CHAPITRE XIV
La glorification actuelle de l'action. — La mode s'est implantée de nos jours de prêcher l'énergie et de glorifier l'action; c'est un courant irrésistible; nous avons des professeurs d'énergie, dont les uns enseignent par l'exemple — c'est ce qui vaut le mieux — et dont les autres se contentent de se dépenser en discours. Il n'est pas mauvais qu'on nous recommande l'action, puisque c'est dans l'action que nous avons faibli, il y a près d'un demi-siècle, et que les résultats de cette défaillance pèsent encore sur nous. C'est un avertissement utile contre l'amollissement dans le bien-être qui nous envahit, à une époque où la sollicitude des mères, qui restent toujours des mamans, entourent des enfants trop rares d'un confort précoce qu'ils n'ont rien fait pour acquérir et dont ils se font une nécessité. Comment songeraient-ils à ne compter que sur eux-mêmes, quand il est si doux d'être protégé et de sentir autour de soi des gens qui pensent et qui agissent pour vous ? Il est bon de leur montrer l'action comme la condi-
tion même et le plaisir des natures fortes. Toutefois il y a dans cette prédication intensive quelque chose de ce dédain de nous-mêmes et de l'engouement pour les étrangers, qui s'emparent si facilement chez nous des tempéraments fougueux et peu réfléchis. On nous cite en exemple ce Président des États-Unis, qui n'eut rien de plus pressé en quittant sa magistrature que d'aller chasser les fauves au cœur de l'Afrique centrale; ses exploits cynégétiques ne paraissent avoir rien ajouté à ses qualités d'homme d'Etat et ses concitoyens semblent de cet avis. D'autre part, ce que nous avons fait depuis quarante ans, notre relèvement, la constitution de notre empire colonial, nos efforts opiniâtres pour développer notre commerce et notre industrie ne sont pas l'indice de gens paresseux, qu'il est urgent de réveiller de leur torpeur. En tout cas, s'il est légitime de dresser l'action contre la mollesse et l'inertie, il est plus qu'inconsidéré de la vanter aux dépens de l'intellectualisme qui en est le principe nécessaire.
Importance de l'action. — On raconte que Sieyès, à qui l'on demandait ce qu'il avait fait sous la Terreur, répondit : « J'ai vécu » ; il y eut là en effet une période, où il n'était ni sans difficulté, ni sans mérite de vivre; beaucoup d'innocents, en dépit de leur bonne volonté, n'y avaient pas réussi ; mais combien cette réponse est misérable, lorsque, la vieillesse venue, on repasse dans sa mémoire les années écoulées et que, s 'interrogeant sur ce qu'on a fait dans ce monde, on ne trouve pas autre chose à dire ! Combien plus fier et plus digne d'un homme le mot d'Epaminondas : « Je laisse deux filles immortelles,
Leuctres et Mantinée » ! Il n'est pas donné à tous de défendre l'indépendance de sa patrie et de marquer son nom par des victoires ; mais tous nous avons un emploi à faire de notre existence et il faut qu'à un moment donné nous puissions montrer des résultats ; du reste, le nombre des existences absolument inutiles est de nos jours très restreint ; le plus humble travailleur, s'il calcule avant sa mort le nombre d'heures pendant lesquelles il a peiné, peut être satisfait de lui-même ; il semble que de la besogne accomplie il ne subsiste rien; mais c'est que le fruit en a été recueilli au fur et à mesure. Ceux mêmes qu'Horace appelle « les gens qui ne sont bons qu'à faire nombre et à manger du pain » ont en général produit une valeur supérieure à celle du pain qu'ils ont mangé ; témoin Horace lui-même, à qui la postérité doit quelque chose.
Il serait superflu d'insister sur la nécessité de l'action, puisque c'est par elle que le monde se transforme et que l'humanité s'élève, que la civilisation n'est que de la pensée accumulée, réalisée par l'action, que la décadence des peuples musulmans, la faiblesse des Chinois tiennent à un arrêt de l'action. L'homme n'est pas fait pour rester immobile ; nouveau-né, il s'agite ; homme mûr, il agit.
