CHAPITRE XIII
La nature et l'homme. — L'enfant rapporte tout à lui ; c'est un instinct qui persiste chez l'homme ; en considérant la nature qui l'environne et dont il jouit à son gré, sa première pensée est qu'elle a été faite tout exprès pour lui ; cet optimisme naïf est celui du dormeur de La Fontaine, qui, réveillé par un gland qui lui tombe sur le nez, se félicite que la Providence n'ait pas fait croître les citrouilles sur les arbres et oublie du reste les noix de coco. Dieu fit bien ce qu'il fit — à son point de vue sans doute, pas toujours au nôtre.
Ce qui est certain, c'est que la nature n'apas été faite contre l'homme et qu'il n'a pas trop à se plaindre d'elle, puisqu'au bout du compte il y subsiste et s'y multiplie. Elle n'est cependant point pour lui une mère tendre et aux petits soins. Si elle le nourrit tant bien que mal, elle a parfois le caprice de le tuer brutalement ; les cataclysmes qu'elle déchaîne ne se contentent point toujours de victimes isolées ; elle ne s'inquiète pas du nombre. Elle est incom-
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mode et peu soucieuse de ses aises et de ses intérêts ; tantôt elle le glace, tantôt elle le brûle ; il y a des parties de la terre qui sont inhabitables; les climats tempérés eux-mêmes ne sont point des paradis ; on est fatigué des lamentations incessantes du paysan ; pour peu qu'on s'occupe d'agriculture, on s'aperçoit qu'elles ne sont pas déplacées ; c'est tantôt une pluie diluvienne, tantôt la sécheresse torride. qui contrarient ses espérances et diminuent sa récolte. La nature est avare ; ce que donne le sol, il faut le lui arracher à force de travail et d'un travail maigrement rémunéré. Elle est maussade, hostile, sinon avec animosité, au moins avec une parfaite indifférence ; tout va, mais cahin-caha. Il semble qu'avec un peu plus de bienveillance de sa part tout pourrait aller beaucoup mieux et il n'est pas difficile d'imaginer une existence plus confortable que la nôtre.
La lutte contre la nature. — Pour vivre il faut lutter contre elle; or — ceci est curieux — , loin de paraître redouter la lutte, elle nous y invite et, en loyale adversaire, elle nous fournit des armes, comme si elle voulait égaliser les chances. Pour que nous ne succombions pas sous ses brutalités, elle nous a pourvus d'une faculté passive et inconsciente d'accommodation ; les Lapons et les nègres se sont faits à ses rigueurs. Pour le conflit actif elle nous prodigue les ressources : elle nous a donné nos bras ; quand on songe à ce que nos ancêtres ont fait avec leurs bras et des outils primitifs on est stupéfait des résultats obtenus ; on l'est bien davantage en songeant que, même en ce siècle de machinisme, chaque jour, sur toute la surface du
globe des millions de bras sont occupés à la modifier, à susciter et à récolter ses produits, à transformer en objets à notre usage les matériaux bruts ; ces bras individuellement faibles constituent par leur nombre une puissance énorme et réalisent une somme de travail, des résultats inouïs. Un don bien plus précieux est celui de l'intelligence, qui a conçu l'idée qu'on ne pouvait la laisser telle qu'elle est, qui, cette idée conçue, s'est appliquée inlassablement à la mettre à exécution, en inventant des machines, qui centuplent notre action et nous ménagent sur elle une prise extraordinaire. Il y a plus : au lieu de se réserver jalousement ses forces, elle les met à notre disposition, pour que nous les fassions servir à nos besoins ; il lui est parfaitement égal que l'électricité nous tue ou transporte nos dépêches ; de nuisibles qu'elles sont, il nous est loisible de les rendre bienfaisantes. Il y en a qu'elle a cachées et qui pendant de longs siècles sont demeurées insoupçonnées ; mais nous avions en nous les moyens de les découvrir ; c'est tout un arsenal, dont elle s'était amusée à dissimuler les clefs pour que nous ayons la peine de les trouver; combien en reste-t-il encore, qui ont jusqu'à présent déjoué nos recherches ! L'auteur du monde nous l'a donné, sinon à refaire, au moins à corriger et à transfigurer; la nature est comme une ébauche, que nous aurions à achever pour l'approprier à nos nécessités et à nos désirs. Ce qui rend notre époque passionnante, c'est la rapidité avec laquelle cette œuvre s'accomplit actuellement, l'imprévu et l'importance du succès. Nous vivons notre temps en nous attachant à des frivolités ; une pièce de
théâtre qui réussit nous occupe tout un hiver ; une guerre sanglante, qui déplace des frontières, nous tient en suspens durant de longs mois ; tout cela n'est que bagatelle ; ce qui est capital, c'est l'accroissement continu et extraordinaire de notre connaissance des ressources que la nature tient en réserve et qui seront demain mises à notre service ; les perspectives sont infinies ; nous entrevoyons un monde où des forces naturelles énormes, que nous ignorons encore, seront réglementées normalement pour notre utilité. Il y a des modifications que nous n'osons espérer, tant elles sont disproportionnées à nos moyens actuels, mais nous ne savons dans quelle mesure nos moyens se développeront et jusqu'où reculeront pour nous les limites du possible. Là-dessus il vaut mieux se taire et ne pas appeler, pour le prévoir, l'imagination à notre aide ; non pas qu'il y ait danger, comme on pourrait le croire, qu'elle ne dépasse de beaucoup les réalisations futures et ne nous leurre de rêves ambitieux ; elle est pauvre au contraire et, si elle a jamais devancé quelques-uns des progrès de la science, c'étaient des progrès prochains ; elle combinait des éléments déjà connus et qu'on était sur le point de mettre en œuvre ; la science nous réserve moins de déceptions que de surprises.
