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CHAPITRE II QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL

Le mot « intellectuel ». — Il n'y a pas bien longtemps que l'adjectif « intellectuel », las d'escorter en docile acolyte des substantifs variés, s'est émancipé et haussé lui aussi à la dignité de substantif indépendant. Ce nouveau-né a fait fortune; il est fort employé. Cependant il reste encore pour le grand public assez mystérieux. Quand on l'applique à autrui, on le fait parfois avec une certaine ironie ; pourtant on éprouve quelque humiliation à se le voir refuser à soi-même et, si on ne s'en pare point trop ouvertement, c'est crainte d'être accusé de vanité. D'où la nécessité de le définir et de distinguer les intellectuels véritables de ceux qui ne le sont qu'à demi.

Sa légitimité. — ■ Et d'abord sa naissance est-elle légitime ? Nous avions le mot « penseur », qui, à première vue, paraît suffire aux fonctions qu'il s'attribue. N'en est-il que le double modernisé ? On sait que les mots s'usent à force de servir, vieillissent et perdent graduellement leur valeur primitive ; les générations qui se succèdent les remplacent

par d'autres, qui au fond ont le même sens, mais qui sont tout flamblants neufs ; on n'aimerait pas à être vêtu à la mode du temps passé ; on change de langage comme d'habit. Mais d'autre part des besoins nouveaux s'affirment, auxquels les termes anciens ne répondent plus ; on est forcément amené à en chercher d'autres et c'est ici le cas. A mesure que le monde avance et que l'humanité progresse, l'intelligence prend plus d'importance. Il n'y a sans doute point de nos jours plus de grands génies qu'autrefois, mais il y a plus d'intelligence moyenne développée. En outre on attend davantage de l'intelligence, parce que les résultats qu'elle a produits sont tangibles, s'accumulent, se multiplient en proportion directe de leur masse et en vertu de la vitesse acquise. Il était donc naturel qu'elle suscitât un mot nouveau, dont il y a lieu de déterminer le rapport avec elle. Ce n'est pas tout à fait l'équivalent de celui de penseur, qui a une couleur philosophique. Le penseur est un méditatif, tourné en dedans, enfoncé dans ses réflexions, qui se scrute lui-même et se nourrit en quelque sorte de sa substance. Ce n'est point là la seule forme de pensée qui occupe l'intellectuel; toutes les autres sont également de son domaine ; c'est avant tout un chercheur, un travailleur ; du penseur nous attendons des vues profondes sur les choses humaines et des leçons de sagesse, de l'intellectuel des découvertes qui renouvellent et qui transforment. Tout l'intelligible est de son ressort. Il a un champ plus vaste, une attitude plus vivante que le penseur ; un terme nouveau était utile pour le désigner.

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Intellectuels et manuels. — Le vulgaire définit l'intellectuel en l'opposant au manuel ; le premier, pour lui, est quelqu'un qui travaille de tête, assis à une table, et n'a pour instrument qu'une plume ; le second, un homme qui fait agir ses bras en se servant d'un outil. C'est une division commode, mais qui ne satisfait que si l'on se borne à voir les choses du dehors ; il ne suffit pas de ne point manier un outil pour être un intellectuel ; on peut, à un bureau, n'accomplir qu'une besogne machinale, qui intéresse fort peu l'esprit et se prête à une somnolence vide ; en revanche, si certains ouvriers manuels le sont presque exclusivement, d'autres, dans des métiers plus relevés, mettent en jeu une attention, une ingéniosité, des qualités d'esprit remarquables. La division reste donc extérieure ; elle n'implique pas une dépense d'intelligence plus forte d'un côté, moindre de l'autre.

Caractéristique de l'intellectuel. — Prédominance de V intelligence. — Au reste ce n'est pas uniquement la somme disponible de l'intelligence qui définit l'intellectuel, bien qu'il en ait plus besoin qu'un autre et qu'il lui en faille une dose notable, qu'on ne saurait d'ailleurs mesurer exactement, puisqu'il y a à cet égard entre intellectuels de grosses différences. Au point de vue du plus ou moins d intelligence reçue de la nature, les hommes se partagent en intelligents et en non-intelligents ; il y en a de très intelligents, qui ne sont point des intellectuels. Le premier trait qui caractérise l'intellectuel, c'est l'importance qu'il attache à 1 intelligence ; il la considère comme sa faculté maîtresse, auprès de laquelle le reste est peu de chose ; il