Divers aspects de l'action. — Mais l'action revêt des aspects divers ; une de ses formes, qui occupe la presque totalité de l'espèce humaine, a pour objet de subvenir aux besoins du corps ; elle n'est pas près de s'éteindre et ce n'est pas elle qu'il est nécessaire d'encourager. Nous avons une répugnance pour le travail fatigant imposé ; mais nous ne naissons pas avec notre subsistance assurée ; ni la nature
ni la société ne la tiennent à notre disposition sans effort et c'est l'obligation d'y pourvoir qui suscite cet effort. Cha cun choisit un métier et l'exerce à la sueur de son front, parce qu'il faut vivre ; chacun est affairé à poursuivre une carrière pour soutenir sa famille et, s'il est possible, atteindre une certaine aisance; les jeunes gens, qui n'ont pas chez leurs parents un fonds inépuisable de ressources où prendre nonchalamment — et c'est l'immense majorité — cherchent le travail, qui est pour eux une nécessité ; toutes ces demandes d'emploi, qui s'accumulent partout et se heurtent souvent à des refus, ce sont des activités qui s'offrent et qui sont supérieures à la quantité du travail disponible. Si ce n'est point là le mode d'action le plus noble, c'est le plus fécond en résultats ; l'ouvrier ne voit guère dans sa besogne que les moyens de vivre ; mais cette besogne a une valeur ; c'est cette valeur qu'escomptent ceux qui la provoquent et la dirigent ; l'artisan dans les villes, le paysan dans les champs produisent la richesse en gagnant leur pain. Une immense cité comme Paris a été construite par la faim et par la soif. C'est seulement si la science parvenait à fournir à chaque individu sa nourriture assurée, sans qu'il eût le moindre effort à faire pour se la procurer, qu'il deviendrait indispensable d'exciter l'homme à l'action, de lui en prêcher l'excellence, de l'exhorter à prendre une peine désintéressée pour faire progresser la civilisation ; jusque-là il n'y a pas à craindre que les marteaux cessent de résonner sur l'enclume, les cheminées d'usine de fumer, le pic du mineur d'attaquer le charbon dans les entrailles du sol.
La nature a pourvu, au moins dans nos climats exigeants, à ce que nous ne nous endormions pas dans l'oisiveté ; mais l'action a de bien autres mobiles que d'apaiser les réclamations du corps ; si on l'examine, on voit qu'elle n'a pas de valeur par elle-même ; là où elle est le plus tendue, le plus énergique, où elle réalise de plus près son idéal strict, elle peut être inutile, nuisible, désastreuse.
L'enfant est sans cesse en action, mais simplement parce que ses muscles ont besoin d'exercice ; il gambade, il court; il ne produit aucun travail. Combien de gens sont toujours en mouvement et se fatiguent à ne rien faire ! Ils vont de visite en visite, de réceptions en réceptions ; on les voit le même jour au club, aux courses, au théâtre \ leurs minutes sont comptées ; ils sont comme la paille emportée par le tourbillon et, parce qu'ils n'ont point pris de repos, ils s'imaginent avoir été très occupés; ils ne l'ont été que de futilités ; l'écureuil en cage fait tourner sa roue ; ils s'agitent dans le cercle étroit de la vie frivole.
Le bandit est un homme d'action ; il est l'homme de l'action la plus emportée, la plus fougueuse, la moins retardée par les scrupules, de celle qui va droit au but, use des moyens les plus directs, ne s'arrête devant rien. Négligeons toute considération morale ; plaçons-nous au point de vue de l'action pour l'action ; nous admirerons le bandit. Ni obstacle, ni danger ne le font hésiter ; il entre en lutte violente non seulement contre les individus, qui peuvent être armés et se défendre, mais contre la société, qui a une organisation formidable dirigée contre lui ; il
n'échappera que par hasard et il sait bien qu'il n'échappera pas toujours ; il se tuera lui-même, sur le point d'être pris, ou il montera sur l'échafaud ; pour ne pas échouer à sa première tentative, il lui faut une décision, une vigilance, une présence d'esprit, qui ne se démentent jamais ; il a un corps et une âme de fer. Arriver de jour brusquement en automobile devant un bureau de poste, massacrer les employés, enlever la caisse et s'enfuir à toute vitesse en tirant des coups de feu sur les passants, voilà de l'action, de l'action effrénée, éperdue, qui ramène aux beaux temps de la barbarie.
