QU'EST-CE QU'UN INTELLECTUEL
et ne masque pas la faiblesse de l'idée. Il n'y a point de chef-d'œuvre qui ne soit construit sur une idée. La Chanson de Roland n'intéressait pas les contemporains uniquement parce qu'elle est une suite de scènes guerrières et qu'ils étaient l'oncièrement guerriers. Elle manifestait pour eux l'idée fortement enracinée dans leur conscience morale qu'il fallait combattre héroïquement les Infidèles au risque de sa vie et leur montrait l'horreur de la trahison du vassal envers son suzerain. En outre l'idée, qui inspire l'œuvre littéraire et lui donne son sens, n'est pas suffisante à elle seule pour satisfaire la faim intellectuelle que nous lui demandons de rassasier. Il faut encore que l'œuvre soit saturée d'idées de détail, de vues sur les hommes et sur les choses, qui nous instruisent, nous incitent à réfléchir, mettent en mouvement notre pensée, qui soient fortes, nouvelles, utiles à considérer, qui émanent d'une intelligence vive, profonde, supérieure. L'écrivain qui n'est qu'un écrivain , ne remplit qu'à moitié sa tâche ; sous l'écrivain nous aspirons à trouver le penseur, qui a examiné les problèmes importants et dont l'avis sur ces problèmes mérite d'être pesé. Le livre attachant, auquel on revient, est celui qui foisonne d'idées.
La littérature ne crée pas les idées ; elle les illustre et les propage. — Ici nous nous heurtons à une illusion, qu'il convient de dissiper ; les littérateurs prétendent créer les idées, dont ils nourrissent leurs écrits. Horace déclare que ce sont les anciens vates qui ont fourni aux sociétés primitives les grandes idées civilisatrices ; il se peut qu'il ait raison ; le rythme a joué à l'origine un rôle capital et
c'est sous la forme rythmique qu'au début l'humanité a reçu et gravé dans sa mémoire les enseignements et les maximes qui ont constitué sa moralité. Mais depuis longtemps le travail s'est partagé ; ce sont les intellectuels qui trouvent les idées ; les littérateurs leur en sont redevables. Si l'on prend en main un chef-d'œuvre littéraire et que, négligeant les séductions de l'art, on établisse froidement le bilan des idées qu'il renferme, on s'aperçoit qu'elles ne sont pas nouvelles ; le littérateur reprend ce qui a été dit avant lui et, vivant sur un fonds déterminé, il le répète. A la lecture des Méditations de Lamartine on est frappé de la largeur et de l'élévation des pensées ; il nous fait monter jusqu'à l'Infini; il célèbre l'Eternité, la Bonté, la Toute- Puissance, le Mystère de Dieu, et son élan lyrique nous emporte si loin du terre à terre habituel, qu'il semble nous ouvrir des voies inexplorées. En réalité ce sont là des concepts auxquels il est facile d'assigner leur source et qui proviennent ou des philosophes spiritualistes anciens et modernes, ou des mystiques chrétiens, ou des panthéistes; Lamartine n'a rien découvert de nouveau. Les grandes vues humanitaires de Victor Hugo, son enthousiasme pour la liberté dérivent du mouvement d'idées qui a suscité la Révolution, ainsi que sa foi dans le progrès, qu'il ne définit pas du reste et qui lui apparaît sous forme d'images magnifiques et vagues, l'Aurore, la Lutte de la lumière contre l'ombre ; il n'invente qu'une phraséologie. On pourrait répéter l'expérience ; on aboutirait toujours au même résuL tut. Les littérateurs empruntent leurs idées aux penseurs; en général ils ne les empruntent même pas directement ;
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i ls s'emparent de celles qui flottent dans l'air, et celles-ci le public les acclame parce qu'il en porte en lui le germe et les reconnaît. Mais ils s'enthousiasment pour elles si généreusement, ils s'identifient avec elles d'une telle adhésion de leur âme et de leur conscience, qu'ils croient naïvement leur donner naissance et qu'ils s'en attribuent la paternité ; elles ne sont que leurs filles adoptives. Ils leur rendent d'ailleurs d'immenses services; tant que l'idée reste entre les mains de l'intellectuel qui l'a trouvée, c'est une lumière, ce n'est pas une flamme ; le littérateur la transfigure ; il la revêt de termes si splendides, il lui imprime une chaleur si communicative que les hommes l'accueillent émerveillés et qu'il assure son succès. Il n'est qu'un apôtre; mais le vulgaire qui ne connaît pas le maître, qui l'entend de sa bouche est tout prêt à l'en croire l'auteur. Ainsi tout concourt à nourrir son erreur. Est-elle tout à fait sincère ? Les poètes se disent inspirés ; le mot leur est moins favorable qu'ils ne l'imaginent, puisqu'il atteste leur dépendance vis-à-vis d'une puissance supérieure. En tout cas les littérateurs sont des intermédiaires nécessaires ; une grande idée ne prend possession de la conscience humaine qu'une fois exprimée par eux dans une forme qui s'empare impérissablement de la mémoire ; cette forme leur appartient ; lorsqu'elle est magistrale et empreinte d'un vrai sentiment d'art, elle est immortelle. Plus heureux que l'intellectuel qui a créé l'idée, mais qui la voit tomber dans le domaine public, ils ont attaché leur nom à quelque chose que nul ne peut leur ravir ; mais ils n'ont trouvé qu'une forme ; s'ils se flattent d'avoir fait plus, ils se trompent.
