CHAPITRE III
Le cerveau. — Gomme, dans le monde animal supérieur dont nous faisons partie, on n'a jamais constaté l'existence d'une pensée sans le travail correspondant d'un cerveau et que, par des expériences faites sur le cerveau, on a pu, sans interrompre immédiatement la vie, influer sur l'intelligence, on admet généralement que le cerveau est l'organe de la pensée et l'on dit couramment que l'intellectuel est un cérébral. L'intellectuel se trouve donc en présence d'un organe qui lui fournit sa pensée et il ne saurait se la procurer ailleurs. Quelles sont ses relations avec cet organe ?
C'est à la physiologie qu'il appartient de déterminer le fonctionnement du cerveau; nous n'envisageons ici que les résultats de ce fonctionnement en tant que nous les percevons. Mais qui est cet inconnu que. nous avons mis en face de lui ? Nommons-le, si l'on veut, avec certains philosophes le moi; malheureusement le moi que uous sommes est quelque chose de fort mystérieux.
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L individu. — Nous nous considérons réciproquement comme des individus ; il n'y a guère de mot plus impropre; car il signifie un indivisible, qu'on ne saurait partager, parce qu'il est simple et n'a point de parties ; or l'homme total est une association, une complexité d'éléments multiples. On peut dire approximativement que le moi est le président de cette association, sous réserve que, lorsqu'une association se dissout, le président ne perd qu'un titre et subsiste; car il est par lui-même indépendamment de l'association dont il est membre et chef, tandis qu'ici c'est l'association qui constitue le moi personnel ; il est en fonction de cette association.
Le corps. — Des éléments qui composent l'individu, le plus apparent est l'organisme matériel, organisme que nous n'avons pas fait, qui s'est développé selon ses lois propres, qui est jusqu'à un certain point nous-mêmes et qui pourtant est pour nous le commencement de l'univers extérieur, avec lequel il nous met en rapport en nous prêtant des moyens d'action sur lui. Nous commençons par en disposer sans savoir ce que c'est ; il se révèle à nous par les sens; nous le voyons, nous le touchons, nous entendons sa voix; mais nous ne le connaissons complètement qu'en étudiant d'autres corps que le nôtre ; car il se passe en nous des choses qui nous échappent. Il est la condition de notre existence et nous sommes soudés à lui, mais non à sa totalité ; toutes ses parties ne sont pas également essentielles ; il y a des moi manchots ; il y en a de culs-de-jatte ; il n'y en a point qui aient laissé partir leur cerveau ou leur cœur. En outre il n'est pas immuable; il se renouvelle
et n'est pas toujours le même ; il s'accroît, il dépérit; nous n'avons pas, hommes faits, le même corps que nous avions enfants. Nous en usons plusieurs avant de mourir et nous croyons cependant être restés le même individu, distinct de ceux avec lesquels nous avons été en contact. Enfin par la transfusion du sang, par la greffe on a réussi à interchanger certaines parties de corps différents. On n'a pas encore transporté un cerveau d'un crâne dans un autre, mais ne nous a-t-on pas montré récemment les organes essentiels d'un animal, qui continuaient à vivre séparés de leur légitime propriétaire ?
