CHAPITRE XII
La crise du respect. — On prête un joli mot au cardinal Richard, l'ancien archevêque de Paris ; un de ses vicaires lui disant un jour: « Monseigneur, le respect s'en va. — Vous vous trompez, mon cher ami », lui réponditil, « vous vous trompez; il est parti. » A en juger par l'opinion courante, ce ne serait point là seulement une boutade spirituelle, mais l'expression d'une vérité, que l'expérience de chaque jour confirme et dont chacun est en mesure d'apporter la preuve. Qui n'a répété maintes fois : « Il n'y a plus de respect » ? Mais, si la phrase est usuelle, on la prononce avec des inflexions variées, tantôt avec dépit, comme la constatation irritante d'un fait, qui vous atteint personnellement et dont on souffre, tantôt avec une complaisante ironie, quand l'irrévérence s'adresse à autrui et qu'elle est justifiée, tantôt enfin avec légèreté et non sans une nuance de scepticisme, comme si la chose après tout n'était pas si sûre ou que ce ne fût pas un mal. Admettons provisoirement qu'il n'existe plus ;
comment et pourquoi a-t-il disparu ? L'intellectuel y est-il pour quelque chose et mérite-t-il d'être traité, comme on est porté à le faire, d'homme qui ne respecte rien ?
Qu'est-ce que le respect ? — Qu'est-ce que le respect ? C'est la reconnaissance méditée et voulue d'une supériorité à qui on rend hommage et devant laquelle on s'incline. Il comporte une part d'abnégation et d'humilité ; une personne qu'on respecte est par un certain côté au-dessus de vous ; tacitement on en convient ; et c'est en cela que le respect diffère de l'estime ; estimer c'est apprécier une valeur ; mais, parce qu'on découvre chez autrui une valeur et qu'on lui attribue son juste prix, on n'avoue point par là même qu'on n'en possède point une équivalente et peutmème sous-entend-on le contraire ; on se met de plainpied avec quelqu'un qu'on estime et on attend de lui sur soi un jugement analogue ; parfois l'assurance qu'on donne de son estime ne va pas sans un air protecteur ; on est bien aise de laisser voir que, si on est capable d'apprécier les qualités qu'on reconnaît, c'est parce qu'on sait en être pourvu en abondance. Naturellement le respect ne va pas sans l'estime ; il est quelque chose de plus ; mais en revanche il est beaucoup moins que l'admiration ; l'admiration s'adresse à une qualité saillante, disproportionnée avec celles qu'on se connaît ; c'est une confession d'infériorité plus marquée que le respect ; cependant elle coûte moins ; car les gens qu'on admire sont rares et appartiennent à une élite si haute, si restreinte, qu'on n'a pas la prétention d'y figurer.
Ce n'est point préciser assez que de définir le respect
la reconnaissance d'une supériorité ; car toutes ne le commandent pas. La plus pénible à constater est celle de la force, parce que c'est une menace d'oppression, qu'on ne lutte pas avec elle à armes égales, qu'on ne s'y soustrait qu'en biaisant, par la ruse toujours inavouable et dégradante ; nous la redoutons, nous la détestons ; elle n'a rien qui inspire le respect et nous le lui refusons dans une révolte sourde. Certains de nos semblables ont une sensibilité plus aiguë, plus développée que la nôtre, un cœur meilleur et plus ouvert, sont plus compatissants à la souffrance, plus capables d'émotion, de dévouement, de sacrifice ; en comparaison d'eux nous nous trouvons secs. D'autres ont une intelligence mieux organisée, plus vive, plus pénétrante ; ils comprennent ce que nous ne comprenons pas ; ils ont des lumières et des facilités qui nous manquent. D'autres enfin ont plus de volonté, de décision, font des choses dont notre mollesse est incapable. Ces supériorités provoquent en nous des sentiments, qui n'ont rien de commun avec le respect ; nous regrettons de ne pas les posséder, nous estimons plus heureux ceux qui en jouissent ; nous les louons sans réserve, quand elles se manifestent avec éclat. Or elles ont un trait identique : ce sont des dons de nature ; ceux qui les reçoivent en partage sont des favorisés ; elles ne nous sont pas échues ; nous n'y pouvons rien ou peu de chose. Il s'en suit que ce qui commande le respect ce n'est pas une supériorité quelconque ; c'en est une qu'on doit en partie à soi-même, qu'il nous est loisible d'acquérir, si nous le voulons fermement, et que nous n'avons à un moindre degré que parce
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que nous n'avons pas fait l'effort nécessaire, en un mot la supériorité morale.
