CHAPITRE VIII
Le développement des études historiques. — L'histoire a pris au dix-neuvième siècle un développement prodigieux, qui se continue au vingtième et ne semble pas près de s'arrêter; elle envahit tout, elle nous submerge. Les Facultés des Lettres de nos Universités ne conservent leur nom que par respect pour une tradition, qu'on laisse provisoirement subsister ; elles se sont transformées par un consentement tacite et à peu près universel en Facultés d'Histoire; on n'y l'ait plus guère que de l'histoire. Tout devient un sujet de recherches historiques; les travaux historiques se multiplient jusqu'à l'encombrement; le point de vue historique prédomine; si l'on ne s'y place pas, on n'a plus le droit de raisonner de rien, ce qui est vraiment exagéré. L'histoire a gagné en étendue et en profondeur; elle rend à la lumière des peuples, qui n'étaient jadis connus que superficiellement, les Assyriens, les Egyptiens et tant d'autres; la préhistoire s'est fondée; on étudie les squelettes des hommes primitifs, les traces qu'ils ont lais-
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sées de leur existence sur la terre ; nous entrons en rapports chaque jour plus étroits avec les nations les plus lointaines; elles ont un passé, qu'il est aussi légitime de scruter que le nôtre; l'histoire ne se restreint plus à quelques peuples privilégiés ; tous sollicitent son attention et l'on ne voit point pour quelles raisons elle la leur refuserait ; de bornée et particulière, qu'elle était à l'origine, elle est devenue mondiale. En même temps qu'elle élargissait sa matière traditionnelle, elle s'est appliquée à pénétrer jusqu'au fond des choses ; on est confondu lorsqu'on rapproche ce que l'on savait et ce qu'on disait il y a cent ans du Moyen âge de ce qu'on en sait aujourd'hui ; on sourit en lisant l'histoire romaine, telle que l'a écrite le bon Rollin, compilateur industrieux des historiens anciens ; il serait stupéfait, s'il revenait au jour, de voir ce qu'en ont fait l'archéologie, l'épigraphie, la méthode critique.
Causes de ce développement. — Gomment la reconstitution du passé est-elle devenue l'occupation principale du présent? Il est certain que le passé exerce un attrait sur tout homme qui réfléchit; lorsque nous envisageons notre situation dans le monde, nous constatons qu'elle est un résultat ; nous sommes issus d'une lignée d'ancêtres ; ce sont eux qui ont formé la nation, organisé la civilisation auxquelles nous appartenons ; ayant des antécédents, nous sommes curieux de les connaître; quels étaient ces hommes, qui ont vécu avant nous et de qui nous descendons? Qu'ont-ils fait ? Quelle fut leur existence ? En quoi nous ressemblaient-ils ou différaient-ils de nous ? Ces questions nous tourmentent et nous sentons le besoin de remonter
aux origines. Elles se sont posées de tout temps, puisque de tout temps il y a eu des historiens; mais pourquoi est-ce justement au dix-neuvième siècle, qu'elles ont pris tant d'acuité et d'importance, qu'elles ont suscité tant de recherches si actives et si diverses ? Je ne vois pas à ce phénomène de cause absolument nécessitante; je vois bien des choses qui l'expliquent.
Une des raisons qu'on invoque et dont on se contente souvent est la suivante : les vieillards aiment à se retourner vers les temps écoulés de leur existence et écrivent leurs mémoires ; de même l'humanité vieillie rédige ses annales. Ce n'est là qu'une métaphore et il n'en est guère de moins juste et de moins satisfaisante. Je doute que l'humanité soit vieille et je ne pense pas qu'elle le devienne jamais; un vieillard est un homme qui ne se renouvelle plus ; or c'est la loi de l'humanité de se renouveler sans cesse ; à chaque génération elle se rajeunit et celles-ci ne sont pas vieilles, parce qu'elles ont des pères décrépits; demandez aux jeunes gens, s'ils se sentent vieux. Le vieillard écrit ses mémoires, parce que son activité décroissante ne lui permet plus guère de s'occuper d'autre chose et que la vie, chez lui, se ralentit; or ni au dix-neuvième siècle, ni de nos jours on n'aperçoit dans l'humanité le dégoût du présent et la lassitude de la vie; si quelques névrosés ont pris l'attitude de l'ennui désabusé et de l'accablement qui succombe, si ces figures désespérées nous sont apparues dans des confessions et des romans, ce sont des isolés perdus au milieu de la foule immense du genre humain, qui, lui, n'a jamais déployé une activité plus
robuste; une époque de guerres sanglantes, de révolutions violentes, politiques et sociales, d'application fiévreuse d'idées nouvelles n'est pas celle de gens qui se recueillent pour faire leur testament. Le développement de l'histoire n'a pas empêché les lettres et les arts de continuer à fleurir, les sciences de grandir, avec quelle sève vigoureuse ! Si quelques parcelles de l'humanité étaient atteintes d'un dépérissement précoce, celle-ci n'en poursuivrait pas moins sa carrière et ses destinées. Elle est très vivante; elle a la volonté de vivre de la vie actuelle, avec tout ce qu'elle a de plus que la vie ancienne, c'est-à-dire plus intense, plus variée, plus intéressante, plus pleine de réalités que jadis on n'en entrevoyait en rêve.