Au temps où l'on parlait des rapports de l'âme et du corps, on les définissait en disant que l'âme est la maitresse et le corps le serviteur. Les choses ne sont pas si simples et, si nous n'étions pas tellement habitués à ces rapports que nous n'y faisons plus attention et qu'ils nous semblent tout naturels, si on nous les exposait pour la première fois, nous les trouverions invraisemblables et bouffons ; nous nous croirions mystifiés par un humoriste» Le corps est un serviteur un peu singulier. Nous avons sur lui droit de vie et de mort ; nous pouvons l'anéantir comme organisme vivant, mais du même coup nous nous supprimons en tant qu'être humain ; ce n'est pas tout à fait le droit qu'avaient les anciens sur leurs esclaves. Assurément il nous obéit, nous transporte où nous voulons aller, nous permet d'atteindre les objets, à condition qu'il ne soit ni malade, ni paralysé, auquel cas il interrompt ou cesse définitivement son service comme un homme à gages indisposé ou invalide. Mais, dans l'existence ordinaire, on
peut donner congé à son domestique et s'en passer; celuici nous est tellement indispensable que sans lui nous ne saurions rien faire; il est plus qu'un aide de notre activité, il en est l'instrument nécessaire. Nos pouvoirs sur lui sont mal définis et variés, parfois nuls. Si nous commandons à nos membres, si nous avons quelque autorité sur nos poumons, puisque nous ralentissons ou accélérons à notre gré notre respiration, le sang circule sans que nous nous en mêlions ; la vie végétative s'accomplit sans intervention de notre part; quand elle est florissante, elle nous communique un bien-être, de source inconnue, mais très réel; c'est ce qui fait l'allégresse irréfléchie des jeunes gens, tandis que les vieillards deviennent moroses. Seulement il faut que nous l'entretenions et ici les rôles sont intervertis ; au lieu de commander, nous obéissons. Comme la locomotive exige du chauffeur le charbon sous peine de s'arrêter, le corps réclame son alimentation quotidienne ; encore ne nous donne-t-il pas toujours toutes les précisions désirables. Notre occupation la plus accablante, la plus basse est de satisfaire ses besoins; là-dessus il n'entend pas la plaisanterie; si nous sommes sourds à ses appels, il a un moyen infaillible pour nous contraindre, la douleur, qui nous met vite à la raison. Quand il se comporte mal et tombe malade, c'est à nous de le remettre en état, à grand'peine et à grands frais, et nous ne songeons pas à marchander. Ainsi nous nous servons de lui et nous le servons ; nous sommes tour à tour maître et valet.
La pensée. — Il est la condition d'existence de notre
moi; il le façonne jusqu'à un certain point, puisqu'il lui imprime son tempérament, ce caractère spécial qui le différencie des autres moi. Il n'est cependant pas le moi. Ce moi serait-il la pensée, qui prendrait ainsi la présidence de la république que nous sommes? J'entends la pensée consciente ; car il n'est pas impossible de concevoir une pensée qui ne le serait point. En tout cas la conscience subit chez les êtres pensants des diminutions telles qu'on se demande s'il n'y a pas interruption. Nous nous trouvons parfois en présence de l'aboutissement d'opérations intellectuelles, dont les phases précédentes nous ont échappé; l'oubli peut y être pour quelque chose; mais sûrement la conscience a été bien faible, infinitésimale; or une quantité infinitésimale est voisine de zéro. Il se pourrait même que ces mots « pensée consciente » fussent un non-sens. Tout se passe en effet en nous comme s'il se produisait une pensée et que nous en prenions connaissance, tout comme nous prenons connaissance de la pensée d'autrui ; ce n'est donc pas la pensée qui est consciente d'elle-même, c'est nous qui la percevons ; nous écoutons notre pensée, nous avons jusqu'à un certain point action sur elle, nous essayons de la diriger, nous luttons parfois contre elle. La pensée non perçue n'est évidemment pas le moi, puisqu'elle nous demeure étrangère, la pensée perçue non plus ; le moi est ce qui la perçoit ; elle est du reste, aussi bien que le corps, la condition de l'existence de notre moi ; on ne voit pas ce que serait le moi sans pensée.
Le moi. — Le moi est donc une force qui se distingue des forces matérielles en ce qu'il a à sa disposition une
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pensée, fournie par le cerveau, qu'il perçoit et dont il use pour ses fins.
Relations du moi et du cerveau. — Les relations du moi et du cerveau sont d'une nature particulière ; elles participent de celles que nous avons d'une part avec un organe comme le cœur, de l'autre avec un membre comme le bras. Le cerveau jouit de la vie végétative, il est en dehors de nos prises. Il pense d'une façon continue ou avec de courtes interruptions, une plus longue correspondant à la cessation de l'existence. Nous avons la prétention d'exercer sur cette pensée, c'est-à-dire sur le fonctionnement du cerveau, un certain empire. Jusqu'à quel point y réussissons-nous?