Nous admirons la vertu, lorsqu'elle se hausse au degré suprême et se traduit par des actes dont l'exceptionnelle beauté, la générosité nous dépassent ; nous la respectons, lorsque, sans frapper l'attention par des traits extraordinaires, elle accomplit simplement tout le devoir. Il faut respecter l'honnête homme ; l'honnête homme n'est pas un héros ; le cours de sa vie paraît banal ; il ne Ta point marqué de ces exemples saillants qu'on recueille ; mais il l'a imprégné tout entier d'une moralité, qui ne s'est jamais démentie. Il ne s'est dérobé à aucun des devoirs que la vie nous impose et il les a tous remplis exactement ; il a travaillé dans la mesure de ses forces et de sa condition ; de ce travail il a fait profiter les siens dans le présent et il a songé à leur avenir. Il a accepté les charges de la famille, bien qu'il sût que ce sont réellement des charges, parce qu'à un certain âge n'être pas un père de famille, c'est être un homme inférieur et incomplet. Il n'a pas cherché dans le mariage à conclure une affaire ; il a choisi celle, dont les qualités promettaient une compagne dévouée, une mère irréprochable, avec qui il espérait vivre en communauté de sentiments, dans une affection réciproque et une égale application au devoir. Il a élevé ses enfants de son mieux, sans plaindre les sacrifices, en développant leurs aptitudes, en leur donnant des idées saines, en surveillant leur moralité. Dans ses rapports avec ses semblables il n'a pas trompé, ne s'est point approprié ce qui ne lui appartenait pas, n'a pratiqué ni la violence, ni la ruse ; il
a rendu service autour de lui autant qu'il l'a pu. Il est un de ces honnêtes gens qu'on ne remarque guère, parce qu'ils mènent une existence tout unie, qu'ils sont l'entourage normal auquel nous sommes habitués et que nous avons la prétention de leur être pareils ; le respect leur est dû ; car, s'il n'est pas malaisé d'être honnête dans une circonstance donnée, ce n'est pas un mince mérite que de l'être toujours et sans défaillance.
Les nuances du respect. — Passons en revue les principales choses auxquelles s'attache le respect ; il comporte des nuances et des sentiments en sous-ordre qui le diversifient ; mais il s'applique toujours à une valeur morale. Nous respectons les cheveux blancs ; or les cheveux blancs sont tout simplement le signe qu'on a vécu longtemps. Mais, quand on a vécu longuement, on a beaucoup vu, beaucoup expérimenté, réfléchi ; on s'est aperçu qu'indépendamment de tout système philosophique, être moral c'est comprendre la vie de la façon la plus raisonnable et la meilleure, même au rapport de l'intérêt. On est en outre guéri des passions violentes, qui portent aux excès condamnables; il y a des fautes qu'on ne commet plus, parce qu'on en a éprouvé les conséquences funestes ; il y en a d'autres qu'on ne peut plus commettre, parce que la nature y a pourvu, en nous en enlevant les moyens. On est sans doute moins actif pour le bien ; mais on l'est aussi pour le mal; la morale négative n'est pas toute la morale; elle en est une partie importante et de la morale la modération est une condition essentielle. D'une part, le vieillard est revenu de bien des égarements et il a des lumières ; de
l'autre, il ne saurait plus guère être nuisible, s'il n'est pas nécessairement bienfaisant. Le respect que nous sommes disposés naturellement à lui témoigner est une sorte de crédit que nous lui faisons sur des apparences, mais sur des apparences rarement trompeuses ; c'est un respect de probabilité et de supposition.
