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CHAPITRE IV

Dépendance de la pensée. — Le vœu suprême de l'intellectuel serait de disposer en souverain absolu d'une activité cérébrale qui se développerait suivant sa nature propre indépendamment de toute influence étrangère. Nous venons de voir que, loin d'être le maître de sa pensée, il n'en est que le bénéficiaire sous des restrictions sévères ; il est obligé de la prendre telle qu'elle lui a été donnée ; la qualité de la pensée résulte de la constitution du cerveau ; sur le rapport de l'une avec l'autre nous sommes peu renseignés et, quand même la physiologie parviendrait à la déterminer, nous n'en serions pas moins assujettis à la constitution individuelle de notre cerveau, à moins qu'on arrive à la modifier scientifiquement, ce qui serait un gain énorme et des conditions toutes nouvelles. La volonté s'empresse autour de l'intelligence en surveillante affairée, soit pour l'améliorer par une éducation patiente, soit pour la fixer ou la diriger ; elle n'y réussit que dans des limites restreintes. De toutes les influences qui s'exercent sur la

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pensée c'est celle dont nous avons le mieux conscience, qui parle le plus haut, qui a les prétentions les plus nettement avouées à se faire obéir et qui, en réalité, a le moins de puissance effective. La pensée n'est qu'un élément de la personne humaine, engagé dans une complexité d'autres éléments ; alors même que dans l'organisme humain c'est elle qui gesticule et parle sur le devant de la scène et laisse dans l'ombre les comparses, ces comparses ne sont pas réduits au rôle de figurants muets; ils agissent sur elle, ils lui soufflent ce qu'elle s'imagine trouver ou bien ils la contrarient et l'empêchent d'être toute à son jeu; elle ne fait point la pièce à elle seule et ses camarades y ont leur part. Les éléments non intellectuels de notre nature sont à leur tour en relation étroite avec le monde extérieur, lequel a sur nous, qui en faisons partie, des prises mul tiples, si bien que la pensée est une vibration dont les causes se perdent à l'infini.

Influence du tempérament. — Il est incontestable qu'elle subit l'influence de notre tempérament, qui est, le mot l'indique, la proportion suivant laquelle sont mélangés les matériaux constitutifs de notre corps et dont les variations produisent les tempéraments individuels. C'est affaire à l'expérience physiologique de déterminer la loi des rapports, à voir s'ils peuvent être rigoureusement définis, si telle espèce de tempérament correspond toujours à telle espèce d'intelligence. Le sens commun, qui enregistre les observations partielles faites du dehors, par suite sujettes à caution et incomplètes, mais qui entrevoit et devine parfois des vérités démontrées plus tard,

fournit là-dessus quelques indications. On prétend qu'il y aurait une intelligence de blonds et une intelligence de bruns. La race est un tempérament hérité pendant de longs siècles ; or les diverses races ne conçoivent pas tout à fait de la même façon; il y a une pensée latine, une pensée germanique, une pensée slave. La taille même ne serait pas indifférente : on dit que les petits hommes ont de petites pensées, ce qui n'est pas absolu, puisqu'il y en a qui en oui de grandes, mais qui se vérifie dans nombre de cas. Il est possible que le tempérament soit lié moins au degré qu'au mode d'emploi de l'intelligence : un lymphatique est plutôt méditatif, un sanguin plutôt fait pour l'action ; les gens prudents procèdent pour résoudre une question par travaux d'approche; les fougueux vont du premier coup au principal ; un malingre parait quelquefois plus fin qu'un homme robuste et carré; c'est sans doute que, dépourvu de moyens physiques, il fait appel à son intelligence pour y suppléer. Bien des défauts, qu'on croit être des défauts d'esprit, sont en réalité des défauts d'un tout autre ordre, qui vicient le fonctionnement de l'esprit. Il est certain que le tempérament a une part directe dans la façon dont la pensée se formule ; un homme vif, qui a les mouvements prompts et animés, s'exprime également avec vivacité et c'est grâce à cette vivacité de parole qu'on lui accorde volontiers une intelligence éveillée ; il peut n'en avoir que l'apparence. Il convient du reste d'être très réservé sur la relation du tempérament et de l'intelligence, tant qu'on se borne à des observations extérieures dépourvues de contrôle scientifique ; il y a des surprises : on voit

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de gros corps envahis par un embonpoint excessif cacher sous des dehors balourds une pensée très déliée; l'air tnéme d'intelligence trompe : il révèle une intelligence toujours prête à se manifester, mais il ne renseigne pas sur sa valeur. Combien y a-t-il de penseurs profonds, supérieurs, qu'on prendrait au premier abord pour des esprits non seulement ordinaires, mais très bornés!

L'état maladif. — Si, dans l'état sain, le corps a des prises sur la pensée, il en a bien davantage, de plus fortes et de plus manifestes dans l'état morbide. Outre que le cerveau a ses maladies propres, dont l'intelligence pâtit et qui la réduisent à la folie agitée ou à la torpeur du gâtisme, i! ressent le contre-coup de tous les maux qui sévissent sur la nature humaine et la désorganisent. Dans la douleur trop vive il semble que nous jetions par-dessus bord l'intelligence» sans plus nous soucier d'elle ; les philosophes nous exhortent en vain à demeurer raisonnables ; nous agissons comme si elle n'existait pas et nous nous débattons dans les crises de l'animalité. Elle est à la merci d'une rage de dents. Une douleur sourde elle -même la para- I ,. ■ , nous noussentons incapables d'un effort intellectuel et .tous nous absorbons dans notre souffrance. Un mathématicien atteint de la fièvre typhoïde n'est pas plus en état de résoudre un problème que n'importe quel balayeur des rues. Un malade ne pense pas comme un homme bien portant; si la vie intellectuelle n'est pas complètement interrompue chez lui, elle prend un caractère morbide; un neurasthénique a sur le suicide des idées incompréhensibles pour un homme bien portant ; il existe dans la pro-

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duction littéraire une part considérable, qui est celle des cerveaux malades. Nous saurons sans doute exactement quelque jour comment telle maladie attaque telle faculté de l'intelligence et non telle autre — on a déjà reconnu des correspondances instructives — et par quels degrés elle la détruit. En général l'édifice total de l'intelligence ne s'écroule pas subitement ; il se lézarde et menace ruine ici, pendant qu'il se maintient ailleurs; le fou ne divague souvent que par accès ou bien il bat la campagne sur tel sujet et juge sainement à propos d'un autre ; il raisonne, il combine, souvent d'une façon bizarre, parfois avec une lucidité déconcertante ; son intelligence est viciée, non pas éteinte. Ainsi les dégâts matériels causés dans notre organisme viennent troubler, déséquilibrer la pensée, sans qu'on ait encore pu déterminer avec précision les lois de cette répercussion. Chose singulière! Certaines personnes demeurent en pleine possession de leurs facultés jusqu'à l'instant même de la mort.

Influence de la sensibilité. — De tous les éléments : ù résulte le composé humain, celui qui a l'action la plus décisive sur l'intelligence est la sensibilité ; sans faire parade de sa puissance, elle la tient sous une domination autrement étroite et constante que la volonté, domination tantôt nuisible et tantôt bienfaisante. On peut diviser les hommes en sensitifs et en intellectuels ; mais cette division n'est juste qu'en gros ; l'intellectuel n'a pas rompu avec sa sensibilité et, quand il croit se diriger, c'est souvent elle qui le mène.