La défense et le perfectionnement de notre organisme. — Notre corps, si bien organisé soit-il et si supérieur aux mécanismes inventés par l'homme, est loin de nous donner toute satisfaction. Nous nous en servons d'abord tel que nous l'avons reçu et sans rien demander davantage. Comme dans la jeunesse on sent abonder la santé et affluer
l'énergie, on en use sans chercher plus loin et il répond à tous nos besoins. Ce n'est qu'à la réflexion qu'on se rend compte de ses imperfections et de son insuffisance et qu'on se prend à le désirer meilleur. Jusqu'à présent nous n'avons pas réussi à prendre sur notre nature physique le même ascendant, à opérer les mêmes transformations que sur le monde extérieur. Gomme il touche de plus près à notre individualité, il semble qu'il soit moins malléable et moins facile à modifier. Nous augmentons sa vigueur par un entraînement raisonné, nous l'endurcissons contre les atteintes possibles du mal, nous le maintenons en bon état par l'hygiène, au demeurant nous le conservons à peu près tel qu'il nous a été donné. La lutte est entreprise avec opiniâtreté contre les maladies qui le menacent et nos positions sont plus ou moins avancées suivant leur diversité ; pour quelques-unes nous tenons la victoire ; là où jadis on ne connaissait que de vagues palliatifs inefficaces, le remède existe, qui promptement et sévèrement appliqué en a raison ; pour d'autres on se borne à empêcher les ravages du mal de s'étendre de proche en proche et à préserver les parties saines de l'organisme, afin qu'il puisse se défendre, puisque la nature, toujours soucieuse de nous armer contre elle-même, l'a doué d'une résistance qui parfois à elle seule triomphe ; d'une façon générale par une prophylaxie attentive on écarte les germes morbides et on leur interdit d'arriver jusqu'à nous; on arrête l'invasion par des lignes fortifiées. Tel est le plan de campagne substitué par la médecine rationnelle à la routine aventureuse d'es simples praticiens ; il n'aborde point partout l'ennemi de
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front, mais il circonscrit le terrain de l'impuissance et chaque jour se complète en rendant possibles sur plus de points l'action directe et l'offensive. Il compte à son acquis des résultats considérables ; il a prolongé la durée moyenne de la vie humaine, mais elle est toujours brève et, lors même que nous ne mésusons pas de notre corps, que nous ne le consumons pas trop vite, ce qui est le cas ordinaire, nous sommes toujours réduits à en envisager la fin. Toutefois il serait téméraire de prétendre qu'on ne réussira jamais à remplacer les cellules usées par des cellules de remplacement, comme on change les pièces d'une machine, qui, entièrement renouvelée, continue d'être; il y a pour l'homme de l'avenir de belles espérances.