s'efforce de la faire prédominer en lui au détriment des autres, de la porter au plus haut degré qu'elle puisse atteindre et de tout lui subordonner. Or il y a autre chose chez l'homme que l'intelligence ; les tempéraments particulièrement sensibles ont une irrésistible tendance à s'abandonner à leurs sentiments ; ils sont ou portés à la bonté ou courageux ou tournés vers l'idéal esthétique ; la satisfaction de leurs sentiments, parfois les emportements de la passion, voilà ce qui est pour eux l'objet de la vie. Les volontaires ont besoin d'agir, de commander, de réaliser. Ni les uns ni les autres ne se préoccupent beaucoup des choses de l'esprit pur ; ils n'ont guère souci d'avoir raison. Enfin la grande masse des hommes est foncièrement matérielle ; ils n'ont ni la capacité ni le désir de devenir des intellectuels. On voit à l'école des jeunes gens qui s'intéressent médiocrement à ce qu'on y fait, qui, une fois sortis, se hâtent de l'oublier et se tournent d'un autre côté. C'est pourquoi la théorie de l'instruction intégrale est psychologiquement absurde ; on constate bientôt parmi les appelés des impuissances, des dégoûts, des renoncements catégoriques ; ils refusent le cadeau qu'on prétend leur faire. L'adage latin Ne sutor supra crepidam, qui est abominable, si on l'énonce comme l'axiome d'un exclusivisme de caste, est tout simplement l'expression d'une vérité naturelle, si l'on entend par là qu'il y a des gens qui sont de bons cordonniers et ne sauraient être autre chose. Heureusement la plupart des hommes s'en rendent compte ; l'immense majorité des manuels et des professionnels trouvent dans leur condition la satisfaction adé-

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quate de leurs aptitudes et n'aspirent à rien d'autre. L'intellectuel l'est par vocation, vocation qui dépend sans doute jusqu'à un certain point du milieu, des habitudes d'enfance, de ce qu'on a vu faire, entendu dire autour de soi dans ses jeunes années, mais qui est arrêtée et volontaire. Ce n'est pas seulement un homme qui pense, car nous pensons tous et toujours, mais qui, frappé de l'importance de l'esprit, en fait l'unique directeur et l'inspirateur de sa vie. Comme l'athlète antique ne voyait rien audessus du développement de ses muscles, il ne trouve rien de comparable à la culture de l'intelligence. Il n'est pas tout à fait normal, puisqu'il rompt délibérément l'équilibre entre elle et ses autres facultés ; il ne se contente pas d'avoir reçu de la nature une intelligence ; il s'applique à être tout intelligence ; sous ce rapport il souffre aux yeux du commun des mortels, il jouit aux siens propres d'une hypertrophie.

La recherche désintéressée du vrai. — Cette intelligence, il lui impose un emploi, qui n'est pas celui que lui assigne le vulgaire. On peut la plier aux usages les plus différents ; elle n'est pas l'unique facteur de la réussite dans la vie ; d'autres qualités interviennent, souvent plus importantes, la puissance du travail, la force de la volonté, l'amour de sa profession ; elle joue cependant un rôle considérable. Lorsqu'on met au service de son intérêt une intelligence lucide, perspicace, sachant profiter de la chance, quand elle s'offre, au besoin la faire naître et la diriger sur soi, il est de règle qu'on l'emporte sur ceux qui voient moins clair et moins loin ; il y a de grosses for-

tunes mal acquises, c'est-à-dire au mépris de l'honnêteté ; il n'y en a guère qui soient édifiées par un sot; toutes les autres qualités clochent et demeurent boiteuses, si elles ne sont pas accompagnées d'une intelligence suffisante ; l'imbécile est fait pour échouer; il a tort de se dépiter de l'insuccès, qui est son lot. C'est à la recherche de l'existence la meilleure et la plus enviable qne les hommes consacrent d'habitude leur intelligence et ils ne lui soupçonnent guère d'autre emploi. S'ils se procurent le savoir, c'est un savoir utilitaire, dont ils entrevoient un profit immédiat. Si, dans certains cas, ils s'efforcent d'établir la vérité, c'est qu'ils y trouvent un intérêt pressant. Ils résolvent du reste les questions bien plus avec leurs passions et leurs préjugés qu'avec leur raison. Tout autre est l'intellectuel ; il ne voit dans l'intelligence que l'instrument destiné à démêler la vérité, où qu'elle soit, quelle qu'elle soit, sans préoccupation accessoire de ce qui en adviendra; c'est à cela qu'il la consacre avec une ,,.deur parfaite et une sincérité absolue. Il est désintéressé, car le résultat lui importe peu ; il est impartial, car il juge avec sa raison, en se défiant de ce qui pourrait l'incliner dans un sens plutôt que dans l'autre. Et cela lui donne parmi ses semblables une physionomie à part. Si la haute idée qu'il a de l'intelligence est le premier trait qui le caractérise, le second c'est qu'il lui fixe comme but unique la détermination du vrai pour lui-même.