L'action de la passion aveugle et déchaînée n'est ni moins magnifique, ni moins redoutable. Dans un accès, où il ne se connaît plus, l'homme se sent emporté par un irrésistible élan et cet élan l'amène invinciblement à l'acte qu'il se représente comme désirable et nécessaire ; il l'accomplit, en saisissant le couteau ou le revolver. La bête féroce est une bête d'action ; l'homme entraîné par la passion ne le lui cède en rien ; il agit et c'est tout ce qui le préoccupe; il agit brutalement, instantanément; il est aussi terrible que les forces naturelles, quand elles s'enflent en tempête.
L'action guidée par une idée fausse est quelquefois aussi violente dans ses manifestations ; en tout cas elle n'est pas moins funeste. Elle peut être éclatante, frapper l'imagination ; elle va se perdre dans les ruines, comme la foudre dans les pierres disjointes. Napoléon a été un homme d'action par excellence ; dans son ambition d'asservir l'Europe et de fonder un empire universel, il a mis en jeu des res-
sources d'une puissance extraordinaire, suscité des activités humaines, qui ont produit un merveilleux effort de courage et d'héroïsme ; la France est sortie diminuée de ses mains. Lorsqu'on lit notre histoire, on voit qu'elle abonde en hommes d'action ; on se demande si par leurs erreurs ils n'ont pas fait autant de mal à notre pays, que de bien par leur vues justes. Les guerres religieuses du seizième siècle, la fièvre de conquêtes de Louis XIV, les excès de la Terreur ont été une formidable tension d'énergie, mais qui nous a coûté cher. La conséquence constante de l'action dévoyée, c'est la réaction qu'elle rend nécessaire ; or c'est une honte pour l'homme et la marque la plus saisissante de son imbécillité, que la nécessité de la réaction, puisque celle-ci est une action dont on aurait pu faire l'économie, qu'elle n'a pour effet que de relever ce qui a été détruit, de remettre les choses en place, de restituer l'état antérieur.
L'action et la pensée. — Il est explicable qu'on vante l'action pour l'action dans des milieux forcenés, où le but avoué est le renversement de ce qui existe et la révolte ouverte; cela se comprend moins dans des sphères cultivées, où l'on voit plus loin et de plus haut. L'action par elle-même n'est qu'une force en mouvement et la détente du muscle; elle est indifférente au bien et au mal. Elle n'est légitime, souhaitable, bienfaisante, que lorsqu'elle est la réalisation réfléchie d'une idée vraie, qu'elle est guidée par un principe d'une valeur incontestable. Il faut prêcher l'action réglée et raisonnable, se méfier de l'autre et ne pas jouer avec le feu; c'est une déchéance que de se condamner à
l'inertie ; agissons donc, mais agissons pour pratiquer la vertu, pour aider nos semblables, qui, laissés à eux-mêmes, succomberaient, pour repousser la force brutale, pour traduire l'idéal dans de belles œuvres ; que les résultats de notre action se dressent pour satisfaire ce qu'il y a en nous de noble et de supérieur ; il ne faut pas dire simplement à l'homme : « Agis », mais : « Conçois des idées telles, qu'elles méritent d'être mises à exécution et n'épargne rien pour en faire des choses vivantes ». L'action doit être aux ordres de la pensée, qui lui marque le but à atteindre et lui fournit les moyens ; sans rien abdiquer de sa vigueur et de sa spontanéité, elle doit savoir où elle va, ne point partir au hasard et errer à l'aventure ; elle est l'œuvre du bras ; celui-ci ne se mettra enbranle, que quand la tête aura décidé.
Pourquoi l'intellectuel ne saurait être un homme d'action. — Il serait désirable que l'intellectuel et l'homme d'action ne fissent qu'un ; ainsi jadis on souhaitait que les rois fussent philosophes ou que les philosophes fussent rois ; malheureusement ce sont là des vœux chimériques et des impossibilités.
Ce serait une belle tâche pour l'intellectuel que de guider ses semblables dans l'action ; il n'est pas apte à la remplir pour des raisons, dont les unes sont tirées d'eux et les autres de. lui.