Les tendances. — Nous avons des tendances, qui nous

entraînent à notre insu; quand nous nous y livrons, sans chercher à les contrarier par un acte de résistance, elles nous récompensent de notre docilité par un plaisir qui nous engage à continuera les suivre. Nous n'avons pas à redire ici comment elles se transforment, soit qu'elles se canalisent en habitudes accompagnées d'une jouissance paisible, mais réelle, soit qu'elles s'exaspèrent en passions ardentes à se satisfaire. Parmi elles il y en a qui nous sollicitent à laisser dormir en repos l'intelligence, à oublier qu'elle existe, à ne rien lui demander et à nous laisser flotter comme des objets inertes au courant des choses ; mais il y en aune, la plus précieuse de toutes, qui nous pousse au contraire à faire fonctionner l'intelligence, à l'exercer sans cesse et à la tendre dans tous les ressorts de son activité. On pourrait imaginer une intelligence qui aurait en ellemême sa raison d'agir et qui le ferait sans plaisir, comme les feuilles poussent sur les arbres ; ce n'est pas la nôtre. La nôtre est redevable à la sensibilité de sa mise en train ; à ce point de vue elle est son obligée; .sans elle, elle pourrait exister en puissance, mais elle ne passerait pas à l'acte. L'être pensant est d'abord un être qui a l'instinct de penser, comme l'abeille a celui de construire une ruche et de l'emplir de miel. Et ce n'est pas seulement une tendance initiale qui met en branle et disparait ; elle persiste ; si elle ne persistait point, l'intelligence s'arrêterait ; la pensée est un mouvement qui se transforme en chaleur et c'est cette ardeur délicieuse, qui, l'accompagnant sans cesse, nous empêche de nous rebuter et nous fait redoubler d'efforts. Ceux qui n'ont que faiblement la tendance à

connaître, à comprendre, à poursuivre la vérité se fatiguent vite de mettre en jeu leur intelligence et ne font guère appel à elle que pour l'indispensable de la vie ; ceux qui l'ont vigoureuse et tenace, qui l'entretiennent et l'avivent jusqu'à la passion — on dit avec raison de certains esprits qu'ils sont passionnés pour la vérité — , ceux-là sont avides de penser toujours plus énergiquement et plus profondément. Le savant engagé dans une recherche qui l'épuisé ne renonce point, n'épargne pas les veilles, multiplie l'effort en face de la difficulté ; il semble que ce travail acharné doive être pour lui plus pénible qu'agréable ; il l'affronte cependant et le préfère à tout divertissement ; si momentanément la peine l'emporte sur le plaisir, il est soutenu par l'idée qu'il obéit à un besoin de sa nature, par la certitude de la joie qui couronnera la découverte. Il est prodigieusement intéressé; il se sent vaillant, enthousiaste, généreux ; il fait l'œuvre pour laquelle la nature l'a mis au monde et suit avec bonheur sa vocation. Peut-être ne conviendra-t-il pas de l'agitation qui le possède ; il laisse les artistes s'enflammer et créer avec leur cœur. Pour lui il se défie des mouvements de la sensibilité ; il voit en eux de dangereux parasites, des associés infidèles qui pourraient le bercer d'illusions et lui souffler de séduisantes erreurs, comme ces démons malfaisants qui troublaient la prière de saint Antoine. Il professe que la vérité doit sortir du raisonnement pur de tout alliage sensible. Il prétend ne rien devoir qu'à la froide raison. La froide raison du savant s'oppose par une belle antithèse à la raison ardente de l'artiste. Existe-t-elle en réalité et quelle

est sa fonction ? Nous aurons l'occasion de revenir làdessus tout à l'heure. En tout cas elle n'est pas créatrice; dès qu'on pense avec quelque activité, on s'échauffe et c'est cette ardeur qui décuple les forces de l'esprit. Si le savant n'avait pas d'instinct le désir très vif de faire apparaître la vérité, si ce désir ne lui rendait l'effort léger et doux, il n'arriverait jamais à la découvrir. Que la science, pour éviter l'erreur, multiplie les précautions et se cantonne dans une impassibilité austère, elle n'a pas tort; mais elle ne serait point, si elle n'était suscitée par la tendance à connaître et à comprendre, si le savant ne vibrait pour la vérité, comme un amoureux pour sa maîtresse.

Les sentiments. — Nos facultés se voient réciproquement d'assez mauvais œil et ne songent qu'à empiéter les unes sur les autres. Elles sont bien obligées de s'accommoder d'une espèce d'équilibre, mais qui est sans cesse sur le point d'être rompu. Elles vivent dans une rivalité latente et dans un état de suspicion et de paix armée, comme les nations de l'Europe actuelle, qui jalousent leurs voisines, convoitent leur territoire et concluent des alliances avec l'une pour se préserver de l'autre et au besoin pour l'écraser. Ainsi les sentiments jalousent l'intelligence et tendent à la réduire à l'état de vassale ; ils professent qu'ils ont tout ce qu'il faut pour nous conduire et qu'elle est négligeable. Ils dominent chez les femmes, non pas qu'elles soient incapables de raisonnement, mais elles Ont, pour le remplacer, autre chose qu'elles préfèrent : elles aiment; elles se refusent à discuter si leur amour est

raisonnable et peut-être n'ont-elles pas tort, car, quel que fût le résultat de la discussion, elles n'aimeraient pas moins. Les sentiments se font une vérité à leur guise et à leur mesure, qui n'est point la vérité vraie, mais qui leur semble beaucoup meilleure, parce qu'elle est à leur convenance. Ils assujettissent l'intelligence à la leur procurer; il est juste d'ajouter que, dans les occasions où c'est de la vérité vraie qu'ils ont besoin, ils lui prêtent pour la distinguer une acuité singulière. Les sentiments égoïstes sont passés maîtres dans l'art de contraindre l'intelligence à leur présenter les choses telles qu'ils désirent qu'elles soient ; quand on a grand intérêt à ce qu'une entreprise réussisse, les bonnes chances prennent un grossissement démesuré et les mauvaises disparaissent; le malheureux, qui a mis ce qui lui reste d'argent à la loterie, se persuade qu'il va gagner indubitablement ; d'autre part on découvre mieux la vérité, quand on a intérêt à ne pas se laisser tromper. Les sentiments altruistes ne respectent pas davantage les droits de l'intelligence ; lorsque la bonté s'étend sur les coupables, elle tient à se prouver qu'ils ne sont pas indignes d'elle et exige de la raison les sophismes nécessaires pour leur refaire une innocence ; de là les pardons injustifiés et les réhabilitations sans fondement. Elle aussi du reste nous donne parfois des lumières pour apercevoir des mérites réels, que la malignité se refuse à reconnaître. On excuserait les sentiments d'ignorer l'intelligence et d'agir à leur fantaisie ; ils ne se bornent pas là; ils s'efforcent d'en faire leur complice et de la pervertir. Et c'est lorsqu'ils l'assaillent

et tentent de l'incliner dans un sens ou dans l'autre, qu'il y a lieu de faire intervenir, si ce n'est pas un vain mot, la froide raison, ou tout au moins la raison la plus froide possible ; la froide raison, nous l'avons dit, n'est pas créatrice ; le rôle dans lequel elle peut le mieux se manifester, c'est la critique, quand il faut faire fonction de juge et par suite être impartial ; c'est le cas du savant ayant à décider entre deux théories et qui ne doit pas être plus favorable à celle qui flatte ses idées qu'à l'autre, de l'historien en face d'événements qui ne sont pas assez reculés pour ne point susciter encore dans le présent des appréciations contradictoires, de nous-mêmes enfin, qui, devant une résolution à prendre, sollicités par des désirs, sommes obligés à instituer en nous une discussion morale, pour choisir la voie droite. C'est alors que la froide raison serait précieuse; c'est elle seule que doit écouter l'arbitre ; il l'invoque ; mais, si nous pouvions lire au fond des consciences, nous découvririons sans doute la sympathie secrète, inavouée, qui l'incline vers un parti au détriment de l'autre.

L'aphorisme célèbre « Les grandes pensées viennent du cœur » est dur pour l'intelligence ; sa brièveté le rend saisissant; il n'acquiert toute sa justesse que si l'on rétablit les intermédiaires supprimés ; en réalité l'intelligence à elle seule peut avoir de grandes pensées ; elle en a d'une nature spéciale, quand elle est fécondée par la sensibilité et que toutes deux vibrent à l'unisson. Il y a des élans de générosité dans lesquels la sensibilité agit seule ; celui qui les éprouve s'y abandonne éperdument, n'a ni le loisir

ni le désir de penser et ne se connaît plus. Il arrive asusi que, la sensibilité étant vivement surexcitée, l'intelligence, au lieu d'en être étourdie et comme anéantie, dépasse son niveau habituel et conçoit d'une façon plus grandiose. C'est un état rare, une harmonie supérieure ; le cœur sent, l'intelligence voit ; les deux facteurs ont chacun leur partie dans l'ensemble ; la sensibilité mène, cela est certain, mais l'intelligence lui répond magnifiquement.

Les passions. — Ce que nous avons dit de l'influence des sentiments sur l'intelligence, nous pourrions le répéter à propos de celle des passions, qui est analogue, mais singulièrement plus violente. Gomme elles sont dans un conflit tumultueux qui exclut le calme dont celle-ci a besoin pour fonctionner normalement, qu'elle ne proteste point, et que, dégoûtée, elle se tait, elles se figurent qu'elle n'a pas voix au chapitre et que c'est entre elles que tout doit se décider. Dans l'état de guerre, ce n'est plus la raison qui résout, c'est la force ; or chez l'homme passionné c'est l'état de guerre qui règne. Lorsque l'une d'elles a pris le dessus et la direction, elle fonce sur les choses pour les subjuguer ; mais les choses sont de fer et elle se brise contre elles. Elle se rebute donc vite et se porte sur nos pensées, qu'elle altère et modifie à son gré ; celles-ci ont moins de résistance et se plient. Elle a peu de prise sur les vérités scientifiques, qui se démontrent exactement et qui se consolent, quand elle les méconnaît ; elle a une puissance extraordinaire contre les vérités humaines, qui sont soumises à l'interprétation et qui se défigurent aisément ; elle

les manipule à sa fantaisie. Violentée par elle l'intelligence lui fournit les arguments et les paradoxes nécessaires ; elle ne perd à la servir rien de son activité, mais elle perd l'inflexible justesse qui est son honneur. Si les gens passionnés sont parfois lumineusement logiques, ils sont souvent illogiques terriblement. La passion est du reste d'autant plus dangereuse qu'elle se dissimule. L'intellectuel, qui fait profession d'impassibilité, cache quelquefois un passionné, qu'il emprisonne, mais qui, du fond de sa prison, le domine.

L'émotion. — Le calme étant l'atmosphère favorable au fonctionnement normal de l'intelligence, les émotions brusques, produites par le choc des événements, la bouleversent par instants au point qu'elle se cherche et ne se trouve plus. Un homme ordinaire en présence d'un grand personnage est tellement frappé par la disproportion qu'il ne sait que dire. Une heureuse nouvelle, sur laquelle nous ne comptions pas, nous fait perdre l'esprit; un compliment inattendu nous trouble et nous balbutions ; une simple surprise suffit à nous désemparer. Un intellectuel ainsi décontenancé n'est plus un intellectuel ; il retombe au niveau des hommes quelconques à l'entendement pâteux ; il lui semble que son intelligence l'a quitté et avec elle tous ses moyens ; cette impuissance subite lui cause une émotion nouvelle qui s'ajoute à la première et l'augmente. La crise passée, il se reprend ; il trouve ce qu'il aurait dû penser et dire, les idées lui reviennent en foule ; il se voit tel qu'il a été et tel qu'il aurait dû être et demeure confondu. En revanche à côté des émotions paralysantes, il y en a de stimulantes.

Certaines personnes ne jouissent de toutes leurs ressources que dans des circonstances violentes : elles s'y montrent supérieures à elles-mêmes et l'émotion paraît éclaircir leurs idées. Il se peut que, parmi ceux qui ont l'esprit si présent, il y en ait qui subissent le coup sans en être affectés et qui en face de l'imprévu menaçant ou tout bonnement déconcertant ne ressentent nul trouble intérieur; ils continuent à être eux-mêmes et c'est pour cela qu'ils parent aisément à la situation. Il en est sûrement d'autres dont l'émotion réunit toutes les forces intellectuelles en faisceau et les rend plus efficaces. Dans l'enthousiasme, où l'émotion est au comble, la pensée est portée à un degré supérieur de puissance et de clarté.

Par un rapport inverse l'intelligence agit à son tour sur la sensibilité. Les idées sont émotives ; cela n'est pas douteux pour celles que conçoivent et expriment les littérateurs ; elles se doublent d'une émotion ; elles sont pour eux comme à double face et leur cœur s'y intéresse autant que leur cerveau. Une des choses qui les empêchent d'être scientifiques, c'est que la science leur semble sèche et glacée; elle ne parle qu'à leur entendement et pendant ce temps leur sensibilité se plaint d'être laissée sans aliment; ils lui cèdent et se détournent. Or ils se trompent ; si les idées particulières peuvent nous toucher, les idées générales ont bien autrement cette vertu; plus elles sont abstraites et universelles, plus, lorsqu'on les envisage, on se sent transporté ; elles ont quelque chose de magnifique et une splendeur qui éblouit. Les grandes vérités mathématiques ont ce pouvoir : elles remplissent d'une admiration

profonde; elles sont esthétiques. C'est dans l'émotion la plus vive que le savant en approche, les conçoit, les formule. Lorsqu'on s'en pénètre, on n'accomplit pas seulement l'acte intellectuel qui consiste à en prendre connaissance ; on éprouve un frémissement.

Influence du monde extérieur. — Si, dans son siège restreint et délimité, dans lachétive personne de l'individu, l'intelligence rencontre tant de forces avec lesquelles il lui faut compter, elle a encore à se mesurer avec les influences externes qui de toutes parts la sollicitent. Nous ne saurions nous abstraire complètement du monde matériel extérieur; c'est pourtant contre ses prises, sauf le cas de cataclysme, que, grâce à la civilisation, il est le plus facile de se protéger; Le Philosophe de Rembrandt sous ses voûtes solides, derrière sa fenêtre close, les défie et se plonge dans sa méditation profonde; on peut s'arranger pour les ignorer; le cabinet du savant est un asile de paix, où il se réfugie à l'abri des violences de la nature et du tumulte de l'humanité concentrée dans les villes; à la lumière de sa lampe électrique, dans une température artificielle, il s 'inquiète peu que la nuit resplendisse d'étoiles ou s'ensevelisse dans une noirceur d'encre et que le froid fasse rage. Pourtant l'univers infini l'enveloppe. Le poète a des idées couleur du temps ; si décidé que soit l'intellectuel à se préserver de l'aspect changeant des choses, il a des dispositions d'esprit qu'il leur doit à son insu; n'est-il point sensible, comme tout le monde, à l'allégresse d'un beau jour et à la pesanteur déprimante d'un ciel fermé ?