La recherche du vrai chez le journaliste. — Il se produit chaque jour autour de nous, dans la ville que nous habitons, dans notre patrie, sur la surface entière du

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globe une quantité énorme d'événements. Or nous vivons de moins en moins isolés ; les communications étant devenues de plus en plus actives, de plus en plus étendues, nous nous intéressons à tout ce qui se passe et notre horizon n'a d'autres limites que celles de l'univers ; tous les événements aboutissent à nous et, grâce à la rapidité de la transmission, presque instantanément. En être informé est pour l'homme civilisé une condition primordiale; l'intermédiaire qui chaque matin ou chaque soir les lui fait connaître, c'est le journal. Il n'est personne, si occupé soit-il, si dénué de toute influence sur ce qui arrive, qui ne lise le journal, au moins par curiosité, etquine se fasse de cela une habitude, presque un devoir. Il semble qu'il soit dans son droit en demandant au journaliste de le renseigner exactement au moins sur la matérialité des faits et de lui dire la vérité. Or c'est une exigence que le journaliste ne saurait satisfaire, d'abord par suite des conditions du métier. Son rôle est d'enregistrer les nouvelles ; or les nouvelles qui proviennent des intéressés, et ce sont naturellement les plus directes, sont presque toujours en partie fausses et la plupart du temps contradictoires ; beaucoup d'autres sont des on-dit dont on ignore l'origine et qui, recueillis à la hâte, n'ont aucune authenticité; il y en a qui ne sont que des possibilités émises par des imaginatifs, qui se piquent de savoir et sont parfaitement ignorants. Le journaliste n'a pas le loisir de débrouiller ce chaos, car sa clientèle est impatiente ; il donne les nouvelles de toutes mains, de toutes sources ; ce qui lui importe, ce n'est pas qu'elles soient vraies, mais qu'il en ait

Cartault. — L'intellectuel. 4

la primeur et, qu'il ne manque pas l'actualité. Il est naïf d'attendre du journaliste la vérité toute faite; il nous faut la dégager nous-mêmes de la masse confuse des informations et nous n'en avons pas le moyen. C'est un fait que, renseignés de tous côtés, nous ignorons sur le moment ce qui se passe ; la vérité sur le présent n'apparaît que lorsqu'il est devenu le passé. En outre, les journaux étant des entreprises commerciales, leur intérêt immédiat est la vente ; or ce qui fait acheter le numéro, c'est la nouvelle sensationnelle ; c'est celle-là qu'ils poursuivent, qu'ils font crier par les rues ; au besoin ils la corsent, ils l'inventent ; il y en a qui ne vivent que de cela. Enfin les journaux les plus sérieux ont une politique, ils représentent un parti; or prêcher une doctrine n'est pas le moyen le plus efficace de lui recruter des adhérents ou de lui conserver des fidèles ; le meilleur est de ne communiquer que les nouvelles favorables à l'opinion dont on est l'organe attitré, de taire les autres, de présenter les faits de façon telle que le lecteur ne s'en puisse former une autre idée que celle qu'on veut lui imposer. C'est un maquillage où les vieux du métier excellent et dont, en général, ils sont dégoûtés. La recherche de la vérité, telle que la conçoit l'intellectuel, est le moindre souci du journaliste.

La recherche du vrai chez V avocat. — Il est une autre profession dont la loi semble, au premier abord, être la manifestation de la vérité : c'est celle de l'avocat. Le rôle de l'avocat n'est-il pas de faire apparaître la vérité obscurcie par des contestations intéressées, pour que le juge prononce une sentence équitable ? Il faut pourtant que ce