Une raison plus sérieuse, c'est que par suite des circonstances le passé s'est en quelque sorte ressuscité lui-même et est venu nous avertir qu'il existait ; c'est dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que la découverte des villes ensevelies d'Herculanum et de Pompéi a produit une émotion profonde. On s'est aperçu qu'il suffisait de remuer le sol des pays classiques pour retrouver les peuples disparus ; hier c'étaient les inscriptions qui livraient leurs secrets, aujourd'hui ce sont les papyrus. D'autre part, les dépôts d'archives publics et privés contenaient d'innombrables documents, qui n'avaient jamais été utilisés. Toute l'histoire sommeillait là, comme la Belle au Bois dormant ; il n'y avait qu'à l'éveiller. L'abondance des matériaux sollicitait le travail et nous faisait honte de notre indifférence et de notre incurie. Une fièvre s'alluma, pareille à celle que provoque l'annonce de la découverte de mines d'or.
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Ce fut l'étincelle ; on peut attribuer l'essor pris par les études historiques à leur nature même. La diffusion de l'instruction a multiplié le nombre des intellectuels. Il y en a de tout ordre et de toute capacité. La tâche, qui est le renouvellement de toute l'histoire, est immense et variée ; c'est un vaste chantier, où trouvent à s'occuper selon leurs aptitudes et leurs goûts des milliers d'ouvriers. Les gens aventureux et A^oyageurs d'instinct vont dans les pays étrangers chercher au prix de fatigues et parfois de dangers des documents dont ils rapportent une ample moisson ; leur rôle exige des qualités ; quoiqu'elles ne soient pas toutes intellectuelles, ils en sont fiers et, comme il est indispensable, ils s'imaginent volontiers qu'il est le premier de tous. D'autres placides et sédentaires fouillent les bibliothèques et les archives, y trouvent et publient de l'inédit ; leur mérite intellectuel est plus ou moins grand suivant les conditions de la découverte; ils l'estiment très haut. Les uns et les autres sont de précieux fournisseurs de matières premières. Les esprits studieux ont un emploi tout préparé pour leurs Abeilles dans la mise en valeur des sources révélées ; ce sont eux qui font fructifier le capital amassé; ils interprètent les documents, les rapprochent, leur appliquent les règles de la critique et éclairent grâce à eux les points d'histoire restés obscurs jusque-là ou sur lesquels on avait erré ; ce sont eux qui font en histoire la besogne proprement intellectuelle, puisque c'est à eux qu'on doit la manifestation de la vérité. Enfin les esprits brillants, avides de coordonner et de mettre au point, de déployer leur talent, d'ajouter l'agrément, de donner la vie rédigent
dans une belle forme fleurie ou sévère, éloquente ou simplement claire les histoires générales, pâture dévorée par le public ; ce sont les grands vulgarisateurs ; il y a des gens, qui ne lisent que de l'histoire, y trouvant autant d'intérêt que dans les romans et plus de solidité ; la vérité est souvent plus palpitante que la fiction. Les sciences auxiliaires de l'histoire attirent les esprits précis et réclament des savants ; il s'agit d'acquérir la connaissance des écritures, des fautes habituelles des scribes et de leurs causes, de dresser des inventaires pour signaler les sources et les mettre à portée, de classer les bibliothèques, d'y faciliter les recherches, de ranger les outils pour les futurs ouvriers, c'est-à-dire d'établir des répertoires où, dans chaque branche de science et sur chaque sujet, soient catalogués les travaux déjà faits. Il y a là des emplois pour tout le monde ; l'histoire est comme ces vierges de la Miséricorde de la fin du Moyen âge, qui sont représentées soulevant leur manteau entr'ouvert et accueillant des foules innombrables et bigarrées ; tous les jeunes gens qui s'adonnent à l'étude sont sûrs de s'y faire leur place, de trouver sans peine un champ inexploré, dont la culture les fera connaître. Le travail qu'ils auront à fournir est honorable; il nécessite une force de labeur, une endurance, une attention, une perspicacité, un amour de la vérité qui sont très méritoires ; il n'exige point la tension torturante des facultés profondes de l'esprit en mal de création artistique ou littéraire, la puissance d'abstraction de la spéculation philosophique, le génie des inventeurs scientifiques. L'historien pond dans la quiétude ; il ignore le déchirement qui enfante.
Utilité de l'histoire. — Quand on est enrégimenté, qu'on fait ce qu'on voit faire autour de soi par une multitude de collaborateurs, on ne se demande guère si cette occupation est légitime et l'on est sauvegardé contre le scepticisme par l'épaisseur de la masse dont on fait partie; comment tant de bons esprits s'y consacreraient-ils, si elle n'avait sa raison d'être profonde et une importance indiscutable ? En outre il y a le point d'honneur corporatif ; on professe que la corporation à laquelle on appartient est la plus belle et la première de toutes ; on a un intérêt personnel à ce qu'elle ne soit pas diminuée. Or les historiens forment une corporation nombreuse et florissante ; fiers des résultats obtenus, de l'énorme amas des volumes accumulés, ils déclarent que l'histoire est l'indispensable éducatrice de l'humanité et la lumière du monde. C'est ce qu'il convient d'examiner.
L'utilité de l'histoire est grande. Elle nous explique ce que nous sommes ; nous sommes un aboutissement ; il est bon que nous sachions de quoi ; sans elle nous serions pour nous-mêmes un mystère ; elle fait que nous nous comprenons ; c'est une satisfaction de l'intelligence.