La disproportion d'âge est pour quelque chose dans le respect que nous avons pour nos parents ; mais il y entre un autre élément, dominant et décisif, qui est la reconnaissance. Nos parents sont des hommes comme les autres et il n'y a pas de raison nécessaire pour qu'ils soient meilleurs et plus respectables qu'eux; la plupart des hommes ont des enfants et d'aucuns sont de purs coquins ; mais il y a pour nous un motif capital de ne pas les juger avec la liberté d'esprit indifférente, qui est légitime vis-à-vis de nos semblables. Ils ont fait beaucoup pour nous ; ils ont élevé notre enfance ; ils ont conservé pour nous une affection plus ou moins éclairée, plus ou moins tendre, mais qui se distingue de toutes celles dont nous pouvons être l'objet et ne se retrouve pas ailleurs ; ils nous ont été plus ou moins utiles, mais ils ont voulu l'être. Gela nous met à leur égard dans une situation spéciale ; nous ne sommes pas chargés d'apprécier leur conduite à tous les points de vue, comme le font ceux qui ne leur doivent rien ; nous nous trouvons obligés de considérer la valeur morale qu'ils ont dégagée vis-à-vis de nous : or cette valeur est réelle, à moins d'indignité totale et flagrante ; c'est à elle que s'adresse le respect que nous leur devons ; ce respect, ce n'est pas uniquement pour constater un fait matériel
Cartallt. — L'intellectuel. 16
qu'on l'appelle Filial ; il résulte de rapports qui ne sont pas ceux qu'on a avec tout le monde ; l'épithète le caractérise comme quelque chose de spécial et le justifie dans tous les cas.
Nous nous respectons nous-mêmes ; qu'est-ce à dire ? Pour peu que nous soyons cultivés, nous avons ou nous prétendons avoir une certaine moralité. Elle peut être plus ou moins haute, se manifester plus ou moins par des actes ; nous avons fait plus ou moins d'efforts pour l'acquérir ; mais nous y tenons, soit pour notre édification personnelle et la satisfaction de notre conscience, soit par point d'honneur, c'est-à-dire pour que nos semblables, qui en ont une eux aussi, ne nous estiment point inférieurs. C'est cette moralité que nous respectons en nous, que nous ne voulons point dégrader, compromettre par des besognes qui la diminueraient et qui nous paraîtraient infamantes. C'est nous-mêmes que nous respectons, quand nous disons que nous respectons l'enfance. Les enfants sont dans l'état antérieur à celui de moralité qu'on appelle improprement l'état d'innocence, ignorants et irresponsables ; ils ne peuvent passer de l'un à l'autre, ce qui est nécessaire et inévitable, que par un intermédiaire, l'expérience du mal; or nous craignons pour l'enfant l'attirance du mal une fois révélé, parce que nous ne savons jusqu'à quel point elle sera forte sur lui et s'il y résistera, si nous parviendrons à lui en inspirer l'horreur ou si nous le mettrons tout bonnement, en l'initiant, à même de le commettre. C'est donc par un scrupule envers nous-mêmes et de peur d'avoir à nous faire des reproches, que nous préférons nous en remettre
au hasard des circonstances, ce qui est du reste la pire solution. Dans le même sens nous disons que nous respectons la faiblesse ; celle-ci est à notre dévotion ; elle n'a pas les moyens de se défendre efficacement ; c'est une proie toute préparée ; nous répugnons à nous en saisir, parce que la disproportion est trop à notre avantage et la victoire trop facile ; nous n'entendons manquer ni de discrétion, ni de délicatesse ; ce sentiment entre pour une part dans le respect que nous portons à la vieillesse ; un vieillard est un être affaibli ; quand nous sommes dans la force de l'âge, nous en aurions raison sans peine ; mais ce serait abuser ; une certaine pudeur nous le défend ; c'est pourquoi nous souffrons de lui des remontrances, des leçons qui partant d'un homme de notre âge nous offenseraient et que nous relèverions sans merci. Une pitié nous arrête et la conviction que la lutte, très inégale, serait sans gloire.