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ne soit pas tout à fait cela, puisque, dans toute affaire, il y a deux avocats, qui formulent des conclusions opposées. C'est que, quand une contestation s'élève entre deux par^ ties, la chose n'est en général pas absolument claire et il y a doute ; les deux adversaires ont chacun raison à un certain point de vue, dans une certaine limite. S'il s'agissait de fixer exactement cette limite et d'établir la vérité vraie, ce serait une besogne très délicate et rigoureusement intellectuelle ; mais c'est là la mission du juge, ce n'est pas celle de l'avocat. Celui-ci est le mandataire d'un client, qui, ne pouvant plaider lui-même par incapacité oratoire ou par ignorance du droit, lui confie ce qu'il appelle ses intérêts ; ce sont ces intérêts que l'avocat a charge de défendre ; dès lors il est obligé de s'identifier avec son client, qui croit que la vérité est toute de son côté, d'adopter ce point de vue, de s'employer par tous les moyens à le faire triompher, de recourir à ces raisons d'avocat, qui sont le contraire des raisons tout court. Il est d'autant plus incliné de ce côté, que les intérêts à sauvegarder sont plus considérables ; ainsi l'avocat d'assises, qui émeut le jury et arrache au bourreau un misérable dont la juste place serait sous le couperet, est fier de son triomphe et le croit plus méritoire en proportion de ce qu'il était plus inespéré. Qu'est-ce donc qu'un avocat ? Un simple instrument d'attaque ou de défense, un terre-neuve irresponsable, qui sauve indifféremment lé coquin et l'honnête homme ? Il semble qu'on le considère ainsi, lorsqu'on lui enjoint d'office de parler pour un accusé qu'il croit coupable et que dans son for intérieur il condamne. Et pourtant, si on généralisait

cette théorie, commode pour lui, il n'y consentirait pas et se jugerait atteint dans sa dignité ; l'Ordre se révolterait. Il refuse une cause décidément mauvaise et ne veut pas se déshonorer aux yeux de ses confrères ; il se rappelle que son patron est saint Yves advocatus et non latro ; il a sa conscience. C'est le plus souvent un homme très intelligent, qui aspire à se transformer en intellectuel et en est empêché par d'autres devoirs.

La recherche du vrai chez le juge cV instruction. — Ces autres devoirs existent également pour le juge d'instruction ; dans l'état actuel, il tend de plus en plus à s'y soustraire, pour faire fonction d'intellectuel pur. Assurément, avant de punir, il serait désirable de déterminer avec une précision absolue le degré de culpabilité du criminel ; mais ce degré, lui seul le connaît, puisque seul il est au courant des motifs qui l'ont fait agir et de ses intentions ; encore se le dissimule-t-il ; car il est indulgent pour luimême ; s'il s'analyse, il tient à s'innocenter à ses propres yeux et surtout aux yeux d'autrui ; il diminue la part dans l'acte de la volonté libre, pour exagérer celle de l'entraînement fatal, de sorte que ce degré exact de culpabilité est impossible à fixer mathématiquement. L'important, c'est que, la société ayant été lésée, elle applique une peine proportionnée et inflige le juste châtiment, par lequel elle réprime et se défend. Il suffit donc que le juge d'instruction établisse la matérialité du crime et les circonstances qui l'aggravent ou l'atténuent, en d'autres termes qu'il apprécie la responsabilité sociale du coupable. Or, par suite de l'évolution qui s est produite dans la conception du droit

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de punir, ce n'est pas cette responsabilité sociale, mais bien la responsabilité morale de l'accusé qu'il prend à tâche de délimiter. Pour cela c'est l'existence tout entière du malfaiteur qu'il scrute et reconstitue souvent jusqu'à l'âge le plus tendre; ses antécédents, son hérédité, ses fréquentations, les influences qui ont agi sur lui deviennent l'objet de minutieuses recherches ; il dose sa force plus ou moins grande de résistance au mal ; il interroge le médecin, pour savoir jusqu'à quel point la lucidité de la conscience a pu être diminuée chez lui par d'irrésistibles impulsions. Ce sont là des problèmes extrêmement intéressants, dont la solution est importante pour apprécier la valeur morale de l'individu ; mais alors le cabinet du juge d'instruction se transforme en laboratoire de psychologie. Pour le psychologue il y a dans les rapports que celui-ci rédige une masse précieuse d'informations. Seulement l'intérêt de la répression passe au second plan. Alors même que le coupable a été pris sur le fait, il est soumis à une série d'investigations, qui durent de longs mois. Or la justice tardive parait toujours frapper quelqu'un qui ne le mérite plus et sur lequel on s'apitoie. En effet la culpabilité s'évapore soit avec le repentir, soit simplement avec le temps ; le crime suppose forcément une absurdité, un manque de réflexion, un accès de folie ; l'accès passé, le criminel redevient semblable à nous ; il semble qu'on châtie un fou actuellement guéri, ou tout au moins qui en a l'air et qui est en tout cas rendu impuissant. En outre la faute morale chez l'homme formé est du ressort de sa conscience ; ce n'est pas nous qui sommes chargés de la punir,

sinon en tant qu'elle nous nuit; la justice pénale dévie en en faisant l'objet unique de ses recherches, au lieu de s'attacher surtout à ce que l'acte a d'antisocial. Enfin, à force d'envisager les antécédents du crime, on est porté à le considérer comme une conclusion qui sort naturellement de prémisses, on incline à partager l'opinion de l'inculpé qui se représente comme un faible qui ne pouvait résister et on est désarmé. La crise de la répression ne provient pas seulement d'un excès de sensiblerie humanitaire, mais aussi de cette métamorphose du juge d'instruction en un philosophe chargé d'étudier avec une belle indifférence scientifique les causes et les effets de la perversité humaine ; imaginez les chiens, gardiens du troupeau, occupés à faire la psychologie des loups.