Rapport d'harmonie. — Nos rapports avec lui se partagent en rapport d'harmonie et en rapport de discordance. Le premier est délicieux : quand la pensée coule de source sans exiger le moindre effort, prend d'elle-même la direction désirée, s'élabore régulièrement comme la trame du tisserand et qu'en outre elle vaut par sa nouveauté, sa justesse, sa profondeur, par toutes les qualités que nous souhaitons lui voir, qu'elle est limpide et précieuse, l'être tout entier s'équilibre dans une telle allégresse, dans un si parfait accord, que, s'il en était toujours ainsi, on ne songerait point à s'analyser et à distinguer la pensée du moi. Il ne s'agit pas ici du plaisir du musicien, qui, possédant un instrument sans défaut, lui fait rendre à son gré les sons qui l'enchantent ; il y a quelque chose de plus ; instrument et exécutant ne font qu'un ; on a l'illusion d'être un pur esprit, dont la pensée est non pas l'attribut, mais l'essence. L'amour a la prétention d'opérer une fusion telle
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entre deux êtres qu'ils perdent conscience de leur dualité ; cette fusion ne saurait être plus complète, plus intime que celle qui se réalise ici.
Rapport de discordance. — Malheureusement ce n'est là qu'une exception ; l'unité se rompt et la dualité s'accuse; nous n'obtenons pas du cerveau ce que nous désirons ; il y a brouille et malaise. Il s'est repris et cesse de vibrer à l'unisson. Si nous revenons à la comparaison du musicien, nous n'avons pas affaire comme lui à un instrument qui peut être momentanément en mauvais état, et qu'on réparera, qui est passif et docile, mais à un adversaire, qui refuse décidément de se prêter à ce qu'on attend de lui et dont nous ne savons si nous viendrons à bout à notre satisfaction ; les hostilités sont ouvertes et c'est là le calvaire de l'intellectuel.
Imperfections du cerveau. — Limites de la faculté de comprendre. — Notre cerveau nous étant prêté par la nature et mis à notre disposition dès l'âge le plus tendre, nous en usons librement, sans prendre la précaution de nous informer de ses capacités ; nous nous figurons naïvement qu'elles sont illimitées. Nous ne tardons pas à être détrompés. Nous continuons une étude qui nous plaît en allant de l'élémentaire au plus compliqué ou nous en abordons une nouvelle; à un moment donné, nous constatons que nous ne comprenons pas ; les mots sont là devant nous, mais nous avons beau les répéter, ils sont vides de sens ; l'idée n'apparaît pas. Il se peut que cela vienne de ce que nous ne nous sommes pas suffisamment préparés ; nous ne savons pas ce qui est nécessaire pour comprendre;
si on ouvre au hasard un livre de science, on ne l'entend point, parce qu'on ignore ce qui précède. Le mal n'est pas grave et la chose est réparable ; mais il n'en est pas toujours ainsi; alors même que nous avons acquis les connaissances utiles, un instant vient où l'opération intellectuelle cesse et où nous sommes hors d'état de poursuivre. Le compréhensible est indéfini, mais il n'est accessible à chacun que dans une mesure restreinte. Le point limite atteint, notre premier mouvement est de protester; nous nous en prenons à la parole du maître, au livre, que nous accusons de n'être pas suffisamment clairs. Il faut renoncer à cet expédient, puisque d'autres à côté de nous entendent ce qui reste pour nous mystérieux. Nous nous retournons contre notre cerveau, dont nous incriminons la mauvaise volonté; avec un peu plus de complaisance il nous satisferait. En réalité il est au bout de ses ressources ; de même que certains ont l'œil plus perçant que d'autres et voient plus loin, de même tel continue de comprendre là où nous nous arrêtons. Au delà c'est pour nous le trou noir et la stupidité. La borne est lointaine pour les grands esprits; elle existe. Souvent on ne l'aperçoit pas et on se figure comprendre ce qui en réalité échappe. Que de gens ont l'incompréhension légère et facile! Que de sots se sentent à l'aise là où le savant se tait, embarrassé ! L'intellectuel ne se paie point d'à peu près; pour lui ne pas comprendre est le malheur suprême, la faillite de ses espérances, la chute dans le néant; c'est ce qu'est pour l'homme d'action l'obstacle invincible ; il ne lui reste plus qu'à déposer son bilan. Limites de la faculté de retenir. — Retenir n'est pas
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moins important que saisir. La vie intellectuelle n'est pas une suite d'actes isolés, mais un progrès ; il faut que chacun laisse un résultat, d'où partira l'acte postérieur et que ces résultats s'accumulent pour nous enrichir. Or le cerveau ne garde pas religieusement ce qu'on lui confie; trop heureux s'il en conserve une partie ! C'est un mandataire plus ou moins fidèle suivant les individus, mais dont l'honnêteté n'est jamais que relative. Après le travail pour acquérir vient, sournois, l'oubli qui efface, qui effrite, qui anéantit ; il est pour l'intelligence l'agent de cette loi d'usure qui s'exerce inlassablement sur les objets matériels ; c'est un voleur, qui s'introduit dans la chambre aux trésors et la vide peu à peu ; il est comme le flot de la mer qui mine les châteaux construits par les enfants et rend au sable sa surface lisse, où il semble que rien n'a jamais existé. Nous sommes tous sensibles à la mauvaise qualité de la mémoire; car, dans l'existence courante, il est sans cesse nécessaire de se rappeler ; l'oubli des petites choses est souvent aussi incommode que celui des grandes. Pour l'intellectuel une mauvaise mémoire es* un inconvénient tout à fait déplorable. Imaginons un intellectuel qui n'aurait jamais rien oublié, jamais perdu de temps à revenir en arrière, à recommencer, qui aurait à sa disposition fraîches et entières toutes ses conquêtes depuis le début, qui les embrasserait d'un seul regard et en ferait librement emploi. Quelle tâche il accomplirait ! Malheureusement ce n'est qu'un rêve. Nous ne vivons pas sur nos connaissances, mais sur des restes diminués par une déperdition perpétuelle.