Elle détruit la légende ; la légende est charmante ; elle enchante les imaginations ; tant qu'elle ne fait que cela, elle est un aliment précieux et ce serait dommage de la supprimer; mais ce n'est qu'un roman ; or on sait à quelles déconvenues s'exposent ceux qui vont chercher dans les romans leurs modèles, leurs manières de penser et d'agir; si nous entendons demander au passé des enseignements, il faut que ce soit au passé réel et non à un passé fictif. La
légende donne des idées fausses et ce n'est pas impunément qu'on prend des idées fausses comme règle.
Elle élargit notre horizon ; quelle que soit la facilité actuelle des relations avec le monde entier, nous vivons dans un milieu restreint; il en résulte un rétrécissement intellectuel et moral. On est tenté de croire que ce qui se fuit autour de soi s'est toujours fait ainsi et partout, par suite se fait bien et ne saurait se faire autrement ; on prend le contingent pour le nécessaire et on considère comme justifié ce qui existe par cela seul qu'il existe. Or l'histoire nous apprend que ce que nous jugeons éternel et universel est en réalité passager et local ; elle nous révèle des peuples qui ont eu d'autres institutions, d'autres mœurs que nous,, d'autres façons de vivre, d'agir, de penser et qui ne s'en sont pas mal trouvés ; cela nous fait faire un retour salutaire, nous engage à nous examiner de près, pour voir si tout est pour le mieux dans ce qui nous paraît tout naturel, et nous montre que les conditions de l'existence sur la terre sont diverses, que ce dont nous nous accommodons n'est pas l'idéal absolu du genre humain. Cependant c'est là une leçon dont l'histoire n'a point le monopole ; si elle est un voyage dans le temps, les voyages dans le monde nous donnent le même avertissement. La connaissance des nations contemporaines est à ce point de vue aussi instructive que celle des nations disparues ; elle la supplée et l'effet môme en est singulièrement plus vivant et plus impressionnant.
Une autre utilité de l'histoire, que rien d'autre ne saurait remplacer, c'est de guérir l'illusion rétrospective et de nous faire apprécier sainement le présent. Le présent ne
nous satisfait jamais complètement; nous sentons directement en quoi il nous blesse et, comme nous ne sentons point le passé, nous nous figurons qu'il valait mieux et que nous eussions été plus heureux d'y vivre ; cela vicie notre jugement et nous porte à nous réfugier dans l'imaginaire au lieu de lutter dans le réel, à nous abandonner à d'injustes plaintes. L'histoire nous convainc que le passé n'était pas aussi séduisant que nous l'imaginons dans la quiétude de l'ignorance, que le prétendu « bon temps » a souvent été fort mauvais, que ce dont nous souffrons a affligé plus durement nos ancêtres et que des maux qu'ils ont endurés nous sont épargnés. Elle nous montre le progrès à l'œuvre, ne nous permet pas d'en douter et nous fait une loi d'y contribuer.
Limites de cette utilité. — Mais est-il vrai que l'histoire soit la régulatrice infaillible du présent, le livre que nous n'avons qu'à consulter, pour y trouver la solution de tous les problèmes qui s'imposent à nous ?
Dans la vie l'expérience d'autrui et la nôtre peuvent nous épargner bien des bévues ; pourtant nous en profitons peu. Quel est l'homme qui à un certain moment songe à modeler exactement la période qui lui reste à vivre sur celle qu'il a vécue ? La raison en est que nous ne sommes point faits pour nous diriger uniquement d'après le passé ; cela est conforme à notre nature et nous fait honneur. Nous sommes des forces actives ; nous rencontrons des difficultés peut-être très semblables à celles contre lesquelles ont lutté nos aines ; mais nous avons en nous de quoi les vaincre ; nous tenons à utiliser nos ressources personnelles et toute énergie
serait morte en nous si nous agissions autrement. De même l'humanité ne peut se pencher toujours sur les livres, pour emprunter au passé la règle de sa conduite ; cette règle, c'est en elle-même qu'elle doit la chercher ; elle n'est pas impuissante et fatalement rivée à un guide. D'abord tout n'a pas été vécu ; l'histoire, dit- on à bon droit, ne se recommence point ; l'expérience historique n'a pas la valeur concluante de l'expérience scientifique ; les circonstances ne sont jamais exactement identiques et il intervient des facteurs volontaires qui varient; c'est pourquoi, si nous lui demandons des enseignements, il faut les soumettre à notre examen, en prendre et en laisser; ils n'ont point de vertu impérative. Ensuite elle nous apprend pourquoi nous sommes tels ; le « pourquoi » est intéressant à savoir, mais c'est tout. Or notre préoccupation doit être celle-ci : étant tels, comment faut-il nous comporter? Autrement dit: laissons le point de vue historique purement explicatif et plaçons-nous au point de vue rationnel, source féconde d'action. Le temps qu'on perd à interroger le passé, employons-le à méditer le présent ; observons les générations actuelles, les circonstances de leur existence, voyons de quel progrès elles sont capables, dans quel sens ce progrès doit être orienté, quels sont leurs rapports avec les peuples voisins, ce que leur commandent leur intérêt et leur honneur. Partons du présent étudié à fond pour organiser rationnellement l'avenir. Prenons un exemple : l'histoire nous enseigne les causes de notre situation politique actuelle ; elle nous rappelle que la France a été longtemps un pays monarchique, nous apprend dans quelles circonstances la Révo-