La recherche du vrai parles méthodes scientifiques, — L'avocat et le juge d'instruction ont la garde d'intérêts qui leur interdisent d'être des intellectuels absolus. Le véritable intellectuel s'adonne, nous l'avons vu, à la poursuite désintéressée du vrai dans ce qu'il a de général et d'impersonnel; ce n'est pas assez; la vérité est souvent très difficile à discerner; il n'y suffit pas de la perspicacité, de la clairvoyance, du bon sens naturels. De même que nos sens ont besoin d'être rectifiés par des appareils scientifiquement construits, ainsi l'intelligence, incertaine et vacillante par elle-même, doit s'assujettir aux méthodes constituées par la logique et vérifiées, qui la mènent directement au but. Ces méthodes sont sévères et les hommes se laissent rebuter par leur rigueur ; c'est qu'au fond la détermination exacte de la vérité n'est souvent pour eux que secondaire.

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Ils savent qu'il y a des vérités fâcheuses — et ils les écartent délibérément — , des erreurs confortables — et ils s'en accommodent fort bien ; ils en veulent à ceux qui tentent de les en débarrasser. Quand ils peuvent profiter de l'erreur d'autrui, ils ne s'en font pas faute. D'autre part, c'est un axiome que la nature humaine est faillible ; ils l'acceptent et ils en abusent ; l'erreur leur paraît une des conditions nécessaires de l'existence, un de ces maux dont il faut prendre son parti; pourvu qu'il n'ait point pour eux de conséquences trop graves, ce n'est point celui qu'ils considèrent comme le pire ; ils ne se croient point déshonorés de se tromper. L'intellectuel, lui, est convaincu que l'erreur, même celle qu'on appelle involontaire, n'est jamais fatale, qu'on n'y tombe que parce qu'on a pas eu le courage de se prémunir contre elle ; ce n'est point pour ses conséquences matérielles qu'il la redoute, mais pour elle-même ; elle est pour lui ce que le péché est pour le saint; le saint voit dans le péché une suggestion diabolique, une tentative sur sa personne de l'esprit du mal qui le guette; ainsi l'intellectuel regarde l'erreur comme une entreprise des forces aveugles sur l'intelligence pour la corrompre ; elle est pour lui ce qu'est pour une femme honnête la surprise des sens ; elle ternit sa pureté; il y a un honneur intellectuel, comme il y a un honneur moral et c'est cet honneur qu'il défend avec un scrupule jaloux contre l'erreur qui le souille ; son idéal, qu'il sait irréalisable, c'est l'intelligence infaillible; au moins se fait-il un devoir d'en approcher le plus près possible et c'est pour cela qu'il s'initie aux méthodes scientifiques, qu'il ne s'effarouche pas de leur austérité et qu'il

les pratique loyalement pour leur faire rendre leur plein effet.

Définition de l'intellectuel. — Notre définition de l'intellectuel est achevée : c'est celui qui met l'intelligence audessus de toutes les autres facultés, qui s'efforce de la porter en lui à son développement le plus normal et le plus complet, qui l'emploie à la recherche désintéressée du vrai par l'application rigoureuse des méthodes scientifiques.

Dans quelle mesure le littérateur est-il un intellectuel?— La littérature est la transcription idéalisée de la vie. — Cette définition est étroite ; les littérateurs ne s'y reconnaîtront pas ; au premier abord ils s'en montreront froissés ; ils s'apaiseront vite en songeant que, pour y entrer tout entiers, il leur faudrait renoncer à tant de choses que ce serait pour eux un suicide. Nous sommes des hommes etl'objet principal, unique pour l'immense majorité, de nos préoccupations, de nos sympathies, ce qui nous intéresse et nous touche, c'est ce qui est humain, c'est-à-dire nous-mêmes, nos pareils, en qui, malgré les différences individuelles, nous nous retrouvons, notre vie, tellement enchevêtrée avec la leur que la leur colore la nôtre, la rend agréable ou pénible et que nous ne concevons même pas la possibilité de la nôtre sans ce mélange de tous les instants. C'est là la réalité ; mais, comme nous sommes des êtres d'imagination, nous ne nous en contentons pas ; nous forgeons un monde chimérique dans lequel nous projetons et nousmêmes et les autres, et les événements de ce monde nous intéressent, parce qu'il est l'image du premier; la littérature est née de ce besoin d'irréel, mais d'un irréel, qui, d'une

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part, n'est pas la plate et exacte copie de son modèle et pourtant ne s'en écarte pas au point d'être absolument autre; pour qu'une œuvre littéraire nous attache, il faut qu'elle soit semblable au vrai ; le mot est élastique; la ressemblance peut être très proche ou très éloignée, mais elle doit exister. Les situations sont inventées ; mais, si elles ne se sont pas produites, elles auraient pu se produire; ce ne sont pas celles que nous connaissons, elles ont toutefois avec celles-ci quelque rapport et c'est pour cela que nous les acceptons. Les fantaisies de Jules Verne reposent sur des données scientifiques et quelques-unes se sont réalisées ; si d'autres dépassent les moyens de la science actuelle, elles ne sont pas en contradiction avec ces moyens et en supposent simplement le développement illimité. Les imaginations cauchemaresques d'Edgar Poe ne nous font frissonner que parce que nous nous représentons nousmêmes ou des êtres comme nous en proie à ces hallucinations terrifiantes. Si les romans d'aventures nous charment, c'est qu'en pensée nous en sommes un peu les acteurs ; la preuve, c'est qu'ils ont plus de prise sur les jeunes gens naturellement aventureux et capables, au moins en esprit, de grands exploits. L'impossible absolu nous laisserait froids, parce qu'il rompt avec tout ce qui nous entoure et nous est étranger. Une littérature fondée sur l'impossible ne saurait exister. De même on n'en conçoit pas une, dont les personnages seraient tellement différents de nous, que nous serions totalement sans rapport avec eux ; sur ces différences nous sommes très larges ; nous admettons des déséquilibrés, des dégénérés ou des héros et des anges,

parce qu'ils ne se distinguent de nous que par le degré ; de ce qu'ils sont nous retrouvons dans le monde vrai quelque équivalent. Si nous nous enthousiasmons pour les héros, c'est que nous nous figurons qu'avec un peu de bonne volonté nous pourrions être de leur famille; le héros d'une perfection automatique cesse de nous attirer parce qu'il n'est plus un homme. De même le scélérat, chez qui toute conscience est éteinte, qui n'est qu'une machine à perpétrer des crimes, ne nous émeut plus ; il n'y a plus contact entre lui et nous et nous nous détournons. Le domaine delà littérature c'est l'humain, le surhumain et le sous-humain ; le non-humain en est exclu. Une œuvre littéraire, issue de simples combinaisons intellectuelles, manque de corps et ne nous prend pas, parce qu'elle n'a point le souffle vital. Tel auteur nous présente des personnages que son cerveau a fabriqués, qui parlent et gesticulent, mais ne pensent point par eux-mêmes : comment nous intéresserions-nous à ces mannequins ? Il nous introduit dans des milieux, dont il a entendu parler, mais qu'il ne connaît point par une expérience intime; ses descriptions manquent de justesse, de saveur, et jamais nous n'y rencontrons le trait saisi sur le vif. C'est là la convention, simple travail cérébral, accompli sans inspiration directe de la réalité ; or la convention, squelettique et glaciale, n'est que l'impuissante contrefaçon de la création d'art. Le littérateur a sa place au centre même de la vie ; il faut qu'il la sente palpiter autour de lui, en lui, que son âme vibre à l'unisson de celle des êtres et des choses. On s'est demandé s'il devait ressentir les passions qu'il exprime

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ou s'il lui suffisait de les observer chez autrui, de les deviner par l'intuition, par une sorte d'anticipation qui lui révèle ce qu'elles produiraient en lui; problème intéressant, qui se résout sans doute différemment suivant le tempérament des écrivains et sur lequel leurs confidences seules peuvent nous éclairer; l'important pour nous, c'est que nous y reconnaissions quelque chose de ce que nous éprouvons nous-mêmes. Son objet, c'est l'homme avec ses misères, ses grandeurs, ses ardeurs et ses illusions; il le prend dans la nature, disons plus dans la nature courante ; la preuve que nous tenons avant tout à nous retrouver dans ses personnages, c'est que l'exceptionnel, qui existe pourtant, nous surprend et nous déconcerte ; tels les héros de Stendhal, à la fois impulsifs et froids calculateurs, qui nous inquiètent plus que nous ne sympathisons avec eux, parce que ce sont des phénomènes anormaux. Si le littérateur a pour tâche de puiser aux sources mêmes de la vie, de transporter toute la substance de la vie dans l'irréel, on voit en quoi il diffère de l'intellectuel concentré sur l'idée.