Comme tous les mots, le mot « respecter » a beaucoup perdu de son sens primitif, non pourtant que dans les emplois que nous en faisons il n'en subsiste un souvenir et des traces. Alors même qu'il ne semble plus signifier que « s'abstenir d'attaquer, d'enfreindre », il reste parfaitement clair, bien que ce soit sous-entendu, qu'on s'abstient pour une raison morale. On respecte les lois de son pays alors même qu'on pourrait s'y soustraire et qu'on les trouve injustes, parce que ce jugement d'injustice est toujours subjectif, qu'il pourrait paraître entaché d'intérêt personnel, étant d'accord avec cet intérêt, et qu'il vaut mieux qu'elles conservent leur prestige, puisqu'il est moral
qu'elles soient établies et qu'elles fonctionnent. On respecte la vie, la propriété d'autrui, quand on pourrait y porter atteinte, pour des considérations de droit et de moralité. Si le voleur, qui ne s'en prend point à une propriété parce qu'il la sait sérieusement gardée, disait qu'il la respecte, il ferait sourire, sa réserve provenant d'une tout autre cause que d'un scrupule moral. On dit improprement qu'on respecte des opinions qu'on estime fausses ; le respect ne va pas à ces opinions, qui n'en méritent aucun, mais à l'a personne qui les professe et qui en est digne ; il se peut qu'elle soit parfaitement honnête, sincère, loyale, qu'étant donnés son éducation, les circonstances, le milieu où elle vit, il lui soit à peu près impossible d'en avoir d'autres ; nous nous imposons donc de ne pas les combattre et nous nous taisons, parce qu'elle a des qualités qui nous en font un devoir.
Le prestige du respect. — C'est parce que le respect est un hommage à la moralité d'autrui, l'aveu que celle-ci est supérieure à la nôtre, qu'il nous coûte et que nous n'en sommes point prodigues ; c'est pour cela que nous en sommes avides. Si convoités que soient les avantages matériels, ils ne nous satisfont pas complètement, quand ils n'entraînent pas ce surcroît délicieux, qui est un présent libre et spontané, qu'on n'impose point par des moyens de contrainte grossiers et qu'on appelle le respect. Le respect flatte notre vanité secrète ; il la flatte autrement que la louange, qui elle aussi est notre vif et constant désir, et parle au cœur un autre langage. On aime à être loué de toutes ses supériorités, alors même qu'elles sont natu-
relies et qu'on n'a eu aucun mérite à les acquérir ; une jolie femme est ravie qu'on vante sa beauté, le possesseur d'une grosse fortune la splendeur de ses réceptions et le luxe de ses équipages. Le respect ne se dépense pas à tout propos, choisit ce qui lui parait digne, c'est-à-dire justement ce qu'il y a chez l'intéressé de plus personnel et de plus honorable ; les âmes frivoles se grisent de louange même superficielle et exagérée ; elles n'y regardent pas de si près, ferment les yeux sur l'origine et la qualité, l'acceptent de toute valeur et de toute main ; elles y sont d'autant plus sensibles, qu'elle est plus montée de ton, débordante et enthousiaste et, quand elles l'écoutent, les fumées de l'orgueil leur troublent le cerveau ; les esprits sérieux préfèrent le respect et c'est surtout lorsqu'il leur vient de personnes estimées pour leur mérite et leur clairvoyance, qu'il leur est particulièrement agréable et qu'ils en sentent tout le prix ; il n'a pas les vivacités et les ardeurs de la louange, il est plus froid et n'enivre pas, mais c'est une adhésion plus entière de la personne qui le témoigne ; il ne provoque point l'orgueil, mais cause un contentement profond ; c'est le régal des délicats. Nous y tenons tant, que, si nous ne pouvons l'inspirer réellement, nous nous efforçons tout au moins d'en obtenir les marques extérieures; quand notre situation nous le permet, nous les exigeons ; à cela nous sacrifions volontiers le solide ; l'argent nous échappe facilement des mains, lorsqu'il s'agit d'être salué jusqu'à terre et appelé « Mon prince ». Ainsi s'établit un commerce assez malhonnête, mais qui ne trompe aucune des deux parties ; celui qui achète les courbettes
et les révérences sait bien que le respect sincère ne se paie point et qu'on ne trafique que des apparences, celui qui se confond humblement avec une affectation cérémonieuse ne se croit pas obligé de le ressentir. L'ardeur avec laquelle nous recherchons les signes menteurs d'une déférence de pure forme montre tout le prix du respect véritable.