lution a renversé la Monarchie et proclamé la République, comment nous avons ensuite oscillé entre les deux principes, comment et par qui a été établi le suffrage universel, comment la survivance des habitudes monarchiques se mêle à la pratique de la république et l'entrave. Tout cela est fort beau et je suis ravi de le savoir ; mais je n'ai gagné là que des informations curieuses. Plaçons-nous en face des faits : nous sommes en république ; il semble que ce soit la forme de gouvernement la plus appropriée à un peuple civilisé ; conservons-la donc. Mais elle fonctionne mal ; le suffrage universel existe et en est la base naturelle; mais il est à l'état brut, il n'est pas organisé. Les électeurs, qui y tiennent, en font un usage déplorable, parce que ce sont des ignorants, qu'ils y cherchent la satisfaction d'intérêts et d'instincts bas. Les élus ne se rendent pas bien compte de leur raison d'être ; ils font figure de souverains absolus, substituent leurs théories à la volonté de leurs commettants, songent à eux-mêmes plus qu'au bien public ; chez eux l'idée de la justice et du droit est obscurcie. Il suffit de voir cela clairement et d'essayer de remédier aux abus. N'abusons pas du rétrospectif; préférons le rationnel. Le point de vue historique satisfait l'intelligence par l'exposé des causes du présent et de sa dérivation du passé. Le point de vue philosophique envisage le présent nettement connu pour réaliser la correction qu'il comporte.
Une atmosphère exclusivement historique est insalubre; loin d'exciter l'activité, elle la paralyse; constatant que les événements ont été produits par des causes, elle est
portée à croire que l'enchaînement était nécessaire et que les choses ne pouvaient être autrement ; mais ce qui est absolument nécessaire est par là même légitime ; tout ce qui a existé se justifie, si l'on admet qu'il ne pouvait pas exister autrement. Si la monarchie absolue de Louis XIV est sortie fatalement des circonstances, l'historien est inconséquent de s'en offusquer, ces circonstances de leur côté ayant été fatalement produites par d'autres. Après la Révolution, Napoléon Ier a rétabli en France l'autocratie; si l'enseignement qu'en tire l'histoire est que les violences et les excès de la liberté engendrent forcément le despotisme, l'enseignement est sujet à caution; un caractère autre que Napoléon eût pu ne pas supprimer les libertés publiques ou tout au moins les rétablir progressivement. Enfin la connaissance du passé n'a d'intérêt vivant que dans la mesure où celui-ci conditionne encore le présent; une chose qui n'y a plus de répercussion ne mérite que d'être étiquetée au musée des souvenirs. L'histoire est une morte qu'on tente de galvaniser, tandis qu'une belle œuvre littéraire reste toujours vivante. Il est surprenant de voir avec quelle rapidité le passé s'évapore ; il dépose des résidus dans le présent, mais le présent tend à les éliminer pour devenir homogène, comme notre corps tend à éliminer les corps étrangers qui y ont pénétré. C'est une chose admirable que de contempler sur les pylônes des temples égyptiens Ramsès Meïamoun gigantesque poursuivant de ses flèches les ennemis épouvantés et les écrasant sous les roues de son char; mais en quoi nous importe-t-il que ce soit un personnage réel ou un personnage de fiction? Les
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traces des conquêtes des Pharaons sont totalement effacées. Les historiens eux-mêmes sacrifient volontiers l'histoire ancienne, excepté bien entendu ceux qui la professent; leur illusion est de ne pas apercevoir que toute histoire est ancienne. Louis XIV est un beau sujet de louange ou de blâme ; en quoi peut-il bien servir à nos besoins actuels? La Révolution a perdu de son prestige; combien de ses idées ont cessé de s'imposer comme un dogme et sont remplacées par d'autres ! Elle a vieilli singulièrement. Napoléon ne nous intéresse plus guère que comme héros d'épopée. Louis-Philippe nous laisse froids. Ce qu'on appelle l'histoire moderne s'applique en réalité à des choses très lointaines ; seule l'histoire contemporaine fournit des éléments à l'action et des indications sûres pour le futur de demain.