Elle reproduit surtout la vie émotive. — C'est surtout la vie émotive que nous lui demandons de nous représenter. Le principal attrait de l'existence, c'est l'exercice de la sensibilité. Mais cet exercice est contrarié par notre condition même. Comme nous sommes pour la plupart pauvres d'intelligence, nous sommes également pauvres de sensibilité. Nous avons souvent à nous étonner de la faiblesse des ressources de notre cœur et, en présence d'événements, qui devraient profondément nous émouvoir,

nous n'éprouvons que des sentiments modérés et tièdes ; nous n'aimons pas ceux qui nous aiment avec la vivacité que nous devrions leur témoigner et l'amour n'est chez nous qu'une petite flamme qui n'incendie pas ; en face d'un service rendu nous ne sentons qu'une reconnaissance tranquille et nous ne haïssons pas le vice comme il serait juste de le haïr ; une lourde indifférence tempère nos sentiments et les rend médiocres. D'autre part, nous avons autre chose à faire que de développer notre sensibilité ; les lois dures de l'existence nous obligent à ne lui accorder qu'une place restreinte et à ne pas la laisser empiéter sur notre activité ; ses emportements ne sont pas toujours à notre avantage et nous entraînent loin, parfois jusqu'à notre perte ; nous la réfrénons donc, de peur d'en souffrir» Enfin nous n'avons que peu de sujets de l'appliquer ; le cours de l'existence moderne régulier et plat la maintient dans une demi-torpeur et les hommes que nous fréquentons sont trop ternes pour nous inspirer de violents enthousiasmes ou des haines déchaînées. Nous prenons notre revanche grâce à la littérature ; c'est à elle de nous procurer ces émotions intenses dont la réalité est avare. Quand nous lisons un poète ou que nous allons au théâtre, nous sommes impatients de laisser libre essor à notre sensibilité et de jouir de son épanouissement. Nous le faisons d'autant plus volontiers que, se prodiguant dans l'irréel, elle ne saurait nous causer aucun dommage. Le héros de roman le plus malheureux ne réclame que des larmes ; nous n'avons point, pour le sauver, à risquer notre vie, pas même à alléger notre porte-monnaie ; c'est une des raisons pour

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lesquelles nous sympathisons plus généreusement avec des personnages fictifs qu'avec nos semblables réels. Nous sommes plus sensibles, absorbés dans la lecture, que parmi nos occupations journalières ; nous ouvrons notre cœur en ouvrant le livre et nous le refermons avec lui. Si l'homme que nous coudoyons nous laisse indifférents, nous attendons impérieusement des êtres littéraires qu'ils nous remuent fortement ; c'est du reste le seul moyen qu'ils possèdent d'avoir prise sur nous, puisque, n'existant pas, ils ne peuvent d'ailleurs nous faire ni bien ni mal ; s'ils manquent à ce devoir, nous n'hésitons point à les quitter. Il faut qu'ils nous donnent l'exemple de ces sentiments vifs, tendres ou exaltés, que nous n'éprouvons guère pour notre compte et qu'ils ont l'obligation de pousser à l'extrême. Ce qui nous intéresse, ce sont moins les situations où les place l'écrivain que la violence avec laquelle ils en sont affectés ; nous les voulons très heureux ou très malheureux, souffrant ou jouissant avec une sensibilité pareille à la nôtre, mais décuplée. Lisez L'Enfance de Tolstoï : c'est une suite d'événements en grande partie puérils, mais que l'intéressé sent avec une délicatesse au-dessus de son âge. Les littérateurs ont à leur disposition toute la gamme des sentiments ; leur devoir est de les faire éclater avec une sonorité et une plénitude qu'ils n'atteignent pas chez nous. Ils triomphent en excitant jusqu'au paroxysme dans une salle de théâtre la sensibilité d'une foule vulgaire, médiocrement douée sous ce rapport. Et c'est encore un trait par lequel ils se séparent de l'intellectuel, qui n'élève point làdessus de prétention.