Prétentions injustifiées au respect. — De tout temps et particulièrement dans la société française antérieure à la Révolution on a tenté de l'attacher à des choses avec lesquelles il n'avait rien à faire ; toutes les supériorités ont prétendu se le faire attribuer comme un droit. L'autorité ne se contentait pas de réclamer l'obéissance, qui est son dû ; elle se repaissait du spectacle des échines docilement ployées. et des génuflexions. Et ce n'était pas seulement à l'autorité suprême, au Roi, qu'allaient ces manifestations humbles du respect ; tous les dépositaires de l'autorité, dans une gradation descendante, tenaient la main à ce qui leur en revenait proportionnellement ; le rang ne conférait pas seulement des privilèges effectifs, mais l'avantage de traiter de haut ses inférieurs ; les manants étaient astreints à se courber devant les grands seigneurs aussi bas que ceux-ci devant la majesté du roi; aux marauds revenaient les coups de bâton, aux écrivains irrévérencieux la Bastille. Les bourgeois riches tâchaient d'obtenir les mêmes faveurs et les parvenus, les traitants bouffis d'or étaient là-dessus d'autant plus rigoureux que leurs ambitions étaient plus contestables et soulevaient des protestations plus révoltées. Tous, au surplus, même dans le régime démocratique, nous sommes piqués de la même gloriole ; que
de gens affectent des dehors graves, évitent de se compromettre, cachent soigneusement sous des dehors dignes leur insignifiance, pour jouir de cette atmosphère de respectabilité dans laquelle leur personne se carre et affirme son importance ! Si nos Ministres ont renoncé au titre d'Excellence, c'est sans doute sous l'empire du principe de l'égalité, peut-être plus par crainte qu'on ne pût pas toujours tenir son sérieux en le leur donnant.
Survint l'inflexible raison de Pascal ; il distingua divers ordres de grandeurs et fit le départ entre elles suivant leur caractère, leur origine et la nature des prérogatives qu'il est juste de leur accorder. Il y a différents genres de prééminences dans la société ; celles qui sont d'évidence légitimes ne reposent point toutes sur les mêmes bases et n'entraînent point des conséquences identiques ; il y a là-dessus des illusions que dissipent la stricte logique et la considération impartiale des choses. L'autorité est nécessaire; mais elle n'a droit qu'à l'attribut, sans lequel elle ne serait qu'un vain mot, la soumission pleine et entière ; nous ne sommes pas obligés de la saluer chapeau bas ; il se peut que l'homme qui en est investi soit par ses qualités personnelles et ses vertus digne de respect ; nous le lui accordons par un consentement libre et motivé, mais c'est à lui qu'il s'adresse et non à sa fonction. La richesse assure à celui qui la possède des avantages qui ne sont pas médiocres ; qu'il en jouisse sous les conditions déterminées par les lois, rien de plus juste ; par elle-même elle ne lui donne pas droit au respect du plus pauvre ; c'est affaire qui se règle entre les consciences ; l'honnête
homme à pied se conduit k cet égard comme il lui plaît envers le faquin en voiture, pour employer l'expression vieillotte de Boileau. Si la richesse a été bien acquise, si celui qui en profite en fait un noble usage, s'il est généreux, s'il y fait participer ses semblables moins fortunés, s'il dote sa patrie de fondations utiles, il recueillera comme homme le respect ; sinon il sera méprisé et ce sera justice.
Telle est dans toute sa simplicité la doctrine de l'intellectuel ; il n'hésite pas à troubler la quiétude des situations établies en leur retranchant ce qu'elles revendiquent sans droit et par abus; il regarde en face les fausses grandeurs et leur dénie le respect, parce qu'en vertu de la définition qu'il en a donnée il ne s'applique point à elles . Naturellement ceux qui en jouissaient paisiblement par suite d'une longue possession se sont cabrés contre cette audace subversive et ont crié à la spoliation. Les hommes sont enclins d'abord à exagérer le tort qu'on leur fait, ensuite à généraliser ce qui est individuel ; l'humiliation devient moindre et Pamour-propre trouve son compte ; on se sent moins directement atteint par une mesure universelle que par une mesure particulière. Il est pénible de convenir qu'on ne vous respecte plus ; on se tire jusqu'à un certain point d'affaire en déclarant qu'on ne respecte plus rien ; ainsi les intéressés, au lieu de faire retour sur eux-mêmes et de discuter leur cas spécial, ont essayé d'englober tout dans leur déchéance et de proclamer la disparition totale du respect.