Nous avons affiné nos sens; les sauvages, nos vénérables et ridicules aïeux, eussent été incapables d'apprécier l'harmonie d'une symphonie de Beethoven, l'éclat et l'accord des tons d'un tableau de Rubens. Nous n'avons pas réussi à en augmenter la puissance et la portée ; mais nous avons tourné la difficulté en fabriquant des instruments qui viennent à leur aide et, sans les modifier, les mettent à même d'accomplir leurs fonctions avec une perfection bien plus grande. Les sauvages avaient la vue plus perçante que nous; ils ne voyaient pourtant pas le soleil et la lune comme nous les voyons et le monde des êtres minuscules, que révèle seul le plus fort microscope, leur restait fermé. Ils avaient l'ouïe autrement ouverte que la nôtre ; mais ils ne savaient point rendre sensibles les sons imperceptibles en les grossissant; si bien qu'en définitive nous voyons et nous entendons cent fois mieux qu'eux, mais dans des conditions
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toutes différentes. D'une part, il est certain que nos sens se sont émoussés ; il semble que, du moment que nous essayons de sortir de l'animalité, nous en perdions les avantages ; si, mécontents des moyens dont nous a doués la nature, nous en cherchons de plus efficaces, celle-ci, froissée, nous retire ses faveurs et se désintéresse de nous; mais ce n'est là qu'une apparence ; c'est par pure négligence que nous laissons dépérir nos facultés natives en essayant d'y suppléer autrement ; il ne tiendrait qu'à nous de retrouver par un entraînement judicieux l'acuité des sens des sauvages, si la vie civilisée ne rendait cela superflu ; la compensation est du reste à notre avantage ; nous avons presque complètement perdu l'instinct, qui est demeuré si développé chez les animaux : on s'afflige que l'homme absorbe sans s'en apercevoir le poison, tandis que le flair de la bête en liberté l'en préserve ; mais l'analyse chimique nous décèle le poison infailliblement, tandis que l'instinct peut être en défaut ; témoin le succès de la mort aux rats. D'autre part, nous restons malgré tout tributaires de la nature ; nous ne saurions nous passer d'elle et lui rendre nos organes en lui disant que nous nous en sommes procuré de meilleurs; les instruments, leurs auxiliaires, nous restent extérieurs ; il est vraisemblable qu'il en sera toujours ainsi ; on ne prévoit pas l'homme des siècles à venir s'étant incorporé un télescope ou un microscope et c'est une indication timide et douteuse que celle de ces humoristes, qui nous le montrent sortant de l'œuf avec un chapeau haut de forme sur la tête et un lorgnon sur le nez.
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La réglementation des appétits. — Nous sommes pourvus d'appétits que nous satisfaisons machinalement et qui nous sont si naturels, que nous ne nous concevons pas sans eux ; boire, manger, dormir nous paraît une chose toute simple et essentielle à l'homme; il y a même des gens qui ne vivent que pour cela ; laissons de côté les fonctions basses, qui nous valent un soulagement appréciable, mais qui, de l'aveu de tous, sont répugnantes; les autres, si on les considère de sang-froid et avec un œil d'intellectuel, ne sont pas moins risibles, désobligeantes, fâcheuses. Estce un homme que cet être enfoui sous ses couvertures, étendu sans mouvement, privé de toute conscience et qui ne se distingue d'un cadavre que parce qu'il respire ? Peut-on supposer qu'il est fait pour penser, pour agir, en le voyant enseveli dans cette torpeur ? Certes entre un dîner de bonne compagnie, relevé par de jolies toilettes, autour d'une table fleurie, sous la lumière tamisée des ampoules électriques, animé par une conversation spirituelle, entre ce dîner et le repas des fauves à la ménagerie, il y a une nuance. Pourtant, quelque soin que nous prenions pour le parer et l'ennoblir, c'est des deux côtés le même appétit qui se satisfait; il est grossier et nous ravale. La nature, qui suit ses desseins sans se soucier de notre amour-propre et prend ses précautions pour qu'ils se réalisent, nous asservit à nos besoins par le plaisir que nous ressentons à les contenter et par la douleur qui nous terrasse quand nous les négligeons ; peu lui importe notre humiliation à voir qu'ils nous sont communs avec la bête. L'homme sensuel essaie de lui faire pièce en accaparant
le plaisir et en se moquant de la l'onction ; le gourmand ne mange point pour se nourrir et fait de son palais un instrument de jouissance ; Don Juan n'a cure de la propagation de l'espèce ; mais ce n'est pas une solution ; la nature prend de terribles revanches en tarissant la source de nos voluptés et en nous punissant de lui avoir désobéi. L'homme sage réduit les besoins naturels au strict minimum et s'en acquitte sans y chercher plaisir et sans daigner leur accorder la moindre attention ; jusqu'à présent nous ne saurions faire mieux. Les ambitions intellectuelles vont plus loin; ne saurait-on inventer un autre moyen de réparer nos forces que le sommeil, qui diminue notre existence de près de moitié, supprimer les longues heures passées à table grâce à une alimentation concentrée et rapide que nous prendrions sans interrompre nos occupations, satisfaire nos appétits, puisqu'ils nous sont imposés, mais sans tant d'embarras et de temps perdu ? L'œuvre malheureusement n'est pas même entreprise et nous demeurons tels que nous a faits la nature, c'est-àdire à l'état brut.
Conquêtes intellectuelles. — La moralité. — Sur d'autres terrains nous sommes plus avancés ; la constitution de la moralité est le résultat du travail intellectuel. On se demande par quelle aberration J.-J. Rousseau a pu se figurer que l'homme naît bon ; l'observation montre qu'il naît actif, pourvu de tendances diverses, égoïstes, altruistes, idéalistes ; c'est un chaos de forces aveugles, d'impulsions qui le dirigent tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre et auxquelles il obéit, sans se douter s'il fait bien ou mal ;
on voit des enfants chez lesquels prédominent les unes ou les autres ; de ceux qui manifestent plus volontiers celles qu'on qualifie du nom de bonnes, on dira, si l'on veut, qu'ils sont nés bons et des autres qu'ils sont nés mauvais ; mais c'est leur appliquer le langage de la morale faite ; en réalité ils ne savent ce qu'ils font ; on en a vu sans penser à mal étrangler leur compagnon de jeu ; ils agissent sans discernement. C'est à la réflexion que s'est constituée la science du bien et du mal ; comment ? Il est difficile de le dire, puisque nous n'avons pas assisté à son éclosion et qu'il est toujours périlleux de refaire l'histoire en suppléant par la logique aux documents qui manquent. Les philosophes se tirent d'affaire en supposant innée chez l'homme l'idée du Bien, qu'il aurait dégagée peu à peu. En réalité il a dû prendre conscience de ses tendances et en considérer les effets ; il s'est rendu compte qu'il était légitime de se conserver, de pourvoir à ses besoins, de veiller à ses intérêts, mais qu'en secourant ses semblables, en cédant à la sympathie qu'ils lui inspiraient, il faisait quelque chose de plus noble, de plus relevé, tout en étant tout aussi conforme à sa nature; c'est à ce que lui dictait l'instinct de générosité qu'il a attaché la notion du bien. Il est probable qu'elle lui est apparue d'abord très vague, contenant bien des choses qui se sont éliminées peu à peu. Il lui a sans doute fallu de longs siècles pour se débrouiller làdessus, pour la préciser, pour l'épurer. La nature lui a fourni des éléments, des possibilités de moralité; c'est sur ces possibilités qu'il a construit, en réalisant en lui l'ordre, l'équilibre, l'harmonie. Il n'y a pas de raison pour que les
choses ne se soient passées dans la préhistoire comme à l'époque historique, à partir du moment où nous en suivons révolution ; les systèmes philosophiques ou religieux envisagent l'idée du Bien, la définissent, la morale se crée, se complète, devient plus élevée, plus sûre d'elle-même; des principes y pénètrent ignorés précédemment ; ces systèmes des intellectuels n'ont fait que continuer avec plus de clarté, de décision, d'ampleur le sourd travail qu'ont ébauché les hommes primitifs au milieu des incertitudes et des erreurs ; les penseurs incultes et rudimentaires des cavernes et des huttes ont entrevu de très loin en tâtonnant quelque chose des grandes vérités que les philosophes des siècles cultivés devaient mettre en lumière. La morale est une œuvre intellectuelle par excellence. Ce sont les grands esprits qui ont porté la morale théorique au niveau qu'elle a atteint ; ce sont leurs idées qui par l'adhésion lente des intelligences s'introduisent peu à peu dans la morale pratique et, si celle-ci est très en retard sur celle-là, s'il faut pour constater un progrès certain prendre des points de comparaison très éloignés, c'est que l'intellectuel n'a pas d'action coercitive sur ses semblables et que, lorsqu'il a défini l'idéal de l'homme, il ne peut que le proposer, sans autre moyen de le faire prévaloir que la persuasion.
La cité future. — On peut exposer des hypothèses sur l'origine des sociétés, sur les causes qui ont amené les hommes à se grouper ; c'est un passe-temps inoffensif et nous ignorons tout là-dessus, puisque nous n'avons de documents que sur des sociétés déjà constituées. Ce qui est sûr, c'est que les hommes primitifs au moment de se grou-
per n'étaient pas des sages, qu'ils n'ont point commencé par envisager le problème social et par déterminer sur quelles bases devait reposer la société pour fonctionner le plus régulièrement possible et au mieux. Les sociétés que nous pouvons étudier, qui vivent sous nos yeux sont une composante de forces, qui n'ont pas été soumises à un ordonnancement initial. Ce sont des édifices de fortune, dans lesquels sont entrés les matériaux les plus divers et qu'on a réparés tant bien que mal, lorsque le besoin s'en faisait sentir; elles sont nées et ont continué d'exister au petit bonheur. Les principes les plus divers s'y sont succédé en laissant des survivances ; c'est une inextricable confusion : instinct dominateur qui s'étant emparé de l'autorité la fait servir à l'oppression, groupements constitués par des intérêts particuliers dressés contre l'intérêt d'autrui, aspirations à la justice qui s'attaquent partiellement aux abus, qui en suppriment et parfois en créent d'autres ; c'est une matière mouvante, chaotique, où les contraires se heurtent et se mêlent, où rien n'est en équilibre stable. A cet organisme de hasard, qui subsiste par la routine, il serait désirable d'en substituer un autre qui lut rationnel. L'homme, être intelligent, dirige sa vie privée d'après des principes sûrs ; on ne voit pas pourquoi il ne fonderait pas également sa vie publique sur des bases normales. La refonte de la société est une des tâches qui s'imposent à l'intellectuel et il a déjà fait beaucoup dans ce sens ; il n'y en a point qui soit plus ardue, plus périlleuse et où il se sente plus petit devant les obstacles.
La société existe ; or ce qui existe a un avantage extra-
ordinaire sur ce qui n'est que virtuel et une force de résistance énorme, surtout lorsqu'il a été consolidé par les siècles. Quels qu'en soient les inconvénients, on s'y est accoutumé et on finit par les sentir très peu. On tient éperdumentà son mode d'existence qui n'est que passable, alors même qu'on vous en promet un beaucoup meilleur, mais auquel on n'accède que par la mort. Parmi les membres de la société, il y en a qui s'y trouvent fort bien, qui jouissent d'avantages précieux et qui s'insurgent contre tout changement ; c'est la ligue des intérêts, sur lesquels la raison n'a pas de prise, car ils sont autre chose; et si ces intérêts sont légitimes, si ce ne sont point d'injustes privilèges, on ne voit pas pourquoi ils se sacrifieraient bénévolement. Ceux qui souffrent se sentent mal à l'aise et voudraient être mieux ; mais de quel mieux s'agit-il ? Cela reste pour eux très vague ; ils demandent simplement qu'on les débarrasse des misères présentes. Les premiers traitent les idéologues en ennemis déclarés ; les autres ne les connaissent point ou n'ont en eux, ayant été tant de fois déçus, qu'une confiance médiocre ; ils inclinent tout bonnement à la violence brutale, sans se douter qu'elle ne leur procurera qu'un soulagement momentané.
L'organisme social est d'une complexité infinie ; c'est par l'usage que les éléments se sont harmonisés et qu'un fonctionnement tolérable s'est établi. Quel est l'esprit assez puissant pour en concevoir un autre dans tous ses détails et pour ne pas se borner à des principes généraux dont il ne prévoit pas les conséquences et l'adaptation. Ici l'intellectuel est limité par l'insuffisance de ses facultés et le
plan reste à l'état d'ébauche. Il opère dans l'abstrait et c'est pour le concret qu'il travaille. Or combien avons-nous vu dans ces dernières années de réformes fondées sur des principes justes en eux-mêmes incapables de se maintenir dans la pratique ! Il est encore limité par la nature de l'homme ; c'est une ambition démesurée que de prétendre constituer la cité future ; car, ce que sera l'homme futur, nous l'ignorons; bornons-nous à la cité de demain ; or les hommes à qui elle s'appliquera sont les produits de l'éducation, des habitudes, des façons de penser actuelles; il faut tenir compte des contingences qu'ils représentent ; c'est pourquoi la cité de demain ne saurait être entièrement rationnelle. On se plaint quelquefois qu'on fasse des lois de circonstance ; mais on n'en saurait faire d'autres ; ce sont les seules qui, répondant à un besoin réel, aient chance de réussir.
En outre le principe même sur lequel reposera la cité future est-il incontestablement fixé ? On peut tomber d'accord, si l'on ne parle que de justice ; il est désirable en effet que la justice règne dans toute son ampleur et, comme nous sommes loin d'en être là, un champ s'ouvre pour les réformes, où l'on ne peut faire qu'œuvre utile. Une société d'où les iniquités seraient totalement bannies répondrait aux exigences les plus hautes de la raison. Mais l'homme n'est pas seulement avide de justice, il a soif de bonheur; si on lui proposait le choix entre une société où régnerait invariablement la justice et une autre où le bonheur parfait lui serait assuré, il n'hésiterait pas. Or le bonheur est chose essentiellement individuelle ; chacun le prend où il
l' entend et comme il l'entend. Tout au plus peut-on augmenter le bien-être, qui en est une des conditions matérielles et refouler la misère. Encore, si pour venir en aide aux déshérités on dépouille d'une large part de l'héritage ceux qui le possèdent, on déplace le bonheur, on n'en accroît pas la somme. Il n'est pas sûr que les hommes seraient plus heureux, si toutes leurs actions étaient réglées normalement ; ce serait peut-être le contraire. On ne crée pas le bonheur ; sur ce point les réformateurs en sont réduits à vouloir faire notre bonheur malgré nous, ce qui en est la négation même et une simple absurdité ; si bien que, si l'une des bases de la cité future peut être déterminée par la raison, l'autre, la plus importante, échappe et c'est ce qui rend l'œuvre difficile. L'intellectuel se heurte une fois de plus à un obstacle naturel qui l'embarrasse.
Enfin le penseur ne commande pas aux choses ; il énonce des doctrines dont la réalisation dépend d'autres que lui. En Allemagne les théories audacieuses et gigantesques flottent menaçantes dans le ciel, comme jadis y apparaissaient énormes les divinités duWalhalla ; elles ne descendent pas facilement sur la terre et restent suspendues ; en France elles tombent tout de suite entre les mains d'intermédiaires de bas étage et fermentent dans les bas-fonds ; elles traversent des cerveaux étroits, qui les comprennent mal et les défigurent. Et c'est encore une de ces nécessités qui paralysent l'intellectuel et le découragent.
La civilisation. — Il semble qu'il soit plus à l'aise pour travailler au progrès de la civilisation ; c'est sa gloire d'avoir tiré l'homme de la barbarie et de le guider dans le
chemin qui l'on éloigne de plus en plus. La civilisation est une si grande chose, que, lorsque nous cherchons à la définir, nous hésitons ; nous sommes civilisés et nous avons conscience de ne l'être qu'imparfaitement ; nous savons que nos descendants le seront plus que nous ; mais, si nous voulions tracer le tableau de ce que sera la civilisation dans un millier d'années, nous serions obligés de nous avouer notre impuissance ; c'est que la civilisation est une complexité et une résultante d'éléments très divers, qui ne se développent pas toujours du même pas, le progrès de l'un semblant parfois amener le recul de l'autre ; nous n'avons connu jusqu'à présent que des civilisations partielles, marquées d'un caractère particulier, parce que l'un de ces éléments y a pris une prépondérance très accentuée ; d'aucuns ne sont apparus qu'à une date récente et, d'embryonnaires qu'ils étaient, se sont développés considérablement en rejetant les autres dans l'ombre ; d'autres ne viendront-ils pas s'y ajouter ? C'est ce que nous ignorons ; nul de ceux que nous voyons à l'œuvre ne semble appelé à disparaître et sans doute la civilisation future les réunira tous dans l'harmonie. Ce qui est certain, c'est que tous sont d'origine intellectuelle et réalisent une conquête de l'esprit sur la matière.
Le facteur le plus important de la civilisation contemporaine est la science, dont le rôle assurément ne fera que grandir. Elle progresse dans des milieux qui nous sont peu accessibles ; elle se communique à nous par ses applications, qui sont le côté le plus voyant, le plus apparent de la civilisation scientifique ; c'est en en faisant usage et
d'une façon un peu superficielle que nous nous sentons civilisés. Quand nous voyageons en chemin de fer, nous songeons avec commisération à nos aïeux, qui étaient réduits aux diligences ; ce n'est pas seulement une commodité que nous possédons de plus qu'eux ; nous nous vantons d'avoir acquis sur eux une supériorité et nous n'avons pas tort ; ils devaient compter en effet avec une force naturelle, le temps, qui entravait leur activité en leur imposant la lenteur ; or nous avons singulièrement moins à nous préoccuper du temps et, faisant plus vite qu'eux, nous pouvons faire plus. Il en est de même de toutes les applications de la science ; toutes nous débarrassent d'une gène matérielle et nous libèrent, pour que nous donnions carrière à nos facultés ; ne les considérer que comme un accroissement de nos aises, c'est faire preuve de vue courte et terre à terre ; elles sont des moyens nouveaux pour que l'esprit prenne vigoureusement essor. Le propre de notre civilisation, son caractère essentiel, c'est la vie intense, que nous poussons jusqu'aux dernières limites de nos possibilités physiques, c'est, non pas le mouvement pour lui-même dont se grisent les impulsifs et les agités faiblement intelligents, mais l'accélération, la multiplication des pensées et des actes ; le sauvage pense peu ; il vit sur un nombre restreint d'idées toujours les mêmes, qui laissent dans son cerveau du vide et de l'inertie ; son activité n'a que quelques buts restreints ; la chasse ou la pêche occupent ses journées, qu'il juge bien employées quand il rapporte le soir sa proie. Pour nous dans une journée les pensées les plus diverses ont succédé aux pensées ; notre cerveau n'a pas eu un moment de repos ;
il a été sans cesse en travail. Nous avons passé d'une occupation à l'autre ; les heures ont été trop courtes ; elles ont été remplies d'actes, dont la somme le soir nous apparaît considérable et n'est qu'une part de ce que nous avions à faire.
Un autre trait saillant de notre civilisation, c'est la diffusion des connaissances. Dans l'antiquité l'élite était cultivée au milieu d'une immense multitude ignorante ; la culture était un flambeau, éclatant déjà, mais sans rayonnement parmi des ténèbres épaisses. Les ignorants se ressemblent dans tous les siècles et ne se pénètrent que très lentement des lumières ambiantes ; c'est une masse engourdie, un poids mort, qui retarde le progrès de la civilisation ; aujourd'hui un peuple cultivé tend à l'être dans tous ses membres ; la vie intellectuelle se communique de proche en proche et chacun y participe suivant ses capacités. Le développement et la communication de la science marchent de front et celle-ci réagit d'une façon directe sur celui-là, puisque, plus la science acquiert d'adeptes, plus elle a chance de trouver parmi eux des esprits inventeurs ; les étrangers à la civilisation se transforment de plus en plus en ouvriers de la civilisation ; le nombre des cerveaux inutiles et fermés diminue, celui des intelligences ouvertes et fécondes augmente. Ce n'est point par pure générosité que la civilisation se répand ; elle y trouve son intérêt et la certitude d'un accroissement plus rapide ; en devenant le bien de tous elle devient l'œuvre de tous ; l'extension de plus en plus grande paraît être un de ses caractères définitifs.
L'épanouissement glorieux des lettres et des arts a été regardé longtemps comme la condition essentielle de la civilisation ; il a tout au moins présidé à ses débuts et jeté sur eux sa splendeur. Le sauvage n'a qu'une littérature et un art rudimentaires. C'est grâce à ses écrivains et à ses artistes que l'Hellade sera toujours considérée comme la mère des nations civilisées ; si le degré de civilisation ne concorde pas toujours avec le degré de perfection des arts et des lettres, cela tient aux conditions particulières qui modifient leur développement ; il dépend des circonstances plus ou moins favorables, dont on a d'ailleurs exagéré l'importance, mais surtout de l'éclosion mystérieuse de ces grands génies, qui les portent à des hauteurs merveilleuses et dont la naissance est un des secrets delà nature. Plus ou moins admirable, il ne semble pas qu'il puisse manquer totalement à un peuple civilisé. La civilisation s'est d'abord manifestée aux États-Unis par l'essor prodigieux de l'industrialisme ; fiers de leurs progrès dans ce sens, dédaigneux de tout ce qui ne l'était pas, les Américains se croyaient le peuple le plus civilisé du monde et regardaient de haut la vieille Europe. Ils se sont détrompés ; ils ont aperçu ce qui leur manquait ; ils ont vu que leur civilisation demeurait fruste et incomplète ; ils s'initient avidement à l'art et à la littérature. Ils sont devenus connaisseurs ; leurs artistes peuplent nos expositions ; leurs collections et leurs musées renferment des merveilles ; qu'une littérature et un art américains affirment leur existence, ce n'est plus qu'une affaire de temps.
On s'est demandé si la moralité était un élément de la
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civilisation. L'esprit scientifique y paraît assez indifférent ; il s'occupe d'autre chose ; l'esprit littéraire ne s'accommode point de trop d'austérité. On a été jusqu'à prétendre que la civilisation affaiblissait la moralité et favorisait la corruption des mœurs ; la question est délicate. La civilisation exige le groupement des hommes ; elle les réunit dans de grandes agglomérations, où ils collaborent à ses progrès ; on ne se civilise guère dans l'isolement ; il y faut une mise en commun des ressources et comme un frottement perpétuel. Or, plus les hommes se serrent les uns contre les autres, plus ils se communiquent leurs maladies, qui dégénèrent en épidémies ; ils se communiquent aussi leurs vices; les instincts pervers se sentent plus libres et plus audacieux au milieu de leurs congénères ; on s'encourage réciproquement et l'on ne rougit point parmi des complices ; il n'est pas douteux que les grands centres ne soient des foyers de vice et ne justifient les indignations des moralistes. Mais c'est une naïveté que de se figurer la vertu sous les traits du solitaire ou du primitif, qui, ayant peu de rapports avec ses semblables, vit dans une certaine innocence, bornant ses désirs, faisant peu de mal, mais en revanche fait peu de bien, n'a guère de devoirs à remplir, demeure stérile et tronqué. C'est dans les groupements humains que les plus belles formes de la vertu naissent et trouvent à s'exercer; il faut vivre en commerce étroit avec les hommes pour pratiquer la loyauté, la fidélité aux engagements, le respectdela parole donnée, se parer du sentiment de l'honneur, qui n'est pas celui du devoir, mais qui en dérive, puisqu'il consiste à ne pas en-
freindre les lois morales acceptées par le milieu auquel on appartient, de peur de perdre l'estime ; c'est là que la bonté se fait sentir autour d'elle, qu'elle s'emploie à aider, à assister le prochain, que les institutions charitables se fondent, que le courage prend la défense du faible ou de la collectivité, qu'on élève son esprit vers l'idéal intellectuel ou esthétique. Si la civilisation favorise dans une certaine mesure l'éclosion du vice, elle stimule bien plus énergiquementla vertu, qui, sans elle, végéterait rabougrie dans un cercle restreint et ignorerait ses plus nobles emplois.
La civilisation donne au vice et à la vertu une couleur particulière. Le vice se dépouille de sa bestialité primitive, de ce qu'il a de farouche et de plus répugnant : il se dissimule sous des dehors élégants ; il se relève par une certaine distinction, une élégance de bon ton. Les misanthropes déclarent qu'il n'en devient que plus séduisant et plus dangereux ; gagnerait-on beaucoup à ce qu'il reste à l'état sauvage ? Si la civilisation ne lui ôte pas son venin, tout au moins il y perd de sa malpropreté ; elle le débarbouille. Elle restreint jusqu'à un certain point le champ des vertus héroïques par le manque d'occasions ; mais elle affine les autres par la fréquence des rapports avec nos semblables et la nécessité de vivre en bons termes avec eux ; elle développe la sociabilité ; on prend l'habitude d'éviter de choquer ceux avec qui on vit, de faire des frais pour eux, de se montrer par ses côtés aimables, de chercher ce qui unit, ce sur quoi on peut s'entendre et s'accorder ; on devient indulgent, tolérant. L'amollissement des mœurs a pour conséquence leur adoucissement, qui est un grand
bien; on répugne à ce qui est violent, brutal, cruel ; les peines trop sévères sont supprimées ; on respecte davantage la vie des hommes, leurs biens. La morale dépouille sa rigueur Spartiate, mais elle devient plus humaine ; on s'intéresse à tout ce qui ennoblit l'homme, à tout ce qui le tire de son avilissement. C'est dans les sociétés civilisées que toutes les grandes idées morales se sont formulées et qu'elles ont rencontré l'accueil nécessaire à leur succès ; on sait avec quelle faveur les idées d'affranchissement, de justice, de liberté, d'abolition des privilèves ont été reçues dans la société aimable et corrompue de la fin du dix-huitième siècle, qui n'a pas pu les réaliser et qui en est morte, mais qui s'était enthousiasmée pour elles. La civilisation est la condamnation de la force brutale ; le sauvage ne quitte jamais ses armes, l'homme civilisé est un homme désarmé ; c'est son honneur et c'est en même temps sa faiblesse, tant qu'il subsiste autour de lui des ferments de barbarie.
Après les civilisations fragmentaires, dont l'histoire nous a conservé le souvenir, nous assistons au début d'une civilisation, qui parait devoir être celle du genre humain unifié et qui évoluera désormais sans perdre ce caractère ; elle tend à devenir universelle, comme l'est la raison ellemême, et par là répond aux plus hautes exigences de l'intellectualisme. Lorsqu'on se trouve en pays étranger, on est moins dépaysé qu'on ne s'y attendait ; on peut faire le tour du monde presque sans changer ses habitudes. Il existe un type d'homme civilisé, auquel cherchent à se conformer les classes cultivées de tous les pays de l'uni-
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vers ; il est tout extérieur et se manifeste par la manière de se vêtir, de se présenter, de vivre matériellement, de voyager, d'entendre le luxe et les relations mondaines ; sous ces dehors un Européen, un Brésilien, un Japonais ne se distinguent pas au premier coup d'œil ou tout au moins ont la prétention de ne pas se laisser distinguer ; la ressemblance n'est point parfaite et ces tentatives pour s'uniformiser peuvent alimenter la verve des esprits moqueurs ; c'est faire preuve de légèreté que de n'en voir que les résultats parfois comiques; elles sont un signe des temps et un sujet de méditations graves, puisqu'elles sont la manifestation d'un idéal commun et la renonciation au particularisme au moins dans l'aspect extérieur. Ce n'est en réalité qu'une surface, sous laquelle persistent des différences transmises ; mais l'universalité de la civilisation mondiale s'accuse d'une façon autrement sérieuse par les échanges intellectuels ; dans quelque contrée que se fasse une découverte scientifique et dans quelque langue qu'elle se formule, elle et ses effets sont immédiatement adoptés par tous. Ainsi ce n'est pas seulement à la superficie de l'humanité, mais dans les couches profondes que la civilisation s'universalise ; le vernis d'homme civilisé n'intéresse que les apparences; ce n'est qu'une indication; le fonds commun qui se constitue est une réalité, dont la signification est considérable.
Conclusion. — Nos premières réflexions nous mettent en présence de l'organisation puissante et mystérieuse de la nature ; cette organisation n'est pas dirigée spécialement contre nous et ne nous est pas exclusivement favorable ; comme nous en faisons partie, que nous lui devons l'ambi-
tion et la capacité de la tourner davantage à notre utilité, ce n'est pas nous révolter contre elle que d'entreprendre la chose ; c'est au contraire entrer dans une voie qu'elle nous ouvre et jouer le rôle qui nous est assigné; nous n'arrachons pas à la nature ses secrets, nous les lui demandons dans les formes qui conviennent et elle nous les livre; nous n'attentons pas à ses forces; mais nous nous en servons sans cérémonie. Notre but est que l'optimisme prématuré du paysan de La Fontaine soit de mise dans un monde aménagé par nos soins. La nature en nous donnant notre corps nous a rangés dans la catégorie des animaux ; mais elle nous a en même temps inspiré le désir de nous dégager le plus possible de l'animalité qui nous étreint ; c'est pourquoi nous tentons légitimement de réduire nos appétits matériels à ce qui est nécessaire, de remédier à l'imperfection de nos organes et d'ouvrir plus largement pour nous les sources de la vie. Elle nous a doués d'instincts bruts; c'est en les perfectionnant que nous avons tiré du sauvage l'homme moral et civilisé, le citoyen d'un État constitué raisonnablement. C'est là, parmi des difficultés sans nombre, l'effort de l'esprit qui vivifie la matière et le grand œuvre intellectuel.