La vérité historique. — Théoriquement l'histoire a pour objet la découverte de la vérité; c'est pour cela que l'intellectuel peut s'y adonner. En pratique elle est presque toujours tendancieuse ; trop heureux lorsqu'on n'en fait pas un pamphlet! Dans les périodes qui influencent encore l'état actuel on va puiser des arguments pour le condamner ou l'absoudre ; elles prennent une figure différente suivant les idées de l'auteur; parfois les temps reculés eux-mêmes sont mis à contribution; il n'y a rien qui ait été plus .falsifié que l'histoire et qui ait plus servi de terrain à la polémique ; chacun y voit ce qu'il désire y voir. L'historien même qui fait profession d'impartialité tient rarement parole ; il a une pente naturelle à se faire l'avocat du personnage ou de l'époque qu'il étudie; plus
ils lui ont coûté de peine, plus il est porté à les représenter en mieux; il lui semble que cela justifie le labeur dépensé. D'autres ont contre leur personnage une animosité sourde et cette animosité transparait. Laissons de côté les travestissements volontaires ou instinctifs ; considérons les historiens qui se font une loi absolue de l'impartialité, imposent silence à leurs préférences et à leurs idées personnelles, s'interdisent tout jugement intéressé et ne se soucient que de dégager la vérité historique. Il est certain quela vérité historique existe; on l'atteint en utilisant les documents suivant la méthode ; mais la vérité historique n'est pas la vérité vraie. L'histoire nous apprend comment d'après les documents rigoureusement interrogés nous devons nous représenter le passé; ce n'est pas l'image adéquate de ce qu'il a été, lorsqu'il était le présent. Il y a des époques sur lesquelles nous sommes pauvrement et insuffisamment documentés ; celles-là on ne saurait les restituer avec certitude; ce sont dans la suite de l'histoire des trous béants et noirs; quand nous n'avons qu'un seul témoin, il se peut que nous arrivions à le prendre en faute ; nous nous assurons qu'il n'a pas dit la vérité; mais à ses assertions inexactes nous ne pouvons substituer que des conjectures. En revanche, la surabondance des témoignages est parfois fort embarrassante; ils se contredisent, ils expriment des points de vue individuels ; comment se décider au milieu de ces divergences infinies? On les compare, on essaie de démêler le degré de confiance qu'ils méritent; il n'est pas facile de se reconnaître au milieu de gens qui crient tous ensemble et se donnent des démentis. En outre il y a une foule de
choses qui ont joué un rôle dans la réalité et qui maintenant nous échappent, les motifs secrets qui ont l'ait agir, les intentions cachées, tout ce qui s'est dissimulé derrière des dehors menteurs. Enfin les contemporains ne savent pas la vérité sur l'époque qu'ils ont vécue; comment leurs successeurs la découvriraient-ils à coup sur? Nous sommes souvent étonnés, quand nous lisons un livre sur des événements qui se sont déroulés sous nos yeux ; nous ne les avions pas vus ainsi; un contemporain de Gharlemagne qui ressusciterait et lirait une histoire moderne de son temps, faite avec une exactitude scientifique, y apprendrait bien des choses qu'il ignore et n'y retrouverait pas ses souvenirs. La vérité historique sur une époque ne rend pas la physionomie vraie de cette époque, à la fois par ce que nous savons de plus et par ce que nous savons de moins que les contemporains. Qu'est-elle donc, si elle n'est pas conforme à la conscience que les vivants ont eue de leur temps ? Et c'est pour cela que l'intellectuel n'a pas le fétichisme de l'histoire ; elle cherche la vérité et n'obtient le plus souvent que l'a peu près.
L'histoire de l'esprit humain. — L'histoire a beaucoup évolué; elle a d'abord été fascinée par ce qu'il y a de plus extérieur, de plus voyant dans le mouvement humain, les guerres, la formation et la chute des empires ; elle ne saurait se désintéresser des événements retentissants. Toutefois on s'est aperçu que ces événements n'étaient pas tout et que, s'ils agitaient la surface de l'humanité, celleci offrait d'autres sujets d'étude plus intimes et plus profonds ; on a fait l'histoire des institutions, des lettres, des
arts, des mœurs, des usages, l'histoire économique, diplomatique et d'autres. Tout cela nous représente comment les hommes ont aménagé leur existence, depuis qu'ils habitent la terre et conserve un côté matériel qui n'a pour l'intellectuel qu'un intérêt secondaire. Ce qui lui donne pleine satisfaction, parce qu'il y trouve la raison dernière de tout, ce qui l'attire, s'il aborde ce genre d'études, c'est l'histoire de l'esprit humain. Elle est facile à faire, si l'on entend par là l'histoire des systèmes de philosophie et de morale, des grandes idées directrices qui ont présidé aux civilisations diverses. Mais, si ces grandes idées ont été élaborées par des intelligences supérieures, qui les ont marquées de leur sceau, le germe en était dans la conscience obscure des masses. L'homme qui travaille, qui souffre, qui agit réfléchit sur lui-même, sur ses semblables, sur les choses et se forme des conceptions en vertu desquelles il se conduit ; ce sont ces manières de penser qui se manifestent dans les faits et les expliquent; derrière les faits il y a l'esprit humain qui les produit et c'est là ce qu'il est important de connaître. Prenons un exemple: un des chapitres les plus curieux de l'histoire romaine est sans contredit celui de la lutte de la plèbe contre les patriciens; on nous raconte par quels efforts opiniâtres, dans quelles circonstances la plèbe a réussi à enlever un à un aux patriciens leurs privilèges et s'est égalée à eux. C'est un drame ; il est intéressant par ses péripéties, il l'est bien davantage, si l'on examine ce qui s'est passé dans l'âme des acteurs. Au début les chefs des gentes se considèrent comme naturellement investis de la direction
de l'Etat, des magistratures et des commandements; la plèbe est quelque chose d'intérieur qui n'a qu'à obéir. Or cette plèbe est composée d'hommes ; ceux-ci prennent peu à peu conscience d'eux-mêmes et c'est un travail qui se l'ait dans leur cerveau par les enseignements de la vie ; ils sentent qu'ils ont des droits et les font valoir et, si les patriciens cèdent, n'est-ce point, en partie, parce que leurs idées sur l'homme se sont de leur côté modifiées, qu'ils ne voient plus aussi clairement pourquoi le pouvoir serait la propriété d'une caste, que le plébéien leur apparaît non plus comme un paria d'une infériorité indélébile, mais presque et dans une certaine mesure comme un être de même nature qu'eux ? C'est cette évolution des idées qui forme la substance spirituelle de l'histoire et c'est pourquoi ce que l'intellectuel étudie dans l'histoire ce sont les transformations et les actes de l'esprit humain.
Ca.rta.ult. — L'intellectuel. 15
Le développement de la critique littéraire. — La critique littéraire n'occupe guère moins de plumes que l'histoire. Ses représentants sont légion ; c'est autour de chaque écrivain célèbre tout un monde affairé comme des fourmis sur leur proie. On compte leurs articles par milliers ; les revues et les journaux en sont pleins; si l'on comparait le nombre de pages écrites par certain auteur au nombre de celles qu'il a inspirées, on serait stupéfait de la disproportion ; ce serait une statistique amusante. Gela n'a pas d'inconvénients; l'œuvre d'art n'est pas faite pour tomber dans le silence ; il faut qu'on la discute, qu'on se passionne pour ou contre elle, qu'elle provoque une effervescence. Sur l'utilité de la critique les opinions sont diverses ; la principale est peut-être de créer autour du livre nouveau un brouhaha analogue à celui des commis d'agents de change qui crient les valeurs à la Bourse. Bien que le but de l'œuvre soit d'émouvoir, de faire penser le public auquel elle est destinée, il n'est pas mauvais qu'elle affronte
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d'abord le monde des gens du métier, qui la signalent et la font connaître. Ce qui est fâcheux, c'est l'attitude du public vis-à-vis de la critique ; le public est paresseux ; il tient pourtant à avoir une idée de l'œuvre ; mais, au lieu de se faire cette idée lui-même, il aime mieux l'emprunter toute faite ; cela le dispense de lire et de juger par luimême ; il demande au critique un renseignement ; ce renseignement obtenu lui suffit ; il n'ouvrira pas le volume et pourra en parler. Ainsi les critiques s'interposent entre l'œuvre et le lecteur ; ils interceptent les rayons lumineux au grand détriment et de l'auteur et du public, qui, déshabitué de tout effort viril et se défiant de luimême, s'en remet lâchement aux intermédiaires professionnels.
La création esthétique n'est point, nous l'avons vu, du domaine de l'intellectuel pur ; il peut la prendre comme sujet d'étude; autrement dit, il fera de la critique. Il en fera d'une façon personnelle, sous une forme qui, si elle n'a pas la prétention de contester la légitimité des autres, s'en distinguera nettement et portera sa marque.
Les diverses formes de la critique littéraire. — La critique littéraire sérieuse, celle qui explique et commente les productions de l'esprit grandes et durables, aussi bien les anciennes que les modernes, et qui est exercée par les maîtres, revêt des formes diverses. Une des plus démodées est sans doute la critique esthétique, qu'on pratiquait dans ma jeunesse à l'exemple de M. Nisard et sous son impulsion et qu'on a non sans ironie appelée la critique admirative, à tort du reste puisque, si elle s'enthousiasme pour
les qualités, elle n'est pas tendre pour les défauts. Elle s'applique à discerner ce qui est vraiment beau et, quand elle l'a discerné, elle s'échauffe au contact. Elle ne met pas seulement en jeu l'intelligence, mais toute la sensibilité; c'est le commentaire de l'œuvre d'art par l'artiste, de l'écriture par l'écrivain, c'est-à-dire par l'homme le plus compétent pour en juger. Le but de l'auteur ayant été de traduire le Beau, c'est à cette idée maîtresse qu'elle s'attache pour déterminer comment, jusqu'à quel point il l'a réalisée. Assurément l'œuvre est faite pour agir directement sur nous et n'a pas besoin d'introducteur ; c'est dans un commerce intime avec elle que nous en sentons toute la valeur ; beaucoup de gens pourtant ont besoin d'être avertis; il y a des beautés qu'ils n'auraient pas découvertes par eux-mêmes et qu'ils goûtent pleinement, lorsqu'on les leur a révélées. On a reproché à ce genre de critique d'être stérile ; il est certain qu'elle n'est pas propre à susciter les innombrables travaux qui encombrent actuellement l'histoire littéraire. Mais elle est féconde en ce qu'elle éveille la faculté d'admiration que nous possédons et que le prosaïsme de la vie étouffe ; elle diminue le nombre des philistins ; et surtout il se peut qu'elle allume l'étincelle dans une âme douée, qu'elle provoque le cri célèbre: Anch' io sono pittore ! Elle doit être exercée en perfection, c'est-à-dire par des hommes qui sentent plus et mieux que le commun, qui expriment sincèrement ce qu'ils sentent, sans rien de factice et de convenu, et qui sont capables de communiquer la flamme. Il faut encore qu'ils conçoivent largement le Beau, sans préjugé d'école, qu'ils
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le reconnaissent dans toutes ses manifestations et bannissent l'exclusivisme intéressé. A cette condition ils ont le droit d'être dogmatiques ; car le dogmatisme n'est haïssable que s'il s'appuie sur un principe faux ; ils établissent dans la production littéraire des catégories qui sont nécessaires, mettant à part les chefs-d'œuvre, qui s'imposent pour toujours à l'admiration des hommes et sont une source éternelle d'émotion, et reléguant dédaigneusement le médiocre voué à l'oubli. La décadence de la critique esthétique s'explique par bien des causes. Entre les mains des partisans de M. Nisard elle était étroite et devenait une arme contre le romantisme; pratiquée par des sous-ordres, elle dégénérait en effusions intempestives, en exclamations banales, en phrases creuses. En outre il y a des gens que le Beau laisse froids ; ils s'adonnent naturellement à d'autres genres ; or il est humain de légitimer ce qu'on fait en contestant la légitimité de ce que fait autrui. Mais la critique esthétique n'est pas morte ; car elle répond à une réalité ; qu'elle trouve un interprète de talent, et le public se passionnera pour elle ; on ne la lui sert pas et il la réclame.
Une autre espèce de critique, définitivement disparue et que nul ne songe à ressusciter, est celle qui, partant du système nettement établi des genres littéraires, jugeait les ouvrages d'après le rang du genre auquel ils appartenaient et suivant leur conformité plus ou moins grande aux lois de ce genre. Elle paraissait satisfaire la raison, puisqu'elle classait d'après des principes abstraits ; en réalité elle n'était intellectuelle que d'apparence et ne réalisait qu'une
de ces fausses sciences, qui se construisent à l'image des vraies, mais qui sont illusoires, parce qu'elles ne sont que des formes vides. Elle reposait sur un cercle vicieux, puisque les genres et leurs règles ont été définis d'après les œuvres existantes et par suite ne s'appliquent qu'à elles ; il n'y a que les catégories logiques, qui aient une valeur absolue. Un ouvrage qui rentre strictement dans un genre et qui est construit suivant ses lois peut être fort mauvais ; tel qui ressort à un genre réputé inférieur peut être beaucoup meilleur que tel autre d'un genre supérieur ; enfin les genres peuvent empiéter les uns sur les autres, sans qu'il y ait scandale. La critique moderne, qui s'inquiète des valeurs vraies, n'a que faire de ces formules vaines.
Suivant un mot connu, il est délicieux, lorsqu'on étudie un auteur, de trouver un homme ; toute une école de critique littéraire s'en réclame ; innombrables sont les livres qui ont pour titre « Un tel, l'homme et l'écrivain ». Elle part de ce principe que tout écrivain se peint plus ou moins dans son œuvre, que celle-ci le reflète et qu'il faut le connaître si on veut la bien comprendre ; en quoi elle n'a pas tort. Elle flatte la sympathie humaine ; étant hommes, nous nous intéressons à l'homme notre semblable ; le livre est un objet, l'homme, qui s'est donné la peine de l'écrire pour nous, un ami, dans la familiarité duquel il nous semble agréable d'entrer. Gela allèche le public, qui se montre avide de renseignements sur sa personne ; on l'en accable ; on remonte à l'enfance de l'auteur ; on se penche sur son berceau pour écouter ses premiers vagissements ; on vou-
cirait savoir ce que pensait sa mère, quand elle l'a conçu et quand elle le portait dans ses flancs ; on ne néglige pas les fessées administrées par la nourrice, qui ont leur importance ; sur son âge mûr on est intarissable ; ses habitudes et ses manies sont soigneusement décrites; on publie, quand on le retrouve, le carnet où il inscrivait ses notes de blanchissage et les adresses de ses maîtresses passagères ; la critique littéraire s'abaisse au bavardage, au commérage puéril ; cela est commode, puisque cela dispense d'avoir du jugement et du goût et qu'il suffit d'aller aux nouvelles ; plus elle est indiscrète, plus les lecteurs sont ravis; les choses les plus insignifiantes l'intéressent et il s'imagine connaître un grand homme, quand il sait ce que savait sur lui sa femme de ménage. Or ce reportage est non seulement inutile, mais malfaisant, puisqu'il détourne l'attention de ce qui est principal pour la promener sur ce qui est sans rapport et n'explique rien ; en effet l'homme et l'écrivain sont deux êtres qui communiquent entre eux, mais ne sont pas identiques. Il y a dans l'homme bien des choses qui ne passent point chez l'écrivain ; lors même qu'on écrit un livre avec son âme, on ne l'écrit pas avec toute son âme ; en revanche, l'écrivain a des inspirations momentanées, que l'homme connaît à peine ; en lisant un livre on se forme de son auteur une idée qu'on croit représentative ; si on fait sa connaissance, on s'aperçoit qu'il est très différent de son ouvrage ; celui avec lequel nous conversons est l'homme vulgaire, l'homme de tous les jours, qui n'a rien de spécial et qui parfois a des défauts, des ridicules, que rien ne faisait prévoir; la critique littéraire,
digne de ce nom, n'a à retenir de l'homme que ce qui explique réellement l'écrivain. En outre, si l'œuvre et l'homme peuvent être également intéressants, ils le sont à des points de vue très différents; l'homme reste un individu, qui est curieux par son caractère, aimable pour ses qualités, haïssable pour ses vices; l'œuvre nous apporte des idées, des images, des émotions, dont nous prenons ce que nous voulons pour enrichir notre fonds sensible, intellectuel, moral ; elle subsiste après l'être périssable qui l'a produite et, une fois détachée de lui, elle a son existence à part, son mérite, ses destinées; quant à lui, il demeure pour nous presque toujours, sûrement s'il est mort, un étranger, avec qui nous n'entretenons point de relations personnelles.