Il se complaît dans l'idée pure ; or l'idée pure est un sujet de réflexion, elle n'est pas un principe d'action. Alors même que les hommes prétendent se conduire par l'idée, ils envisagent des vérités humaines, qui se prêtent à des
interprétations diverses, qui contiennent une part de vérité et une part d'erreur, qui sont justes à certain point de vue, fausses à un autre ; ils ne se donnent pas la peine de les débarrasser de tout ce qui est trouble et obscur ; ils en tirent des conséquences, qui n'y sont pas contenues ; ce sont des idées obscures, boiteuses qui les mettent en mouvement ; l'intellectuel ne reconnaît plus ses filles chéries et l'instrument se fausse dans sa main ; pour faire agir les hommes, il faut se plier à leurs manières devoir, entrer dans leurs préjugés, leur présenter les choses sous un côté qui n'est pas tout à fait exact et souvent les tromper à demi ; ce sont des compromissions qui répugnent à l'intellectuel. Beaucoup d'ailleurs sont sourds au raisonnement, qui les laisse indifférents, et restent butés ; la persuasion n'a pas de prise sur eux ; rien ne sert de vouloir les convaincre, c'est à leur cœur qu'il faut parler ; peu importe ce qu'on dit, pourvu qu'on le dise avec chaleur; une conférence sur les raisons qu'il y a d'être patriote fait piteuse figure à côté de La Marseillaise ; ce ne sont pas seulement leurs sentiments qu'il faut remuer, mais leurs passions qu'il importe démettre à vif ; dans une sphère plus calme, si l'on peut leur montrer que c'est leur intérêt même qui parle, on a partie gagnée. Ce n'est point là l'affaire de l'intellectuel.
En outre pour agir il faut savoir ; l'action qui ne repose pas sur des connaissances précises est une aventure. Or l'intellectuel a là-dessus des scrupules, qui viennent de ce qu'il est intellectuel. Il sait peu de chose de science certaine; pour le reste il n'a que des connaissances
approximatives, qui n'assurent pas à l'action des bases solides ; il hésite donc à s'engager. En fait nous n'acquérons l'expérience qu'à nos dépens et par la vie ; nous sommes sans cesse en présence de circonstances auxquelles elle ne s'applique point et, quand nous l'avons, iln'estplus temps d'agir. Les renseignements que nous prenons à l'avance ne sont presque jamais, quelles que soient nos précautions, complets et suffisants. On en est réduit à induire, à deviner ; on est surpris des conséquences, qui ne sont pas celles qu'on attendait et qui parfois sont tout le contraire ; les faits nous donnent un démenti ; c'est pour cela qu'on est si fier, quand on réussit; on a fait preuve d'un flair, qui aurait manqué à d'autres. La conduite de la vie est aléatoire, faite de prévisions risquées et d'hypothèses; le comment de l'action n'est pas irrévocablement fixé dans les préliminaires ; on agit toujours un peu au petit bonheur; c'est cette part de hasard, ce jeu des événements, qui rendent l'action passionnante pour les gens qui y sont portés ; et c'est ce qu'elle a d'irrationnel et de chanceux, qui en détourne l'intellectuel.
Enfin il a une certaine incompréhension de la réalité et il est malhabile à la manier ; homme de principes, il ne voit pas que ceux-ci ne sauraient s 'appliquer tels quels aux faits. Il édifie des systèmes qui sont logiques, inattaquables, contrôlés par une critique impartiale, qui satisfont pleinement sa raison, mais qui, lorsqu'il passe de l'abstrait au concret, aboutissent à des résultats imprévus et ne résistent pas à l'épreuve. La pratique des idées ne lui donne pas cette souplesse, cette habitude des concessions, cette
résignation à l'a peu près, qui sont indispensables dans les choses de la vie. L'intellectuel qui veut agir apparaît comme chimérique et dénué d'aptitude ; je ne parle pas des rêveurs dont les idées inconsistantes demeurent à l'état flottant et s'évanouissent quand on essaie de les prendre corps à corps ; les plus précis prétendent faire des mathématiques dans les choses humaines ; l'action se pose devant eux comme une équation algébrique à résoudre ; ils n'aperçoivent pas les éléments perturbateurs, les impondérables, dont la présence ne se décèle point, mais qui déjouent leurs calculs ; ils ont des déceptions, dont la cause leur échappe; leurs actes sont mal appropriés et tombent à côté. C'est pourquoi les véritables hommes d'action, tout en rendant justice à leurs intentions louables, se défient d'eux et les renvoient poliment à leurs chères études.
L'intellectuel inspirateur de l'action. — Ce qui écarte surtout l'intellectuel du champ de l'action pratique, c'est que son activité est ailleurs ; elle est toute cérébrale. Il est persuadé que le principal et le plus difficile est de concevoir ; ce qui est bien conçu et qui en vaut la peine trouve toujours quelqu'un pour l'exécuter et le plus fort de la besogne est fait. Cette activité est plus intense, plus soutenue, plus accaparante que celle de l'homme d'action; mais elle ne se manifeste pas au dehors par des éclats et par des gestes. Elle crée autour d'elle le calme extérieur, qui lui est indispensable pour considérer les idées en ellesmêmes, découvrir les vérités qui se cachent, déduire les unes des autres, en accroître le nombre. Les gens superficiels ne la soupçonnent point et regardent l'intellectuel
comme un être un peu singulier, qui s'abstrait des préoccupations communes et s'isole dans une oisiveté dédaigneuse ; c'est pour lui qu'on a imaginé cette fameuse tour d'ivoire, où, se désintéressant de l'humanité, de ses misères et de ses travaux, il vivrait oisif en se contemplant lui-même. L'image conviendrait à un vague rêveur, perdu dans des méditations vaines et sans but, à un égoïste, à un désabusé ou à un ermite retiré du monde pour fuir les dangers qui menacent son salut, ne conversant qu'avec Dieu et se confinant dans un idéal d'individuelle pureté. Ce n'est pas une tour d'ivoire qu'habite l'intellectuel, c'est un laboratoire d'idées ; c'est là qu'est la provision des matières premières dont s'alimente l'action, l'arsenal qui lui fournit ses outils et ses armes ; c'est de là que provient tout ce qui sert aux hommes pour améliorer leur sort, s'éclairer, progresser. L'intellectuel préside de haut à l'action en formulant les principes assurés et féconds qui doivent la guider; il l'empêche de n'être qu'une agitation tournoyante ou une manifestation malfaisante ; il lui donne ses motifs et sa direction ; elle est l'incarnation de l'idée éclose dans son cerveau et c'est par là que l'action humaine se distingue de la force brute.
Il ne descend personnellement dans l'arène, que lorsqu'il voit les principes méconnus, l'humanité abandonnée aux passions, aux convoitises aveugles, ayant perdu sa route et luttant désespérément dans la nuit; il ne revendique la conduite du navire que lorsqu'un capitaine ignorant le mène aux abîmes; mais son intervention n'est que momentanée; une fois le péril passé, il ne s'attarde pas à régler les dé-
tails ; il a hâte de retourner dans la sphère sereine où les idées s'enfantent.
Le plus grand peuple n'est pas celui qui déploie le plus d'énergie matérielle, qui fournit la somme la plus considérable d'action, mais celui qui a le plus de penseurs et les plus profonds, qui réalise leurs conceptions et dont l'action est la mieux dirigée. Un humoriste a dit qu'il n'avait manqué à Attila que d'être un homme du monde ; plus sérieusement il ne lui a manqué que de représenter une idée. Il est vrai que l'action brutale peut détruire les résultats de la pensée, qui ne sont point défendus vigoureusement contre elle; un peuple plus énergique et moins cultivé peut triompher d'un plus civilisé ; il y a une diminution de la civilisation, mais ce n'est qu'une éclipse ; des hommes oppriment d'autres hommes et se substituent à eux ; l'idée poursuit son chemin et s'empare des vainqueurs ; ils ne l'empêchent pas d'exister avec sa puissance attractive et l'évidence, contre laquelle ils ne peuvent rien. Les résultats de l'action sont parfois énormes; ils créent des situations nouvelles, modifient l'aspect de l'humanité ; mais ils s'impriment dans les choses changeantes et sont périssables ; les siècles sont lents à les effacer ; ils finissent toujours par en avoir raison, les usent et les réduisent à l'état de souvenir. L'idée seule est immortelle ; les empires s'écroulent, les vérités scientifiques demeurent ce qu'elles sont. Il est bien certain que le caractère des sociétés futures sera de donner aux idées plus d'importance, de leur faire une place plus grande que dans les sociétés anciennes, d'en être avides et de tout faire reposer sur elles ; ce sera l'élément essentiel ;
il faudra donc qu'elles abondent pour suffire à tous les usages. Les statistiques nous avertissent que l'emploi de tels ou tels métaux, la consommation de certaines matières croissent dans de fortes proportions ; l'homme civilisé fera une consommation d'idées de plus en plus active, de plus en plus intense; c'est ce besoin que l'intellectuel est appelé à satisfaire.
Cabtault. — L'intellectuel. 19