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Limites de la faculté d'effort. — Enfin le cerveau ne fournit qu'une certaine quantité d'effort, quantité variable suivant les personnes, mais qu'il ne saurait dépasser. Il n'y en a point, si robuste soit-il, qui à travailler ne se fatigue et, quand il est fatigué, il demeure inerte; il n'y a plus rien à lui demander pour notre utilité. C'est un inconvénient dont le commun des hommes prend en général peu de souci ; il est rare qu'ils poussent le travail intellectuel jusqu'à ses possibilités extrêmes ; quand ils sentent ▼enir la lassitude, plus exactement quand ils prévoient qu'elle va venir, ils s'arrêtent; ils sont là-dessus d'une remarquable prudence. Peu de gens consentent à se surmener ; il fut un temps où il était de mode parmi les kygiénistes de se lamenter sur le surmenage de nos écoliers ; ceux-ci savaient fort bien se mettre en garde et ne se laissaient point imposer une charge disproportionnée. L'intellectuel n'accorde pas à son cerveau des vacances trop longues et trop répétées. Il est humilié qu'un autre donne une production régulière abondante et comme indéfinie, tandis que lui se voit obligé de s'interrompre et de se contenter de résultats moindres. Il exige donc de son cerveau tout l'effort dont il est capable. Je ne sais si, dans la vie ordinaire, il y a plus d'avares que de prodigues ou le contraire ; ce qui est certain, c'est que, parmi les intellectuels, il y a plus de prodigues que d'avares; ils se dépensent sans compter ; c'est là leur honneur.
L'immense majorité des hommes n'a qu'un cerveau médiocre; ce n'est point pour eux une douleur trop sensible ; ils ne se croient pas obligés d'étr»- des cérébraux et peu-
vent par ailleurs être parfaitement heureux. Du reste ils se figurent volontiers que ceux qui leur sont supérieurs sous ce rapport ne le sont que parce qu'ils ont appris davantage et se flattent qu'ils seraient leurs égaux s'ils avaient voulu s'en donner la peine — doctus cum libro. Pour constater la médiocrité de son cerveau, il faut être jusqu'à un certain point intellectuel et cette constatation est alors particulièrement amère, puisqu'on n'a qu'une faible part du bien qu'on estime le plus et qu'il n'y a pas de dédommagement. L'intellectuel est porté d'ailleurs à s'exagérer cette insuffisance, n'ayant jamais le cerveau parfait, qui lui serait nécessaire et qu'il convoite. Pourtant à côté des modestes, il y a les présomptueux. Si l'on ne saurait fixer la dose d'intelligence qui est indispensable pour être un intellectuel, il est certain qu'outre la vocation il faut les ressources ; on voit des ratés parmi les intellectuels, comme parmi les artistes.
Action de la volonté sur le cerveau. — Une fois renseignés sur ce que peut notre cerveau, la difficulté pour nous est de le diriger. Tous n'ont pas cette ambition au même degré. D'agréables écrivains, qui se sentent un esprit heureux et facile, le laissent en liberté ; ils assistent, spectateurs intéressés, à l'épanouissement de leur pensée et s'en mêlent le moins possible; leurs œuvres ont la spontanéité, la fraîcheur, la fluidité, l'imprévu; des points de vue divers se succèdent, qui ne sont que des points de vue, des choses risquées passent sans être appuyées, des contradictions s'esquissent qui ne se résolvent qu'à peine, des aperçus jaillissent, qui ne sont point approfondis : cela
pourrait être ainsi, à moins que ce ne soit le contraire ; point de conclusion ferme ; ce n'est point que l'écrivain soit sceptique ; le scepticisme est à sa manière une affirmation, à savoir qu'on ne saurait atteindre la vérité ; il est fantaisiste. La fantaisie ne consiste qu'à laisser son esprit fonctionner à sa guise, se porter vers ce qui l'attire et s'y poser pour un instant ; lorsque celui-ci est bien doué, c'est un charme. Les écrivains de ce tempérament sont considérés comme les plus originaux ; en effet ils expriment leur individualité, qui n'est celle de nul autre. La pensée astreinte à une marche logique perd justement ce caractère spécial, pour devenir universelle ; un raisonnement exact ne porte point de marque d'origine et appartient à tout le monde. Pourtant la pensée affirmative est la seule virile; d'abord c'est la plus ardue; il est plus aisé de laisser courir son imagination au hasard que de déterminer quelque chose qu'on puisse affirmer avec la conviction qu'on a fait tout le nécessaire pour voir juste, avec l'espoir d'avoir raison. Ensuite elle a l'ambition fière d'avoir action sur autrui ; elle demande l'adhésion ou la contradiction ; avec elle on a affaire à quelqu'un de responsable ; tout le reste n'est que gentillesse. Un des traits caractéristiques de l'intellectuel, c'est la prétention de conduire sa pensée et de la contraindre à élucider un point, à formuler une proposition nette, d'être le maître de son cerveau.
Les résistances du cerveau. — Refus de travail. — Il n'y parvient pas toujours. Le cerveau est rétif et désobéissant; il pratique le principe du moindre effort. Il aime le travail facile, redoute la fatigue et, comme cette fatigue se
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communique à nous, nous avons la lâcheté de la lui épargner. Que de fois, assis dans un fauteuil, nous nous prenons à ressasser des choses frivoles et sans utilité ! Que de fois nous nous résignons à des besognes insignifiantes, quand nous pourrions faire mieux! Il s'accommode d'un fonctionnement paisible, qui ne met en jeu — et encore modérément — que les facultés secondaires de l'intelligence : tel le cheval, qui a son allure et trottine sans ae forcer. L'érudit, qui se replonge le matin à son bureau dans l'étude des documents sagement quittés la veille à l'heure du sommeil réparateur, est à peu près sûr de le retrouver fidèle au poste, dispos, prêt à reprendre le collier. Lee opérations intellectuelles, qui n'atteignent pas un degré d'acuité inquiète, sont constantes et continues. Il n'en est pas ainsi, lorsqu'on tend les ressorts et qu'il s'agit de création puissante, soit de la part de l'artiste, qui cherche l'expression de l'idéal, soit de celle du penseur, qui combine des idées pour formuler une hypothèse ou construire un système. Il arrive que le cerveau se refuse obstinément et demeure stérile. C'est une syncope intellectuelle ; mais, dans la syncope proprement dite, nous avons perdu tout sentiment ; ici nous vivons notre mort et nous nous demandons terrifiés si nous ressusciterons ; sensation d'autant plus cruelle que cet arrêt est le précurseur de celui qui, dans la vieillesse, est définitif, lorsque la plume tombe des mains tremblantes et qu'on se voit réduit à la vie purement végétative ; l'avertissement donne le frisson. Tous les intellectuels connaissent ces périodes de détresse, où rien ne sert d'appeler à l'aide, d'implorer à genoux ce
•erveau souverain, qui fait leur tourment et leur dispense capricieusement ses faveurs ; ses dispositions bonnes ou mauvaises résultent de conditions physiologiques qui •ous sont inconnues et les moyens artificiels de l'exciter sont hasardeux pour le moment, désastreux pour l'avenir. Distraction. — Il ne s'insurge pas toujours avec brutalité, mais il se plaît à nous fausser compagnie. Il est parfois malaisé de fixer son attention, de la maintenir, de la ramener. En vain nous l'avons mis sur la piste qu'il n'a qu'à suivre, il s'en écarte tout doucement. Il biaise avec aous ; on se fâche, on l'engage de nouveau sur la bonne ▼oie, il se dérobe encore. Nous avons entamé un ordre d'idées qui nous intéresse, nous comptons aller jusqu'au bout et nous nous apercevons tout à coup que nous pensons à tout autre chose. La direction nous a échappé ; d'autres pensées se sont succédé en nous sans notre participation et, quand nous intervenons, nous nous trouvons quelque part où nous n'avions nullement l'intention d'aller. Le cerveau aime à faire l'école buissonnière et il y est si adroit, qu'il ne nous reste parfois qu'à rire des tours qu'il nous a joués. II est d'ailleurs sans pitié, comme lorsqu'il nous laisse en plan au milieu d'un discours ; nous ne savons plus ce que nous voulions, ce que nous allions dire ; c'est la panne intellectuelle. Il s'est donné congé sans nous en prévenir, vagabondage bien différent de celui de la fantaisie, puisque ici, au lieu d'être complices, nous sommes victimes. Ou bien il a des sautes brusques ; un objet l'attire, il quitte tout pour y courir. Le plan sagement conçu est bouleversé; des détours capricieux remplacent la marche droit au but.
Nous cédons, nous prenons ce qu'il nous offre, de peur de nous voir les mains vides. Ces bizarreries du cerveau peuvent provenir de ce qu'il juge avoir assez fait pour nous : saturé, excédé de pensées sérieuses, il éprouve le besoin d'autre chose ; ou bien il a ses préférences qu'il prend la liberté de satisfaire ; s'il consent à travailler, il ne travaille que dans le sens qui lui agrée, à ses besognes favorites; sur tout le reste il est distrait et fait de mauvais ouvrage. Le professeur, se souvenant des élèves qui ne lui accordaient qu'une attention superficielle et faisaient volontairement mal ce qu'ils auraient pu faire bien, est attristé de loger en lui un de ces mauvais écoliers .
L'idée fixe. — Le contraire de la distraction, c'est l'idée fixe. Il s'y bute et s'y arrête comme à un point mort. Une fois qu'il s'y est enlizé, il n'y a nul moyen de l'en arracher; tel l'âne qu'on ne fait sortir du pré ni par force, ni par persuasion. Combien de temps durera-t-elle ? Il n'en sait rien, mais, tant qu'elle le possède, il ne faut pas lui demander autre chose ; toute opération féconde est suspendue. Nous ignorons quel plaisir il y peut prendre ; car la plupart du temps elle est absurde ou insignifiante et n'aboutit à rien. Notez qu'il ne réfléchit point sur elle, qu'il ne la tourne pas en différents sens, ce qui serait intelligent ; il est en arrêt bêtement. Pourquoi s'est-il hypnotisé sur elle ? Elle est généralement accompagnée d'une crainte ou d'un désir pressants; il faut donc croire qu'en pareil cas il obéit à un mouvement inconscient de la sensibilité. Dans la distraction il affirme son indépendance ; ici il est dominé. C'est pourquoi l'idée fixe est souvent d'autant plus
tenace qu'elle est plus injustifiée, qu'il est inutile de l'attaquer par la raison et que nous ne saurions nous en débarrasser, alors même qu'on nous convainc qu'elle est sotte. C'est l'obsession, contre laquelle nous ne pouvons rien et qui nous persécute, qui serait le début d'une des formes de la folie, si elle n'était passagère. Chose misérable ! Il n'y a point d'homme intelligent, qui, par moments, ne soit parfaitement stupide.
La tyrannie du cerveau. — Si le cerveau a ses accès d'inertie et de sécheresse, ses résistances obstinées, il a aussi des crises de surexcitation et des emportements fougueux où il risque de nous briser. Tantôt il est rétif à l'éperon, tantôt il n'obéit plus au frein. Quand nous l'avons assujetti à un travail vigoureux de conception et d'invention et qu'il a consenti à s'y livrer sans réserve, il se produit un état, comme d'extase pour nous, où, se sentant en train, en pleine force et en lucidité limpide, il avance content de lui et où la besogne intellectuelle s'accomplit dans des conditions spéciales de promptitude et de qualité. Nous nous abandonnons avec joie à cette productivité fiévreuse qui nous émerveille. C'est surtout le soir, à la clarté de la lampe, quand tout se tait autour de nous, que nous ressentons ces poussées intellectuelles; les heures sonnent, nous les entendons à peine, et la nuit s'écoule sans que nous nous en inquiétions ; nous nous rendons vaguement compte qu'il serait temps d'interrompre, mais nous repoussons la suggestion ; nous craignons de ne plus retrouver une activité aussi fructueuse, nous avons derrière nous des résultats si beaux et devant ,tant de promesses,
que nous nous croirions coupables de ne pas poursuirre et que nous dépassons la limite de nos forces. Enfin la fatigue l'emporte et nous voulons cesser; mais le cerveau proteste contre l'arrêt ; il continue à s'intéresser à ce dont aous essayons de nous détacher ; pendant les insomnies brûlantes il continue à travailler seul et malgré nous ; il ne se soucie pas de nos aises ; il nous fait marcher, eomme ces esclaves qu'on pousse jusqu'à ce qu'ils succombent sous le faix. Nous payons cher ces grandes flambées cérébrales par les souffrances de la prostration et de l'anéantissement. En fait le cerveau est l'ennemi de l'organisme; il dévore notre substance et c'est lorsqu'il nous rend des services exceptionnels qu'il nous détruit avec un acharnement féroce. Pour la plupart des intellectuels, ce n'est qu'un accident. Les penseurs énergiques vivent dans cette excitation qui les mine et sou- Tent se traduit au dehors par un aspect ruineux. Les livres neufs et profonds ne se font pas à une table et à des heures réglées. Une fois la pensée conçue, elle s'empare de tout notre être et ne nous quitte plus ; elle chemine ardente dans la demi-conscience ; le cerveau qui l'a enfantée la couve sans relâche ; à travers les incidents de la vie, qu'il néglige, il la mûrit et la creuse; enfin les résultats surgissent et s'imposent; voici le fruit des recherches, le trésor inattendu ; il semble que ce soit un cadeau gratuit; en réalité le cerveau a usé l'organisme et l'a ravagé. Le génie n'est pas, comme l'a dit Buffon, un© longue patience, mais une tension forte et perpétuelle. Éducation du cerveau. — Si la lutte est la loi de tout ^
être vivant, elle est aussi celle de l'intellectuel. Aux prises avec un cerveau qui est tantôt pour lui un bienfaiteur prodigue, le plus souvent un animal méchant qui se cabre ou fuit ou un despote qui l'épuisé, il essaie de faire tourner le conflit à son avantage ; pour cela il entreprend l'éducation de son cerveau ; c'est pour lui une nécessité de carrière et un trait de plus par lequel il se distingue de la foule. On est en général soucieux de se donner une éducation morale ; on sent moins le besoin de discipliner sa pensée pour en faire un emploi judicieux. On corrige ou on dissimule ses défauts de caractère, parce que ce sont les plus désagréables à nos semblables, qui nous les signalent sans bienveillance et nous en gardent rancune ; on tient moins à corriger les défauts de son esprit, qui sont moins visibles, mais tout aussi pernicieux. On vante un bon cœur, une âme vertueuse ; on remarque moins un bon esprit ; ce n'est pas une qualité qui tire l'œil et à laquelle on attache une grande importance. On ne se rend pas compte qu'un bon esprit est le fruit d'une formation volontaire et quelque chose qu'on doit en grande partie à soi-même. L'éducation du cerveau est la tâche primordiale de l'intellectuel ; comme toute éducation, elle réclame de la souplesse et de la fermeté. D'abord le cerveau est pour nous un inconnu ; il faut donc l'étudier, pour savoir à quoi il est propre, ne pas lui faire de querelles injustes, éviter les malentendus, ne point lui demander ce dont il est incapable, mais exiger rigoureusement tout ce qu'il peut donner. La difficulté de comprendre, si elle est accentuée, exclut toute prétention intellectuelle ; il vaut mieux renoncer tout de