Manquements injustifiés au respect. — Us n'avaient
pis absolument tort. Le bouleversement opéré par la Révolution, le renversement de tant d'institutions vénérables par 'eur âge, l'esprit d'indépendance qui a rompu fiévreusement toute entrave, l'essor des ambitions, des prétentions qui n'acceptent aucun joug ne sont pas des circonstances favorables à la permanence du respect. Le vulgaire inculte, incapable d'apprécier sainement les choses, de faire les distinctions nécessaires, de penser par lui-même, voyant s'écrouler tant de traditions qu'on lui avait appris à révérer comme le fondement même de l'édifice social, en a conclu qu'il n'y avait plus rien de respectable. Ceci devait arriver; d'autant plus que le respect implique une subordination, qui est une blessure d'amour-propre, à laquelle on se résigne avec peine. Le peuple a considéré l'abolition du respect comme la disparition d'une coutume surannée et le couronnement de son émancipation. Les jeunes gens entendent autour d'eux tout discuter ; ils en tirent cette conséquence que tout est remis en question et en profitent pour s'affranchir du respect; cela concorde à merveille avec le sentiment de force qu'ils ont en eux, leur élan vers les idées nouvelles, leur confiance dans leurs ressources et l'ignorance des choses de la vie. Les écrivains débutants, qui, pour se faire connaître d'un coup et conquérir la notoriété, ne sont pas scrupuleux sur le choix des moyens, n'hésitent pas devant le scandale et s'attaquent délibérément à ce qui est consacré; l'irrévérence systématique est une des armes de l'arrivisme impatient; en traitant de préjugés les vérités essentielles, on heurte, on effarouche et on fait parler de soi. De tout cela résulte un affaiblisse-
ment général du respect ; mais cela tient surtout à ce qu'on ne sait plus ce qu'il faut respecter.
Attitude de l'intellectuel. — Cet affaiblissement, étant donné le peu de logique de la nature humaine, ne pouvait manquer de se produire; les intellectuels n'en sont responsables qu'autant que l'est le chirurgien des trouble? qu'occasionne à l'organisme une opération indispensable et réussie. Ils ont eu pour but unique d'accomplir une réforme du respect; ils l'ont plus strictement défini et dégagé des conventions; ils l'ont rendu clairvoyant; ce n'est plus une humilité vague dans laquelle on se réfugie devant des injonctions menaçantes, mais le désir honorable et généreux d'accorder à un mérite d'ordre spécial la récompense juste. Au respect de tradition et de crainte ils ont substitué le respect calculé et volontaire. Ce faisant, ils l'ont fortifié ; lorsqu'on sait pourquoi on le témoigne, lorsqu'on est convaincu qu'il est bien placé, on ne risque pas de le laisser ébranler et de le perdre ; il est sur des assises qui en garantissent la solidité. D'autre part, s'il s'est réduit en quantité et en étendue, il a gagné en qualité; se réservant pour ceux qui en sont dignes, il apporte un hommage plus éclairé, plus pur, plus conscient, fait de ce qu'il y a dans l'âme de plus haut et de vraiment moral. Ainsi il a plus de prix pour ceux qui le reçoivent ; il est plus léger à porter pour ceux qui le pratiquent ; le respect forcé comporte des réticences morales et des protestations intérieures ; le respect libre et réfléchi se donne du fond du cœur avec la satisfaction sincère qu'éprouve l'homme loyal à payer une dette.
L'intellectuel est heureux d'avoir quelque chose à res-
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pecter ; il a pour principe de respecter tout ce qui est respectable et de ne respecter que cela ; sa décision est si judicieuse que je ne vois pas ce qu'on pourrait lui objecter. Le mal n'est pas du reste si grand qu'on le prétend; pour ne pas sortir des milieux intellectuels, on constate que l'élève y respecte le maître ; il le respecte pour le travail qu'il s'est imposé afin de devenir savant, pour la vie austère qu'il a menée, pour la peine qu'il s'est donnée à lui transmettre ses connaissances, à les approprier à la nature de son intelligence, pour l'intérêt qu'il lui a témoigné et surtout pour les services qu'il rend à la culture générale. Quel est du reste le magistrat intègre, le fonctionnaire loyal et dévoué, l'homme d'honneur irréprochable, le bienfaiteur des déshérités, qui ne sente s'épanouir discrètement autour de lui cette fleur du respect d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare ?