OU EST-CE QU UN INTELLECTUEL
mine par ses caractères spécifiques, le classe dans sa série et constate en quoi il diffère de ceux d'autres familles ; le littérateur le rapproche immédiatement d'un autre et institue une comparaison ; ces comparaisons ne précisent point la connaissance que nous en avons, elles ne prouvent rien, mais elles éclairent d'une façon inattendue tantôt une face des choses, tantôt une autre; elles les font défiler sous nos yeux à des points de vue successifs ; elles établissent entre les idées, entre les objets comme une fraternité universelle ; les limites qui séparent les catégories tranchées s'effacent ; tout est dans tout ; rien n'est strictement isolé et sans rapport avec le reste ; les choses, tout comme les hommes, ont, par delà leurs parents, leurs semblables ; elles s'appellent et se reconnaissent ; elles ont des traits communs, que l'écrivain nous fait saisir au vol en nous promenant de l'une à l'autre et en élargissant notre horizon par des échappées de vue sur des lointains infinis. Lorsque Victor Hugo, à propos de la campagne de Russie, fait pressentir à Napoléon l'écroulement de ses espérances, il enferme en trois vers deux comparaisons :
Demain, c'est le cheval, qui s'abat blanc d'écume; Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume, La nuit, comme un flambeau.
Gomment lui sont-elles venues à l'esprit et quel effet produisent-elles sur nous? Elles ne nous apprennent rien; la première semble plutôt amoindrir la réalité : qu'est-ce que la chute d'un cheval auprès de l'anéantissement de la Grande Armée? Pourtant, quand nous voyons s'abattre
Cartault. — L'intellectuel. 5
un cheval au galop, nous poussons un cri d'effroi. La comparaison nous communique le choc de cette émotion brusque et fait apparaître le désastre d'autant plus poignant qu'il est instantané. Ce sont sans doute les grandes chevauchées napoléoniennes, dont elle marque le terme brutal, qui Tout inspirée. L'épithète « blanc d'écume », en montrant le cheval forcé, rappelle la course prodigieuse à travers l'Europe et augmente l'émotion ; il serait subtil de prétendre que l'idée de blancheur a pu être suggérée par l'aspect hivernal des steppes russes. La seconde comparaison parait également au premier abord atténuer la réalité ; qu'est-ce qu'un flambeau auprès d'un incendie ? Elle est parnassienne ; le poète a entrevu la flamme s'élevant droite dans l'immensité des plaines et, négligeant les causes et les effets, a été saisi de ce pittoresque grandiose. En outre un flambeau, c'est ce qui éclaire ; or la lumière, manifestant le désastre, ne le rend-elle pas plus indéniable, par suite plus tragique ? Ainsi l'image, tantôt émotive, tantôt pittoresque, souvent l'un et l'autre, est, non pas l'ornement, comme le disent les auteurs de Poétiques, mais l'essence même de la poésie. Elle s'adresse à autre chose en nous qu'à l'intelligence, mais elle n'en agit pas pour cela moins fortement.
Importance de Vidée en littérature. — Il serait injuste et peu conforme à la vérité de restreindre la part de l'élément intellectuel dans la littérature. Celle-ci a pour objet de représenter l'homme tout entier. Or l'homme pense ; la pensée est partout dans le monde réel ; l'homme ne se retrouverait pas dans une œuvre, où la pensée serait ré-
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duite à un rôle insignifiant ; l'œuvre ne lui semblerait point adéquate à lui et virile. Il convient donc de déterminer la place que tient l'idée dans la littérature.
Nous apprécions différemment une œuvre littéraire suivant notre degré de culture et l'éducation de notre esprit. Les enfants se passionnent pour les faits; quand ils écoutent un récit, si l'on s'arrête un instant, ils s'impatientent et disent : « Et après ? » C'est sa teneur même qui captive leur attention. Ils en suivent ardemment les développements et ne sont satisfaits que quand l'histoire a trouvé sa conclusion naturelle. Encore ne faut-il pas que cette conclusion arrive trop vite. Ils sont avant tout curieux. Le cours, l'enchaînement des événements, l'intrigue les tiennent en suspens ; ils veulent savoir ce que deviennent les personnages et comment ils se tirent d'affaire ; ils n'admettent point qu'on les laisse en l'air et qu'on ne fixe point leur sort avec précision. En un mot, il leur faut une action qui sollicite leur curiosité et un dénouement qui la tranquillise. Les gens de culture médiocre ou nulle ne vont guère au delà de cette conception enfantine ; pour eux l'aventure est tout ; aussi leur fait-on une littérature à leur taille, où les événements se précipitent, se corsent, les tiennent en haleine jusqu'à la fin ; toute autre les ennuie et ils s'étonnent que les bons juges la traitent avec dédain. C'est la littérature des concierges. Nous sommes tous un peu concierges sur ce point. Aristote lui-même l'était, lorsqu'il déclare que le drame repose uniquement sur l'action, à moins qu'il n'ait voulu se montrer philologue, Bpdua en grec signifiant action. Dans la vie, quand nous
avons vu commencer quelque chose, nous éprouvons le besoin d'en connaître la fin. La marche des événements a son attrait spécial, amusant ou pathétique; un homme qui demeure dans une chambre, sans activité d'aucune sorte, à qui il n'arrive rien, ne nous intéresse aucunement. S'il agit, s'il se débat dans des péripéties, s'il poursuit un but qu'il n'est pas sûr d'atteindre, nous faisons en pensée cause commune avec lui et nous nous associons à la partie qu'il joue. C'est pour cela que l'intérêt de l'action et l'attente fiévreuse du dénouement nous attachent toujours à un roman ou à une pièce de théâtre ; mais c'est ce qui nous y attache par le lien le moins littéraire. A mesure qu'on devient plus cultivé, plus apte à goûter les choses de l'esprit, on a d'autres exigences et plus hautes ; si l'action reste nécessaire et fondamentale, elle n'est pourtant pas tout ; un drame bien construit, où l'intérêt est am*énagé avec dextérité, mais où les idées manquent, peut surprendre un instant les applaudissements ; il ne tarde pas à paraître creux ; ce n'est qu'une forme vide à laquelle fait défaut la substance. Une œuvre bonne est une œuvre pensée ; on ne la dévore pas, on la digère ; elle profite.
Toute production littéraire vraiment belle et durable exprime une idée ; c'est là l'un de ses caractères essentiels. L'autre, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, est la perfection esthétique, et c'est encore un point qui différencie le jugement du connaisseur de celui du vulgaire, qui ne la sent point, parce qu'elle dépasse son niveau et qu'il est absorbé par autre chose. Mais, si importante que soit la valeur esthétique, elle ne supplée point à l'absence