La nécessité. — Chose singulière ! L'intelligence, qui

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parait une force douée d'une somme limitée d'énergie, devient comme élastique sous la pression brusque de la nécessité; l'action de celle-ci est tellement directe qu'elle se passe de l'intermédiaire de la volonté et obtient ce que la volonté se serait vu refuser. Un acte intellectuel, indispensable pour sortir d'un grand danger, d'un embarras poignant se réalise comme de lui-même, tandis que, dans d'autres circonstances, nous en eussions été incapables. De même que sous la poussée d'un événement décisif notre vigueur physique se décuple, l'intelligence contrainte donne un effort qui semble la dépasser; devant ce mot impérieux « Il faut », elle fait immédiatement le nécessaire. La Fontaine dit dans sa fable des Deux Rats :

Nécessité l'ingénieuse Leur fournit une invention.

Rien n'est plus vrai : un esprit médiocrement inventif trouve dans le besoin qui commande des ressources dont il ne se savait pas pourvu. Tel écrivain reste stérile jusqu'au moment où l'imprimeur est là qui attend et qu'il n'y a plus moyen de se soustraire. Mais cet effet de la nécessité est momentané. Chez l'étudiant pauvre, obligé de passer ses examens dans un temps donné et qui paraît se surpasser, il y a d'abord l'intervention de la volonté et c'est elle qui agit; en outre il est simplement devenu plus laborieux, non plus intelligent que ses camarades riches; il a fourni une plus grande somme d'application. L'intelligence, qu'exalte un choc instantané, ou s'arrête ou s'épuise ses une surcharge continue. Le travail

intellectuel ne saurait dégénérer en un métier imposé, en un gagne-pain ; il n'aboutit qu'à la production industrielle commandée par les libraires et à laquelle l'intelligence reste presque complètement étrangère.

Influence sociale. — On parlait jadis de l'influence du milieu ; on dit aujourd'hui plus volontiers l'influence sociale, surtout dans les écoles qui se proposent d'étouffer le plus possible et d'annihiler l'individu sous la société; de la façon la plus générale, c'est l'influence des autres hommes sur nous-mêmes. Nous sommes, cela est sûr, le résultat de lointaines et multiples hérédités. Prenons ce résultat vivant ; il est soumis aux influences du milieu dans lequel il se développe. Au point de vue intellectuel il y a d'abord l'influence excitatrice ; on devient plus intelligent dans un milieu qui l'est ; l'acte intellectuel, par le fait qu'il est compris, met en mouvement l'esprit qui le comprend ; celui-ci une fois éveillé en accomplit naturellement d'autres. La torpeur ambiante l'étoufferait ; l'intelligence se propage de proche en proche par une communication spontanée ; tel, auprès d'un morceau de bois enflammé, un autre prend feu. C'est par suite du contact plus étroit, du frottement perpétuel des intelligences que l'habitant d'une capitale est généralement plus aiguisé que le demi- solitaire d'une campagne reculée. Ensuite l'imitation réfléchie accélère le progrès ; on est naturellement porté à faire ce qu'on voit faire autour de soi ; parmi des gens qui pensent, on s'efforce de penser soi-même pour se modeler sur son entourage et le suivre. A l'imitation succède l'esprit d'émulation, qui tient à honneur d'égaler autrui et, s'il est possible,

de le surpasser; quand, autour de nous, la lourdeur et la bêtise sont ce qu'on méprise le plus, nous mettons quelque coquetterie à les éviter, pour ne point paraître inférieurs. Enfin nous sommes sensibles à l'encouragement ; on est estimé par les gens intelligents, lorsqu'on l'est soi-même ; c'est une récompense ; on n'a pas perdu sa peine et on se trouve engagé à ne pas laisser cette réputation flatteuse s'affaiblir. Malheureusement on ne choisit pas le milieu où l'on naît; on peut en changer, lorsqu'on s'aperçoit qu'il n'est pas favorable, au développement de l'intelligence ; mais cela suppose déjà que celle-ci a pris conscience d'ellemême.

Il y aussi l'influence directrice. Le cercle forcément restreint où s'écoulent nos années de jeunesse vit sur un ensemble de connaissances et d'idées reçues. On n'utilise que ce qu'on connaît et l'intelligence se meut dans la limite de ce qu'elle a appris ; c'est pourquoi, sauf le cas d'une vocation impérieuse, qui provient du reste de ce qu'on a regardé plus loin que l'entourage immédiat, on suit volontiers la carrière de son père; un paysan, qui n'a jamais vu la mer, n'aura guère l'idée de se faire marin. Il est facile de nos jours d'agrandir le champ de ses connaissances et les leçons de la famille ne sont qu'une part très faible de l'instruction qu'on acquiert. Quant aux idées reçues, elles sont, suivant leur qualité, un bienfait ou une tare. Elles s'emparent de l'intelligence, alors qu'elle est encore vide, s'y installent et y persistent. Naturellement la vie les modifie, les élargit; on ne se débarrasse jamais de toutes et, lors même qu'on croit les avoir vérifiées, avoir

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rejeté celles qui sont inexactes, les avoir remplacées par de nouvelles, lorsqu'en un mot on s'imagine ne devoir qu'à soi sa façon de penser, on n'est jamais absolument tel que si pendant son adolescence on en avait reçu de totalement contraires. La formation primitive reparaît par moments ; on est étonné de constater combien, chez les esprits les plus libres, de manières de voir, de modes de penser témoignent de la survivance des impressions de l'enfance et de la jeunesse. Il faudrait pour tout répudier un effort surhumain et, sous le caractère nouveau, il y a des empreintes qui ne s'effacent pas.

Une dernière influence est celle que j'appellerai d'approvisionnement ; le terme est familier, mais significatif. Archimède réclamait un point d'appui pour soulever le monde. Les esprits les plus puissants ont besoin d'un point de départ et ce point de départ ils le trouvent dans la pensée d 'autrui ; là-dessus, s'ils sont extraordinairement vigoureux, ils bâtissent une œuvre originale, qu'ils nourrissent de leur substance personnelle, et vont jusqu'au bout sans puiser ailleurs qu'en eux-mêmes ; mais le cas est rare ; la plupart du temps, après avoir fourni une partie de la carrière, on s'arrête hors d'haleine et la vue se trouble ; on ne saurait repartir sans une nouvelle excitation cérébrale et cette excitation, c'est chez autrui qu'on va la chercher ; on est frappé d'une observation qui avait échappé, d'une idée qu'on n'avait point trouvée soi-même ; c'est l'aliment dont on avait besoin et qui donne des forces pour continuer. Tous les penseurs sont débiteurs les uns des autres ; les bibliothèques paraissent être les cimetières de

la pensée ; elles sont en réalité les foyers où la flamme couve. Le solitaire lui-même a besoin de sentir qu'il n'est pas seul à penser et de s'enquérir de ce qu'on pense autour de lui. On greffe sa pensée sur celle d'autrui. Le plus souvent on ne penserait point, si d'autres n'avaient pensé avant vous, et pourtant on ne pense pas la même chose. Gomme il y a des aumônes dans la vie courante, il y en a dans le monde intellectuel ; naturellement ce sont les riches qui donnent le plus, mais ils reçoivent aussi des pauvres ; il faut être dans une profonde misère intellectuelle pour être toujours secouru, sans jamais rien offrir en échange. Le génie vit d'emprunts ; il dévore ce qui l'entoure ; il enfonce dans les idées sa griffe énergique ; il dit : « Elles sont à moi ! Elles sont de moi ! » Elles ne sont à lui que parce qu'il les a prises, comme le conquérant s'empare d'une province. Les idées pullulent, projettent autour d'elles des semences, qui vont germer sur le sol voisin; elles sont comme la forêt vierge à la végétation luxuriante, où tout s'enchevêtre ; les cerveaux se fécondent réciproquement ; c'est un grand tout que la pensée humaine, un tout dont les parties s'engendrent et vivent les unes par les autres ; elles ne tarderaient pas à mourir, si on les séparait.