Elle prête la sensibilité même aux objets. — Gela va si loin que la poésie ne se borne pas à animer ses personnages de sentiments qui ont sur nous leur répercussion et déterminent notre attitude à leur égard ; elle anime également les objets et en fait des êtres semblables à nous. Si elle les teinte de notre sensibilité, c'est pour que nous nous intéressions à eux davantage. Un arbre qu'abat le bûcheron souffre de sa cruauté ; les fleurs dévastées par l'orage prennent l'air mélancolique de l'innocence injustement acca* blée. Une des principales formes du sentiment de la nature est celle qui établit entre elle et nous un lien de sympathie ou d'hostilité. Nous voyons en elle une consolatrice de nos misères ou nous nous indignons de ses rigueurs ; nous l'interrogeons et nous croyons entendre des réponses, que nous faisons nous-mêmes; c'est un monologue que nous dramatisons. Le poète maudit sa froide indifférence et s'en épouvante, parce qu'il la considère comme voulue. Nous nous refusons à la concevoir comme étrangère à nos joies et à nos douleurs ; elle est un prolongement de nousmêmes, un écho de ce qui nous émeut, un témoin qui comprend. Ainsi Victor Hugo suppose l'Océan conscient des naufrages et de l'engloutissement des vies humaines :

0 combien de marins sombres daus les nuits noires ! Combien vous en savez de lugubres histoires, Flots profonds, redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez en montant les marées Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées, Que vous avez le soir, quand vous venez à nous.

Donner aux éléments implacables la connaissance de leur

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œuvre de mort, c'est porter l'horreur et l'angoisse à son comble.

Elle peut descendre jusqu'à la sensation pure. — La poésie est si intimement l'interprète de la sensibilité qu'elle peut se réduire à n'exprimer que ce que celle-ci a déplus matériel, déplus engagé dans l'animalité, la sensation pure. Elle est sœur de la musique; elle a son harmonie ; elle enchante l'oreille par le concert des mots ; les mélodies les plus délicieuses, elle peut nous en donner l'impression sans évoquer aucune idée nette. Elle est sœur de la peinture ; elle a sa palette ; elle peut éveiller en nous le plaisir que suscitent la qualité, l'intensité des tons vifs ou la finesse des nuances éteintes, sans dessiner des lignes arrêtées et compréhensibles. Elle a des équivalences pour rendre toutes les vibrations qui frappent l'ouïe etles yeux, les notes douces ou énergiques, ce qui brille et ce qui s'estompe, pour enivrer, alanguir notre nature affective en laissant l'intelligence dans une inaction presque complète. Elle parle par symboles si extensifs et si vagues qu'ils se plient à notre fantaisie et que nous y entendons ce qu'il nous plaît d'entendre; ce langage imprécis, chacun l'interprète à sa manière et y voit ce qu'il y met. Le mot célèbre : « Je ne sais trop ce que cela veut dire, mais c'est un beau A-ers », serait absurde, si un vers était uniquement une pensée ; mais c'est autre chose. Qui dira jusqu'à quel point la poésie liquéfiée et dégénérescentepeut pousser l'effacement du contour net, le divorce entre l'intelligible et le sensible, sans pourtant cesser d'être ?

Elle procède par images et par comparaisons. — Ce

divorce, la littérature ne l'accomplit jamais sans déchoir; elle a autre chose à faire que de contenter des aspirations indéterminées, de nous fournir des excitations analogues à celles du haschisch ou de l'opium. Mais, tandis que l'intellectuel conçoit l'idée nue, qu'il la lie à une autre par son rapport logique et raisonne en soudant les chaînons d'un métal solide, toujours le même, le littérateur éprouve le besoin de donner un corps à l'idée, de la transformer en image et de la faire tomber sous nos sens. Il la tire de l'abstrait pour lui communiquer la vie matérielle et la rapprocher ainsi de nous. Le moraliste dit : « Pour l'aire le bien, un effort volontaire s'impose ; pour faire le mal, il n'y a qu'à se laisser aller. » Le littérateur représentera le bien comme siégeant au haut d'une montagne, dont il faut, pour l'atteindre, gravir les pentes escarpées, tandis que des sentiers moelleux en pente douce conduisent au mal. Les images naissent sous sa plume, comme les fleurs sous les pas de Vénus. Gomment l'une suggère-t-elle l'autre ? C'est l'affaire de son tempérament. Rien n'est caractéristique comme d'étudier chez les poètes leur nature, leur qualité, leur succession et rien ne diversifie si clairement le talent des écrivains. Les uns s en tiennent aux images banales, consacrées par l'usage et qui leur viennent des livres, les autres en trouvent d'originales, que nous n'aurions pas inventées. Ils les prennent dans le cercle de leurs connaissances ou de leurs observations; mais ce cercle est plus ou moins étendu ; tantôt le passage de l'une à l'autre est régulier et tout uni, tantôt il y a du caprice et de l'imprévu. Quand l'intellectuel considère un objet, il le déter-

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