lui est inhérente.

Le novateur est à la fois destructeur et constructeur, double tâche, dont la première est la plus facile ; c'est

pourquoi trop souvent il s'en contente. Gela est légitime, lorsqu'il s'agit de déraciner des notions fausses sur des choses qu'il est impossible de connaître ; en effet ces notions fausses, qui ne correspondent à rien de réel, ne sont bonnes qu'à égarer ; mieux vaut ne rien savoir que de croire savoir et de tabler sur l'inexactitude. L'histoire s'attaque aux légendes sans fondement et écrit à la place : « Ceci est le terrain de l'inconnu » ; si le texte d'un auteur ancien est manifestement corrompu et qu'il soit impossible de le restituer avec sûreté, mieux vaut mettre à nu la blessure, que de conserver des corrections, qui dénaturent la pensée. Mais, dans les choses qui l'intéressent directement, l'homme ne peut pas rester en suspens ; si on lui démontre la mauvaise qualité d'un organisme traditionnel, il est loyal de lui en offrir un autre à la place ; si incommode et mal adapté que fût l'ancien, il faisait pourtant son office ; si l'on retire d'une main, il est urgent de donner de l'autre. Je veux bien qu'on me débarrasse d'un vêtement démodé, mais à la condition de ne pas me laisser aller tout nu. C'est lorsqu'il faut faire œuvre positive, que le novateur en prend trop à son aise ; cela est sensible en ce qui concerne les réformes sociales. Il propose des idées qui ne sont pas mûries, qui n'ont jamais été expérimentées ; il les formule et ce n'est pas lui qui les subit ; il ignore ce qu'elles donneront dans la pratique, si ses semblables auront à s'en réjouir ou à en pàtir ; l'usage se chargera de montrer si elles sont viables ; ou c'est un indifférent, qui ne s'inquiète point des résultats, ou c'est un illuminé, qui s'enthousiasme et ne voit pas la réalité. Le savant procède

différemment qui, ayant inventé un remède, l'expérimente sur les animaux ou sur lui-même et ne le livre au public qu'une fois sûr qu'il n'est pas nuisible. Quand on innove, il faut réduire au minimum les chances mauvaises et ne pas courir les aventures.

En dépouillant l'homme des traditions qui lui sont familières, on lui enlève un soutien et le sentiment de confiance, qui est nécessaire pour faire une œuvre. Convaincu de la fragilité de ce qu'il considérait comme inébranlable, il a d'abord une sensation d'écroulement, puis une sensation de vide ; il ne sait plus où se prendre ; il est timide et désemparé. Il est donc indispensable qu'au lieu de la tradition périmée, on lui présente une vérité, dont la certitude le pénètre, dont la beauté le transporte ; à la force qui dérive de ce qu'on croit être vrai doit se substituer celle qui provient de ce qu'on sait être vrai ; alors on se sent soulevé.

Le novateur spéculatif travaille pour l'homme en général; mais l'homme en général n'existe point; les réformes qu'il imagine ne s'adaptent donc pas à l'homme façonné par le passé, qui est l'homme réel, l'homme d'une époque et d'un pays. Les meilleures, les plus rationnelles portent jusqu'à un certain point à faux et ne peuvent se soutenir.

Le novateur systématique et sectaire se laisse aisément entraîner à imposer ses idées par la force et aboutit à la révolution.

Si le traditionnaliste est le médecin « Tant mieux », le novateur par instinct et non par raison est le médecin « Tant pis » ; il tranche dans le vif. Il est parfois dédaigneux de

ce qu'il ne se donne pas la peine de comprendre ; il n'envisage pas toujours avec assez de réflexion les possibilités et les résultats ; tourné vers l'idéal, il tient peu de compte de la pratique et se préoccupe des principes, plus que des intérêts. Il ne paraît pas connaître le mot profond de Cicéron sur la République de Platon et la lie de Romulus. Il croit le passé mort, souvent plus mort qu'il n'est en réalité ; il prépare l'avenir, mais il le prépare à tâtons ; car, sur l'avenir, il en est réduit aux conjectures. Nous lui devons de ne pas en être restés à l'âge de pierre ; nous lui devons aussi l'utopie, qui est censée contenir tout le bonheur, mais qui nous leurre de rêves irréalisables et ne fait que torturer inutilement notre misère ; nous lui devons les révolutions, qu'on ne peut louer que quand elles sont passées. Attitude de l'intellectuel. — Quand on demande à l'intellectuel s'il est traditionnaliste ou révolutionnaire, il se contente de sourire; le nom qu'il porte lui paraît une réponse suffisante; toute épithète qu'on y ajoute en dénature le sens. Il reconnaît la nécessité et la légitimité des traditions, atmosphère bienfaisante, dans laquelle on vit en paix ; il en apprécie la poésie et le charme et les contemple avec une émotion religieuse, en songeant que l'âme du passé s'y est déposée en vénérables reliques, qu'elles représentent les générations disparues et que celles-ci y ont mis ce qu'elles croyaient avoir de meilleur, qui s'y est cristallisé. Il n'est pourtant pas traditionnaliste au sens propre du mot, puisque, si heureux soit-il d'avoir reçu cet héritage, sans lequel il se sentirait chétif et misérable, il ne l'accepte cependant que sous bénéfice iFin-

ventaire et ne lui emprunte que ce qu'il juge sain, juste, encore vivant, conforme à la nature et à la raison. Rien n'est pour lui sacro-saint; le mystère qu'on fait des choses, les terreurs qu'on agite et l'épouvantail n'ont point d'effet sur lui ; on a beau mettre le doigt sur la bouche et sousentendre que la curiosité déchaînerait des cataclysmes, il pro fesse qu'il faut aller au fond, éclaircir ce qui est obscur, vivre en pleine lumière sur des idées nettes. D'autre part, en respirant l'odeur adoucie des fleurs fanées, il sait que le sol en produit encore de fraîches, qui sont autrement éclatantes et parfumées, et c'estvers celles-là que vont ses désirs ; il sait que le propre de l'homme est l'énergie active et l'innovation. Toutefois ces innovations il les soumet au même examen impartial et pénétrant qu'il le fait pour les traditions ; il ne se laisse point griser par une sorte d'ardeur mystique et ne se paie pas de mots ; il a horreur du changement pour le changement, du bouillonnement fiévreux et inutile, des destructions inconsidérées, des ruines qu'on ne répare pas, de la violence; il n'est pas révolutionnaire. Entre les deux tendances opposées, qui renferment chacune du bien et du mal, l'homme prudent, d'un bon sens vulgaire et terre à terre, n'osant se décider, prend une moyenne et se tient dans le juste milieu; l'intellectuel n'est pas l'homme du juste milieu, il est celui de l'évolution raisonnée, réfléchie, qui correspond aux lois de la nature et dont il se fait de toutes ses forces l'artisan. Il voit dans le traditionnalisme fermé la momification de l'humanité, dans les révolutions des accès de folie furieuse et sanguinaire.

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