La tâche de l'intellectuel. — Au milieu des tentations qui nous livrent bataille, on ne se forme que de haute lutte un caractère moral solide et qui résiste ; de même, c'est une tâche ardue que de défendre son intelligence contre les forces étrangères, qui empiètent sur sa vie propre, de la sauvegarder, de lui assurer le maximum d'indépendance, indépendance qui n'est jamais que relative, de lui

constituer une personnalité robuste, de faire qu'elle soit elle-même ; c'est le rôle de l'intellectuel ; il la soustrait aux influences nettement nuisibles ; il se méfie des autres et lui fait honte de la soumission passive ; s'il accepte celles qui sont fécondantes, qui ont droit sur elle, puisqu'elles contribuent à son existence, rendent cette existence productive et glorieuse, il s'emploie avec toute son énergie à ce que, la fécondation faite, elle façonne par ses propres moyens, en y mettant d'elle le plus possible et le meilleur, l'enfant de ses rêves.

Principales formes de la pensée. — La nature nous émerveille par la multiplicité des aspects de la matière, la variété des formes que revêt la vie. La pensée n'offre pas moins de diversité que le monde matériel. L'activité intellectuelle est d'une admirable souplesse, d'une richesse infinie dans ses manifestations, dans ses nuances, dans ses façons d'être. Elle met à notre disposition des ressources considérables : il est intéressant de faire sommairement l'inventaire de ses modes principaux et de les caractériser. Prise d'ensemble, elle se présente à nous comme appréhensive, compréhensive, critique, inventive, contemplative, pratique.

La pensée appréhensive. — Apprendre, c'est proprement appréhender la réalité pour la connaître. Le mot n'est pas tout à fait exact en ce qui concerne nos premières connaissances ; nous sommes d'abord réceptifs, presque passifs ; l'activité que nous déployons n'est qu'une réaction. La première excitation de notre faculté de penser

résulte du monde extérieur ; ce n'est pas nous qui allons le chercher ; il vient à nous, il impressionne nos sens, par lesquels nous prenons contact avec lui, et nous commençons à apprendre sans le désirer, sans nous en douter; pour rester totalement ignorant, à moins d'être spécialement organisé pour cela, il faudrait le vouloir, et le vouloir avec une énergie supérieure aux forces humaines ; cela serait infiniment plus difficile que de se laisser instruire. Nous possédons une faculté d'observation presque inconsciente, qui s'exerce même lorsque nous croyons faire autre chose et dépose en nous des résultats, que nous sommes étonnés d'y trouver. On sait combien les enfants apprennent de choses sans le moindre effort ; ils voient, ils entendent, ils touchent, et les connaissances affluent en eux. Cette réceptivité, nous la conservons toute la vie ; elle nous enrichit à notre insu, parfois malgré nous. On en tire parti dans l'éducation : le meilleur professeur, au moins pour les paresseux, est celui qui se répète le plus ; ils ne peuvent se soustraire à lui et leur ignorance tombe par fragments, comme les murs de Jéricho au son des trompettes. C'est à elle que s'adresse victorieusement l'insupportable réclame commerciale, nous encombrant par une publicité majuscule d'une foule de notions, dont nous préférerions nous passer; c-n est libre de ne pas croire que le lait Maggi, que le potage Maggi soient les meilleurs de tous les laits et de tous les potages ; mais un homme civilisé, habitant une grande ville, ne saurait ignorer cette prétention.

A l'attitude indifférente succède bien vite l'attitude intéressée ; l'apport est complété par l'acquisition ; voir, enten-

dre, toucher sont remplacés par regarder, écouter, palper. C'est alors que véritablement nous appréhendons l'univers extérieur et que l'observation volontaire entre en jeu; les enfants observent sans relâche, avec avidité ; ils observent tout ce qui se trouve à portée de leurs sens; l'observation est pour nous une pourvoyeuse inlassable de connaissances, la source la plus abondante de notre fortune intellectuelle; jamais conquérant n'a rapporté d'une ville prise un butin semblable à celui que nous lui devons. Toutefois l'observation directe est forcément limitée; elle n'atteint que ce qui est contemporain de notre courte existence ; malgré la facilité des déplacements elle reste locale pour beaucoup d'hommes. L'étude soit par le livre, soit par la parole du maître lui ouvre toute l'étendue du temps et de l'espace et met sous nos yeux la somme des observations faites en dehors de nous.

Apprendre, dans le sens que nous avons donné au mot, c'est simplement recevoir ou saisir et retenir. L'intelligence fait fonction d'appareil enregistreur, auquel on ne demande que d'être sensible et exact. Dans bien des cas elle ne va pas plus loin, soit qu'elle accueille des faits qu'il n'y a qu'à admettre lorsqu'ils sont prouvés — par exemple, si je lis que Louis XV a succédé à Louis XIV — , soit qu'il s'agisse de choses dont nous constatons qu'elles existent et que nous examinons plus ou moins en détail, sans rechercher la raison de leur existence, par exemple, si on me dit le nom d'un animal, qu'on me le montre, qu'on me décrive ses mœurs. Pour l'intelligence, acquérir des connaissances est un besoin primordial, savoir est une satisfaction; deman-

mander la cause de ce besoin, c'est demander pourquoi la nature l'a faite telle qu'elle est. L'intelligence, tant qu'elle n'est qu'en puissance, n'est qu'une lueur vacillante et indéfinie ; par le fait d'apprendre elle passe à l'acte, affirme sa vitalité et prend conscience d'elle-même. D'après le sentiment vulgaire, traduit par le langage, elle est faite pour connaître, comme l'œil pour voir ; la connaissance est pour elle ce que la lumière est pour l'œil ; de là ces métaphores banales, mais significatives, les ténèbres de l'ignorance, l'obscurantisme, le progrès des lumières. Il est certain que nous avons l'horreur et l'épouvante de l'inconnu, de même que l'œil de la nuit ; il révolte comme quelque chose d'anormal ; le savoir est un apaisement et un état conforme à notre nature. Quand nous arrivons dans un pays dont les sites, les habitants, leurs coutumes nous sont étrangers, nous nous sentons très petits et gênés ; en nous familiarisant avec eux nous nous mettons à l'aise; ainsi, jetés dans le vaste monde inexploré, nous sommes serrés par une angoisse ; à mesure que nous pénétrons ses secrets, nous nous rassurons. L'ignorant ressemble au miséreux toujours inquiet ; l'homme qui sait s'est fait sa place et l'occupe avec confiance. Nous ne nous résignons point à l'inconnu et, comme naïvement nous voudrions tout connaître, nous avançons sans cesse sur la route, le faisant reculer devant nous sans qu'il disparaisse jamais. En outre la vie est un renouvellement ; or l'acquisition de la connaissance est pour l'intelligence le nouveau, c'est-àdire ce qui donne la sensation du développement, du progrès ; de là le chagrin que lui cause l'oubli, qu'elle s'efforce

d'enrayer, de réparer, parce que c'est pour elle un dépérissement. L'affaiblissement dans la vieillesse du besoin d'apprendre correspond à une diminution de la vie. D'autre part nous avons le devoir de faire profiter notre intelligence comme nos autres facultés ; or nous l'exerçons en apprenant ; si donc le savoir n'est pas la vertu, c'est pourtant faire œuvre morale que de s'instruire. Refuser la lumière à l'esprit est un attentat contre la nature humaine, parce qu'apprendre est pour l'intelligence faire ses premiers pas et que, si elle ne les fait point, tout le reste lui est interdit. L'homme, qui ne sait rien, ne pourra ni comprendre, ni juger.