Elle incarne et discute les idées. — Entre les mains du littérateur les idées perdent leur caractère abstrait pour s'incarner dans des personnages. C'est ainsi qu'elles se présentent dans la vie réelle et qu'elles agissent ; nous ne sommes pas uniquement le jouet des événements; nous leur opposons l'idée, que nous tentons de faire triompher ; nous avons une conception, un plan que nous poursuivons ; si l'idée est fausse, nous en pâtissons ; en tout cas nous la professons, nous nous mettons à son service; c'est grâce à nous qu'elle devient quelque chose d'actif et d'animé. Il en est de même dans le monde fictif de la littérature. Ses personnages représentent des idées ; ce sont elles qui les guident, qui inspirent leurs actes ; ils les manifestent avec leur tempérament propre ; parfois ils les exagèrent, ce qui leur fait perdre leur justesse, mais les rend plus saisissantes ; c'est à cause d'elles qu'ils se comportent différemment dans le cours des faits dont ils ne sont pas les maîtres et dans les situations qui s'imposent à eux ; ce sont les conséquences qu'elles ont dans la pratique, la direction qu'elles impriment à la vie humaine qui apparaissent à nos yeux. Elles sont l'aliment de la littérature sérieuse, qui ne parle pas seulement à nos sens et à notre cœur mais à notre cerveau. L'écrivain les discute par la bouche de ses personnages, en fait ressortir les effets funestes ou bienfaisants, les dresse en conflits les unes contre les autres, raisonne et provoque en les mettant en scène notre jugement sur elles. C'est ainsi que les questions philosophiques, morales, sociales peuvent être débattues par la littérature, qui fait alors œuvre plus utile et plus
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élevée qu'en nous contant des aventures quelconques ou en nous secouant par le spectacle de la passion. Un romancier choisira par exemple pour sujet la condition de la femme dans la société actuelle : il prendra pour héroïne une femme sans appui et sans ressources ; il la peindra courageuse et honnête et la montrera réduite à des besognes insuffisamment payées, trouvant fermées ou disputées àprement les carrières qui lui conviennent, ne réussissant pas à subsister seule et condamnée à subir le caprice de l'homme. Il attirera notre attention sur cette injustice et s'il sait, grâce à ses dons d'artiste, rendre le cas émouvant, il l'imposera à notre réflexion, il créera un mouvement d'opinion, qui ne demeurera pas stérile. La littérature à idées peut être un merveilleux instrument de réforme morale, sociale, de redressement des torts, de progrès. Elle touche à ce qu'il y a en nous d'intellectuel, nous invite à penser et à prendre parti.
Elle n'en démontre pas la vérité. — Mais, si elle agite les questions qu'il lui plaît, elle ne saurait les résoudre. Elle n'est pas outillée pour démontrer la vérité de l'idée et les conditions dans lesquelles elle opère le lui interdisent. Et c'est pourquoi le roman et la pièce à thèse sont des genres faux et insupportables. La vérité se démontre par les voies logiques, dans sa généralité, sans acception de personnes, sans passion et sans parti pris ; c'est affaire d'intellectuel. Le littérateur présente un cas particulier, accumule les circonstances favorables à sa thèse, la plaide avec des raisons d'avocat et, lorsqu'il a fini, on s'aperçoit que sa conclusion vaut pour l'exemple spécial qu'il a pris,
mais n'a pas d'autre portée ; son ambition était disproportionnée, il n'a rien prouvé. Dans son roman Un Divorce Paul Bourget entend démontrer que la loi du Divorce est une loi abominable, qui détruit la famille et engendre tous les malheurs. Remarquez qu'il a intitulé son livre Un Divorce et non pas Le Divorce, et, s'il ne s'est pas aperçu que le titre même infirmait sa thèse, c'est qu'il est plus littérateur qu'intellectuel. En effet, c'est un divorce très spécial qu'il expose : une femme née catholique a passé par une période d'indifférence et revient à sa foi première ; elle a divorcé et s'est remariée ; il est bien évident que, puisque l'Eglise n'admet pas le divorce, elle tombe dans une situation inextricable ; cela prouve qu'il ne faut pas divorcer lorsqu'on est catholique et rien d'autre. Quant aux infortunes accessoires qui fondent sur elle, elles sont ingénieusement imaginées par l'auteur, mais elles ne sont pas une conséquence nécessaire du divorce. Est-il indispensable d'avoir une mère divorcée pour s'éprendre d'une jeune fille dont l'honnêteté a été surprise ?Le fils est-il logique en assimilant sa situation à celle de son beau-père P Ce n'est pas tout à fait la même chose. Tout cela est combiné avec adresse, mais n'est que de l'adresse. Autre chose est de présenter un cas où le divorce est funeste, autre chose de juger le divorce en lui-même. La littérature actuelle vit en partie sur les surprises et les calamités du divorce ; elle a raison ; il y a là des sujets palpitants. Celle qui a précédé traçait des tableaux émouvants des souffrances de conjoints indissolublement liés, sans que les vices et les crimes de l'un pussent libérer l'autre ;
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elle aussi, elle avait raison. Dans cette question, comme dans toute autre, c'est au penseur à dégager la solution juste, si elle existe, ce n'est pas au dramaturge et au romancier.
Le littérateur et l'intellectuel. — La littérature est dans la dépendance de l'intellectualisme ; elle n'est pas l'intellectualisme intégral. Comparez même du dehors le littérateur et l'intellectuel : le premier est ému par tout ce qui est humain, avide du succès, qui ne va pas toujours au plus digne, infiniment sensible à l'approbation ou aux dédains de ses semblables, inquiet de l'irrégularité de l'inspiration qui ne répond pas toujours à son désir, sujet aux partis pris excessifs et violents, aux enthousiasmes et aux désespoirs ; il est tellement humain qu'il n'est pas seulement homme, il est aussi femme par quelque côté. L'autre est plus détaché du monde extérieur ; il vit dans une atmosphère sereine ; il a quelque chose de monastique ; c'est un ascète de la pensée.