suite que de s'engager dans une voie sans issue. Quant à la mauvaise mémoire, si elle est pour l'intellectuel une condition défavorable, ce n'est cependant pas absolument, pour employer le langage des médecins, une contre-indication. H y a quelque moyen de l'améliorer ; on dit que les choses se gravent dans la mémoire ; ce n'est qu'une métaphore ; tout se passe cependant à peu près comme si c'était une vérité ; or on grave plus ou moins profondément ; en d'autres termes, ce à quoi on n'a prêté qu'une attention superficielle est fugitif; ce à quoi on a réfléchi avec la volonté de le retenir est plus stable et demeure ; le défaut de mémoire n'est souvent qu'un défaut d'attention ; nous pouvons donc l'atténuer, puisque la force de l'attention dépend de nous. Si on ne réussit pas à le guérir, on peut tout au moins y suppléer. Personne plus que l'intellectuel ne bénit les inventeurs de l'écriture ; grâce à elle il fixe définitivement ce qui risquerait de lui échapper ; les notes bien classées et complètes constituent pour lui un répertoire tenu à jour qu'il n'a qu'à consulter ; il est sûr d'y retrouver ce qui lui est indispensable ; c'est une mémoire morte ; elle a sur la mémoire vivante l'avantage d'être toujours présente et fidèle ; si elle exige un surcroît de peine, on ne le regrettera pas. Lorsque la faculté d'effort est insuffisante, il faut voir d'abord quelle est l'origine de ce défaut ; il provient ou de faiblesse ou de paresse ; ce sont deux cas qui ne se traitent pas de même ; les organes faibles se fortifient par des exercices appropriés ; il y a une gymnastique intellectuelle, comme il y a une gymnastique physique ; en y soumettant régulièrement le cerveau, on
obtiendra des résultats notables. S'agit-il de paresse ? On le reconnaîtra facilement : en pareil cas en effet le cerveau ne travaille que mollement, mais il n'est pas fatigué ; on ne sera pas dupe ; on ne tolérera pas sa nonchalance ; on la stimulera ; c'est le moment de se montrer énergique. Envers ses résistances on usera de diplomatie et on commencera par se rendre compte des causes. La stérilité est souvent mystérieuse ; on la subira, en épiant les bonnes dispositions du cerveau pour en profiter et le mettre à l'œuvre aussitôt qu'on en apercevra l'indice ; c'est beaucoup de ne point les laisser se perdre. Si l'impuissance résulte de ce qu'on lui a infligé un travail disproportionné et qu'il est fourbu, on en évitera le retour en le ménageant davantage à l'avenir ; c'est une faute de pousser le surmenage du cerveau jusqu'à ce qu'il ne rende plus qu'un travail de mauvaise qualité. Si l'intellectuel est exigeant pour son cerveau, il saura pourtant le conserver sain et vigoureux; c'est son devoir et son intérêt. La distraction peut être la conséquence d'une légèreté naturelle ; celle-ci se guérit en général avec l'âge et du reste, en provoquant la réflexion, on arrive à donner quelque poids aux cervelles légères. Parfois le cerveau n'exécute qu'avec une attention distraite les besognes qu'on lui impose, parce qu'elles lui déplaisent et qu'il est attiré par d'autres plus faciles ou plus à son gré ; on gagne quelque chose sur lui en lui faisant prendre des habitudes ; par l'accoutumance ce qui lui répugnait d'abord finira par se faire tolérer ; peut-être mêmeytrouvera-t-il plaisir et reviendra-t-il sur des répulsions injustifiées ; en tout cas rien ne sert de le contraindre brutale-
ment ; il vaut mieux composer avec lui ; c'est une chose capitale que de voir clair dans nos capacités et de ne pas forcer notre talent ; en suivant ses inclinations, il fera peutêtre une œuvre excellente, tandis que, courbé sur une tâche ingrate, il ne donnera rien qui vaille. L'intellectuel, moins esclave qu'un autre de sa sensibilité, sera par suite moins exposé à l'idée fixe et à ses angoisses ; ce n'est point un danger dont il soit menacé, à moins de déséquilibre provenant d'épuisement.
Ainsi dans ses rapports avec son cerveau l'intellectuel ne violente rien et ne néglige rien ; il ne le rendra pas supérieur, s'il est médiocre ; mais il en tirera par une culture raisonnée plus que ses semblables qui le laissent à l'état sauvage. S'il réussit au delà de ses espérances, si soa cerveau s'éprend de la tâche proposée au point de tout y sacrifier, si, dans ses grandes ardeurs, il se consume pour créer, loin de le retenir, l'intellectuel l'encouragera. D'autres offrent d'un seul coup leur vie pour la patrie, pour une grande cause ; il use lentement la sienne au service de l'idée. Qu'importe que l'ouvrier périsse, si l'œuvre naît ?