La pensée compréhensive. — Pourtant on se lasse d'apprendre, parce que l'intelligence sent qu'elle a autre chose à faire que de mettre bout à bout des acquisitions et de s'enrichir ; la connaissance pure et simple et pour ainsi dire tout extérieure ne contente qu'une tendance initiale, la curiosité, et d'autres entrent immédiatement en jeu. L'observation de l'enfant est invariablement suivie du pourquoi? La constatation du phénomène suscite l'impérieux désir de comprendre. Comprendre c'est, d'après l'étymologie, saisir ensemble, autrement dit apercevoir le Rendes choses. Notre intelligence n'admet pas l'isolé ; elle cherche le rapport ; ce qui existe forme pour elle un tout , dont les parties dépendent les unes des autres, et c'est cette dépendance qu'il faut qu'elle aperçoive. En présence d'un fait elle en réclame l'explication; expliquer c'est montrer l'antécédent du fait, passer du cas particulier à un plus général, d'une constatation première à une autre jusqu'à la dernière, qui

ne l'est qu'en attendant, parce que la science s'arrête comme une route inachevée. De même que l'inconnu, l'inexpliqué nous pèse ; nous sommes bien forcés de l'admettre, mais non d'une façon définitive. Du moment que l'intelligence existe, tout doit être connaissable et compréhensible ; le mystère n'est que provisoire ; il ne se justifie que par les imperfections et les lacunes de notre esprit. Il y a des problèmes, dont notre intelligence n'a pas la clef; mais il est clair à ses yeux qu'ils doivent se résoudre pour une intelligence mieux organisée.

Le plaisir de comprendre est plus raffiné que celui d'apprendre ; il ne correspond pas seulement à une instinctive curiosité, mais au besoin de réaliser en nous l'ordre, que nous concevons comme une loi universelle. Savoir, au sens profond, n'est pas amasser des connaissances qui restent à l'état chaotique, mais les classer en catégories distinctes, en séries où tout se tient. Apprendre est une initiation, un noviciat ; comprendre est la révélation finale ; quand on a compris, on ne désire plus rien. Aussi ne se lasse-t-on jamais de comprendre. En outre il faut se donner plus de peine pour comprendre que pour apprendre ; c'est pourquoi la satisfaction est plus vive et le résultat plus fixe. Il n'est connaissance acquise qui ne nous fuie ; ce qu'on a une fois compris clairement est plus stable. Apprendre ne sollicite que des facultés à peu près communes à tous et qui sont comme des tentacules exploratrices ; comprendre exige un repliement sur soi-même, la force et la justesse du raisonnement. Dans le langage usuel on réserve le nom d'intelligents à ceux qui comprennent vite et bien.

On se laisse instruire et là l'action étrangère est considérable ; on ne comprend que par soi-même ; c'est quelque chose dont on est l'auteur et qu'on se doit; aussi comprendre est-il un ravissement.

La pensée critique. — La pensée critique est la pensée appliquée au discernement du vrai et du faux. Il semble que la critique devrait accompagner toutes les opérations de l'intelligence, pour s'assurer qu'elle ne reçoit rien de contestable. En réalité les observations que nous faisons nous-mêmes sont souvent inexactes ; celles d'autrui peuvent pécher également ; les explications qu'on nous donne et que nous acceptons ne sont pas toujours justes. De vérifier tout cela sur le moment et d'exercer la critique au fur et à mesure, c'est ce qui est impraticable pour les débutants, parce que celle-ci réclame la maturité de l'esprit et la possession d'une méthode ; ainsi le savoir acquis est un amalgame trouble, où la vérité et l'erreur voisinent et se confondent, jusqu'au moment où nous nous décidons à le passer au crible, à déterminer la valeur de toutes ses parties pour conserver le solide et rejeter le reste. Une fois en mesure de pratiquer la critique, on l'appliquera à tous les actes de l'intelligence qui ont pour but d'apprendre et de comprendre. Un esprit judicieusement formé n'a soif que de vérité ; par l'exercice de la critique il s'assure qu'il la possède pure de toute erreur. Il y goûte un plaisir austère, qui n'enthousiasme point comme celui d'apprendre et de comprendre, mais dont il jouit dans une lucidité calme. Un collectionneur est heureux, lorsqu'il a éliminé de ses vitrines toutes les pièces douteuses, pour ne garder que

celles qui sont sans hésitation possible authentiques ; ainsi l'esprit, débarrassé de toutes les fausses apparences, éprouve une satisfaction intime à contempler la vérité et rien que la vérité.

La pensée inventive. — L'aboutissement de tout ce travail préliminaire et la fonction éminemment supérieure de l'intelligence, c'est l'invention. La pensée inventive est scientifique, philosophique, esthétique.

1° Scientifique. — Il n'est pas question ici d'exposer les méthodes par lesquelles la science découvre la vérité, mais de déterminer le caractère de la pensée scientifique inventive en action.

Elle a pour base un fonds de connaissances soigneusement préparées ; si celles-ci étaient incomplètes, elle risquerait de découvrir ce qui est déjà connu; si les faits avaient été mal compris, cette inintelligence initiale vicierait le résultat ; si les idées courantes n'avaient pas fait l'objet d'un examen critique, elle serait exposée à l'erreur. Ainsi munie et arrivée à la limite nettement fixée du connu, il faut qu'elle se sente assez énergique, ayant cheminé jusque-là dans l'inconnu relatif, pour aborder l'inconnu absolu, avec l'espoir d'en éclairer une portion, dont elle ne saurait mesurer d'avance l'étendue. Cette énergie doit être secondée par une intelligence spécialement organisée ; sans cette intelligence, il y a de bons opérateurs, qui font rendre à une méthode éprouvée avant eux ce dont elle est susceptible, il n'y a pas de véritable inventeur. Elle est riche en ressources et possède des qualités, qui généralement ne vont pas ensemble ; d'abord elle est imaginative

et intuitive ; le savant, après avoir envisagé le problème à résoudre, conçoit une hypothèse : comment se forme en lui cette hypothèse ? Par le calcul des possibilités, par l'examen des analogies, par une sagacité exceptionnelle ? Là est le mystère ; quoi qu'il en soit, il est à l'origine un devin; pour qu'il arrive à la découverte, il faut que celleci ait été vaguement entrevue d'avance. L'hypothèse formulée, il s'agit de créer une méthode pour la vérifier ; ici c'est l'ingéniosité qui le guide, assujettie à une rigoureuse logique. Désormais l'imagination a fait son œuvre ; d'autres facultés entrent enjeu pour surveiller l'expérimentation ; il s'agit de considérer l'hypothèse sans vanité d'auteur, avec une impartialité totale, de la torturer, de la supposer fausse, de voir si elle est d'accord avec les faits, si elle les explique tous, si aucune autre n'est possible ; il faut ici un désintéressement complet du résultat, une acuité, une stabilité d'attention qui ne laissent rien échapper, même ce qui est en apparence insignifiant, des précautions minutieuses contre tout ce qui pourrait fausser l'expérience, une invariable fermeté qui suit résolument la ligne directrice et pourtant constate les faits sans idée préconçue ; car, si le savant conduit les opérations d'où naîtra la vérité, il doit la laisser naître sans rien forcer. Ainsi la pensée scientifique inventive, intuitive primitivement pour entrevoir le but, s'astreint pour l'atteindre à la plus scrupuleuse rigueur. Une découverte est une inspiration soumise à une vérification impeccable ; rares sont celles qui sont dues au hasard, lorsque le savant jette la sonde et tâtonne, fait des expériences par pure curiosité et sans prévoir ce qui se produira.