Une des directions que suit le plus volontiers la critique littéraire contemporaine est la détermination des influences qui ont constitué le talent d'un auteur, qui lui ont fourni ses formes et ses idées. Cette étude ouvre à la recherche érudite et patiente des horizons infinis et n'en ouvre pas de moindres à l'ingéniosité ; elle est légitime ; le temps n'est plus où Ton considérait l'œuvre littéraire comme le produit d'une inspiration mystérieuse, qui paraissait quelque chose d'irréductible ; elle est faite d'apports dont il faut établir la nature et l'importance et ce n'est qu'une fois la lumière faite sur ce point, qu'on la comprend pleinement et qu'elle s'explique. En outre, en se rendant compte de ses origines et, si le mot n'est pas trop brutal, de sa fabrication, on pénètre les procédés et le fonctionnement de l'esprit humain; ce fonctionnement, nous ne saurions
l'examiner en nous, si nous ne sommes pas créateurs Les créateurs nous font bien quelquefois des confidences ; mais ils ne disent, souvent même ils ne savent pas tout; le principal témoin est l'œuvre, dont il convient de discerner les éléments en rendant chacun à sa source. Toutefois ce genre de critique doit être pratiqué avec une discrétion, qu'on n'observe pas toujours ; il tend à exagérer la portée et l'étendue des influences. L'influence est une action sur quelque chose qui existe ; identiquement exercée sur deux tempéraments divers, elle produit des effets très différents ; on la subit plus ou moins complètement, selon qu'on est plus faible ou plus robuste, qu'elle est conforme ou opposée à votre nature. Tout mettre sur le compte des influences, ne rien réserver pour la force que représente le cerveau pensant individuel, c'est aller contre la réalité des choses, confondre l'œuvre d'art avec l'objet industriel, sous prétexte que dans l'une comme dans l'autre il entre des matières premières ; il est intéressant de voir de quoi elle est faite et comment elle a été faite ; mais elle n'a jamais été faite à la machine. D'autre part, si tout réagit sur tout, il n'en est pas moins vrai qu'une pierre tombant au milieu de l'océan ne propage point jusqu'à ses bords des ondes perceptibles; il y a des influences prochaines, dont le résultat est certain et notable; il y en a de lointaines, qui restent vagues et problématiques ; la détermination des influences méconnaît trop souvent les limites et perd pied dans d'incertaines possibilités.
Dédaigneux de l'investigation des sources, instructive lorsqu'elle est modérée et juste, mais toujours laborieuse,
peu soucieux d'errer aux alentours et parmi les antécédents, d'autres critiques s'installent au cœur même de l'œuvre. Lorsqu'on lit un livre, on n'est que trop porté à en accepter les idées, surtout si elles sont séduisantes et exposées avec talent, ce qui peut le rendre dangereux; ils les discutent, les pèsent pour en fixer la valeur et les confrontent avec les leurs ; cela reste subjectif, mais vivant et dramatique, puisqu'il y a là deux interlocuteurs qui contestent entre eux ; c'est un gain pour l'intelligence, si le critique est un penseur, tout en ne pensant qu'à propos d'autrui, si ses idées sont ingénieuses, neuves, s'il reprend le sujet traité et l'envisage d'autre façon, s'il apporte des vues qui lui soient propres et qui frappent. Le danger c'est que, dans l'ouvrage qu'il est censé commenter, il ne cherche qu'une occasion de se mettre en scène et de briller, d'étaler sa personne et son esprit, qu'il emplisse de lui ses articles au détriment de l'auteur ; si c'est toujours lui qu'on retrouve avec ses idées et ses manières de voir, on se fatigue du procédé et l'on se demande pourquoi il prend le biais de la critique au lieu de les exposer en son nom.
La critique littéraire strictement intellectuelle. — J'ai dit que les littérateurs inventent peu ; en revanche, ils se passionnent pour les grandes idées et les gravent dans la conscience humaine. Ce qui intéresse l'intellectuel dans l'œuvre littéraire, c'est ce qu'elle contient de pensée; c'est le noyau qu'il dégage et auquel il s'attache ; il voit en elle un effort d'esprit, qui n'avait pas encore été fait, qui vient s'ajouter à d'autres et qui est un gain pour l'humanité. Il
laisse tomber les productions insignifiantes et éphémères, où la matière littéraire est triturée sans profit pour personne, qui amusent un instant la badauderie contemporaine et ne vivent qu'un jour. Il retient celles qui sont un événement, qui forment un indispensable anneau dans la chaîne de la pensée humaine, tout le reste n'étant que poussière, et qui ne périront pas ; c'est en somme la besogne que la postérité anonyme fait à tâtons et tant bien que mal. Il essaie de la devancer dans ses jugements en se libérant des théories incomplètes et fausses, des préjugés momentanés, de l'engouement et de la mode. Sous l'enveloppe artistique,il démêle la pensée substantielle qui fait la nourriture de l'humanité. Très différente de la critique esthétique, sa critique a pourtant quelque ressemblance avec elle ; elle se tient sur des hauteurs différentes, mais de même niveau ; il met hors de pair les grands esprits qui instruisent ; il ne considère pas la valeur d'art, mais la valeur de vérité ; il attire l'attention non sur la beauté, mais sur la lumière.