2° Philosophique. — « Philosophie » est actuellement un mot vague. La philosophie était à l'origine la science tout entière ; les sciences particulières s'en sont détachées, à mesure qu'elles se constituaient ; la logique, la psychologie, la morale étant ou tendant à devenir des sciences, il convient de la réduire à la métaphysique, et c'est de l'invention métaphysique qu'il est question ici. Elle a pour objet ce qui n'est pas scientifique, ce qui ne peut se démontrer, mais que justement nous aurions le besoin le plus impérieux de connaître, le problème de l'existence des choses et des êtres et de notre destinée. L'étude des sciences paraît aux philosophes contemporains indispensable. Il semble au premier abord qu'elle soit plus propre à décourager la pensée métaphysique par le dégoût de l'incertain qu'à la féconder. Tout au moins a-t-elle le double avantage de lui mettre sous les yeux le connu tel qu'il est, avant son départ pour l'inconnu, et de la prémunir contre l'aventure, qui est son écueil. L'invention métaphysique se distingue de l'invention scientifique par l'énormité de son objet. Tandis que la science est partielle, elle doit être totale et proposer un système qui explique l'ensemble. Elle aussi conçoit une hypothèse et, comme le savant, le philosophe est d'abord un imaginatif, qui, d'après les possibilités et les vraisemblances, entrevoit une solution. Il lui ressemble encore en ce que, cette hypothèse une fois conçue, il doit cesser d'imaginer ; car un système purement arbitraire ne serait qu'un amusement sans portée. C'est quand il s'agit de la vérifier qu'il diffère de lui ; le savant expérimente méthodiquement et son hypothèse est par l'expérience ou

nettement infirmée ou transformée en une vérité incontestable ; le philosophe n'a point cette ressource ; il n'a à sa disposition que le raisonnement logique, qu'il doit conduire avec une sévérité qui ne laisse point de fissure, et une finesse qui pénètre et discerne. S 'appuyant sur les faits, il enchaîne des vraisemblances qui sont tenues de ne se heurter à aucune impossibilité ; il ne démontrera pas d'une façon irréfutable l'existence future, mais il est obligé de démontrer que ces deux mots « vie éternelle », qui ont chacun pris à part une signification, en ont une encore quand ils sont accouplés et ne forment pas un non-sens ; il faut que la solution qu'il donne des problèmes abordés ne renferme pas de contradiction et soit acceptable non seulement pour notre esprit raisonnant, mais pour nos aspirations instinctives intimes, parmi lesquelles il a à démêler celles qui ne paraissent pas être une vaine illusion. Ainsi la pensée philosophique reste orientée et, si ténu que soit le fil conducteur, ne l'abandonne pas ; elle marche à la lueur que le connu projette sur 1 inconnu, sans que jamais le contact avec le connu se perde. Tandis que l'invention scientifique atteint le vrai, l'invention métaphvsique se résigne à ne dégager que le probable, mais le probable au suprême degré, celui qui relègue tous les autres et qui, étant donnée notre nature, nous tient lieu du vrai inaccessible. Si elle ne définit pas ce qui est, elle détermine au moins ce qui ne peut pas être.

3° Esthétique. — La pensée inventive esthétique est la plus délicate à caractériser. Naturellement l'artiste qui écrit doit avoir des connaissances préliminaires, mais, tandis que

celles du savant et du philosophe se déterminent nettement et sont nécessaires et suffisantes, la délimitation de celles du littérateur comporte un certain flottement. La science a ses méthodes, l'art ses règles ; mais les méthodes une fois fixées, appliquées à des recherches analogues, mènent sûrement aux résultats, l'observation des règles est stérile ; une œuvre régulière n'est pas nécessairement quelque chose de nouveau, au contraire ; elles ne sont point pour l'artiste un guide qu'il suffise de suivre pour créer à son tour.

D'autre part, comme elles ont été trouvées et mises en œuvre par les grands génies, on peut les retrouver par intuition et cela vaut mieux que de les apprendre ; tout au plus fournissent-elles quelques indications négatives sur ce qu'il est important d'éviter. En outre il est certain que l'écrivain doit savoir son métier, qui est d'écrire ; c'est une condition essentielle, mais elle ne procure pas l'invention ; un styliste consommé peut rester médiocre; ce n'est pas l'habileté technique qui fera de lui un créateur et d'ailleurs on voit des femmes écrire d'instinct en perfection. Enfin il est bon que le littérateur prenne contact avec les belles œuvres et c'est souvent l'une d'elles qui éveillera son inspiration ; ce n'est pourtant pas celui qui en connaîtra le plus ou de la façon la plus approfondie qui en produira d'égales ; plus on est conquis par elles, plus on est tenté d'en reproduire les formes et de leur emprunter des procédés; l'assujettissement aux conceptions étrangères paralyse; quand on les ignore ou qu'on est injuste envers elles, on a plus de force et de confiance en soi. Est-ce à dire que l'inspiration créa-

trice ne jaillisse pas du savoir positif et que l'état d'ignorance lui soit propice ? En aucune façon ; mais le savoir théorique n'est pour le littérateur que de mince ressource ; ce qu'il doit s'assimiler par une étude passionnée, ce sont les éléments qui nourriront son œuvre et la rendront pleine ; c'est-à-dire que ses connaissances seront variables selon le genre qu'il a choisi ; d'une façon générale, il étudiera l'homme, soit en lui-même, soit chez autrui, les sentiments, les passions qui l'animent, les idées, les préjugés, les mœurs des milieux qu'il représente ; ce sera là sa documentation et, plus il sera documenté, plus il y a chance pour qu'il nous intéresse. Ceci fait, en quoi consistera pour lui l'invention ? Les grandes idées lui sont fournies par les penseurs; Corneille, dans Cinna, n'est pas le premier à glorifier la clémence ; il avait lu Sénèque ; les caractères des hommes sont connus ; le nombre des situations n'est pas infini et, depuis que le monde existe, elles se sont mille fois produites et reproduites. Rodrigue dans le Ciel sacrifie son amour à l'honneur de la famille ; est-ce une nouveauté ? Il reconquiert sa maîtresse par sa vaillance ; n'est-ce point là un des effets à peu près sûrs du courage héroïque, qui a toujours séduit les femmes? Et pourtant la tragédie du Ciel est hautement originale. Qu'est-ce donc qui fait l'originalité d'un artiste ? Sans doute son tempérament même ; l'artiste original a une conception qui lui est particulière du Beau, de la nature, de la vie, conception évidemment intellectuelle, mais influencée profondément par sa sensibilité, ce qui fait qu'elle lui est propre et ne pouvait être chez nul autre. Ce qui est nouveau chez lui

Cartault. — L'intellectuel. 9

et ce qui parait inventé, c'est justement ce qu'il a d'intimement personnel ; le reste n'est qu'une combinaison plus ou moins ingénieuse d'éléments donnés ; il crée avec son être spécial. Raphaël et Titien voient différemment la forme humaine ; ce n'est pas la même humanité que nous présentent Corneille et Racine. L'originalité artistique est tout autre que l'invention scientifique ou philosophique. On imagine une découverte scientifique faite par un autre que son auteur réel ; il semble qu'il n'y aurait rien là d'impossible. On ne saurait se figurer une œuvre artis«= tique ou littéraire produite par un autre que celui qui l'a enfantée; car il faudrait supposer un homme absolument identique au premier. L'invention esthétique est la révélation d'un tempérament humain qui n'a son pareil nulle part. Elle est donc la plus individuelle, la plus mystérieuse, la plus inquiète ; elle échappe aux prévisions, même à celles du créateur, qui jusqu'au bout reste dans l'incertitude et la peine, et, l'œuvre une fois terminée, se demande anxieusement ce qu'elle vaut. Ce n'est que dans le recul, lorsqu'il a changé, tandis qu'elle demeurait immuable, et qu'il n'est plus celui qui l'a faite, qu'il est capable de la juger. La pensée contemplative. — La pensée contemplative n'invente pas ; elle se borne à considérer et à passer en revue. On peut y distinguer la réflexion, la méditation, la rêverie.

La réflexion. — Le présent n'est qu'un instant; à peine se montre-t-il et le passé l'a englouti. Les faits, les aspects des choses se succèdent avec une rapidité prodigieuse, ne nous laissant que des impressions sans cesse

effacées par d'autres et qui glissent sur une surface polie. Par l'attention nous rendons celles-ci plus fortes, mais l'attention n'a qu'un moment pour se poser et tout de suite est sollicitée par ailleurs. Réfléchir, c'est proprement retourner en arrière, c'est-à-dire les faire comparaître de nouveau, pour les examiner à loisir en les soustrayant à la fuite du temps et en les fixant dans l'immobilité. La réflexion est une attention rétrospective, qui rend le passé une seconde fois présent pour la durée qui nous convient. L'attention est déjà une garantie contre l'oubli ; la réflexion rend cette garantie plus solide. Ce n'est point là son seul office : les idées, que nous saisissons au vol du présent, sont souvent simplement ébauchées ou troubles ; la réflexion les complète et les clarifie. On ne comprend qu'à la réflexion, si on a l'esprit un peu lent; elle remédie aux inconvénients de cette lenteur. Réfléchir à une chose, ce n'est pas seulement s'efforcer de l'apercevoir avec netteté, mais juger à loisir de sa portée, de sa valeur, de ses conséquences. On réfléchit sur un discours qu'on vient d'entendre ; on en voit mieux l'ordonnance, les détails, le sens ; des intentions, qui avaient échappé, apparaissent et on l'apprécie tout autrement qu'à l'impression première. On réfléchit à une action récente ou lointaine; on se rend mieux compte des motifs qui y ont poussé; il arrive qu'on soit surpris de l'avoir faite, qu'on la regrette comme injuste, dommageable, inintelligente ; on tombe avec soi d'accord qu'on aurait dû faire tout le contraire. La réflexion a souvent le défaut de venir trop tard ; elle constate l'irréparable; mais elle nous fait sentir en nous un être plus

avisé, plus éclairé que nous ne le supposions, qui a été troublé par la nécessité de l'improvisation et n'a pas donné sa mesure. Improprement on applique le mot à l'avenir; ici encore on intervertit l'ordre des temps ; réfléchir à l'avenir, c'est le rendre actuel, mais ce n'est pas simplement le prévoir, c'est évoquer une possibilité, une situation future, envisager ce qu'elle comporte, comment elle se développera, se préparer aux éventualités, aménager le présent de façon que l'avenir qui en découle nous soit favorable. Réfléchir sur un acte futur, c'est l'empêcher d'être précipité, faire intervenir la raison, la morale, l'intérêt, pour qu'il ne soit pas l'effet d'une impulsion aveugle. On n'entend pas autre chose, lorsqu'on recommande de réfléchir avant d'agir ou de parler.

La méditation. — Méditer et réfléchir ne sont pas des opérations identiques. En réfléchissant sur la chute de Napoléon Ier, on s'en représente les causes, les cir^ constances, les effets ; en méditant on en tire une leçon, à savoir que l'ambition désordonnée, la soif maladive des conquêtes conduisent forcément au désastre. Si on réfléchit sur une idée, on cherche à en distinguer le contenu, à la juger juste ou fausse, bonne ou mauvaise ; méditer sur elle, c'est s'y arrêter, parce qu'elle vous a frappé, qu'on la trouve intéressante, qu'on veut la tourner en tous sens, la continuer en quelque sorte et la développer à son profit. Lorsqu'on médite, comme lorsqu'on réfléchit, on se concentre, mais la réflexion se fixe sur un sujet, la méditation l'ouvre et en fait jaillir ce qu'il renferme de général et d'humain. Elle ne procède pas avec la sévérité du mathématicien qui

déduit, la tension et la rigueur du raisonnement logique ; une idée en suggère une autre qui a avec la première un lien naturel, mais non nécessaire. Elle tient le milieu entre le travail cérébral strictement assujetti et la fantaisie. On s'y plonge avec délices dans le calme physique et moral. Elle convient à l'âge avancé, qui a des trésors d'expérience et est dégoûté de la pensée violente et heurtée. La volonté s'exerce sur la méditation en déterminant le champ de son activité, mais elle l'y laisse évoluer librement, pour qu'elle l'explore tout entier. Après une lecture on médite sur les idées de l'auteur, c'est-à-dire que, sans y rien ajouter d'absolument nouveau, on en savoure le mérite, on en fait des applications à soi-même et aux autres; on les repense avec son tempérament et ses dispositions actuelles. On médite surtout sur les concepts philosophiques, sur tout ce qui intéresse la vie intérieure et il n'y a pas de vie intérieure consciente et forte sans méditation perpétuelle. La méditation ne résout pas les questions, mais se rend compte de la façon dont elles se présentent et les embrasse sous toutes leurs faces. Elle est agile ; elle est reposante, parce que la pensée y est simplement surveillée, non contrainte, favorisée dans son éclosion, tout dérangement étant écarté; elle est grave, parce qu'elle s'exerce sur des sujets importants, et c'est en plaisantant sur cette gravité du méditatif qu'on dit d'un individu sournois qu'il médite un mauvais coup.

La rêverie. — La méditation est robuste, la rêverie molle. La méditation opère sur un thème, qu'elle élargit à son gré, mais auquel elle reste fidèle; l'intelligence y est

active et dirigée ; ce n'est pas un vain plaisir, mais un effort pour pénétrer et rendre fécondes pour nous des idées nobles et grandes. Dans la rêverie le thème initial peut être peu de chose et est vite oublié ; nous laissons aller lu pensée au hasard et nous nous gardons de lui imposer la voie droite, parce que nous supprimerions l'imprévu, qui est justement ce qui nous charme. Le rêve en diffère; il nous emporte où il veut et nous n'intervenons pas; nous caressons notre rêverie et nous la modelons jusqu'à un certain point pour notre plus grande satisfaction. Le rêve est souvent pénible : la rêverie ne se porte que sur des objets agréables, ou plutôt elle s'ingénie à rendre agréables les objets sur lesquels elle se porte. Elle nous fournit un moyen passager d'échapper à la réalité, qui est brutale et ne se plie point à nos convenances ; la réalité nous tient dans ses serres; mais, pour ne pas sentir son étreinte, il suffit de penser à autre chose; elle n'existe plus; sans doute elle nous ressaisira vite, mais nous l'anéantissons pendant les courts instants de la rêverie. Celle-ci en crée une autre à notre usage, d'où les peines sont exclues, où les angles s'adoucissent, où les difficultés disparaissent, qui se conforme à nos désirs, à nos espoirs, à nos caprices. Si elle se tourne vers le passé, elle l'embellit, le dépouille de ce qu'il a eu d'amer et de chagrin, le colore de nuances tendres et nous y fait trouver des joies, que nous n'avons pas connues, quand il était le présent. De préférence elle construit pour nous un avenir, où les événements s'arrangent à souhait, perdent ce qu'ils ont trop souvent d'agressif et de malveillant, où nos projets les plus ambi-

tieux aboutissent sans peine, où les hommes et les choses nous sourient. Nous savons bien au fond que tout cela est illusoire, mais nous prolongeons cette illusion avec une paresse voluptueuse, d'abord parce qu'elle est douce et que nous ne nous soucions point d'être repris par la réalité dure, ensuite parce que le monde qu'elle nous forge n'est pas sans rapport avec le nôtre et qu'il pourrait être le nôtre, si celui-ci était un peu amélioré et rendu plus clément. Les choses qu'elle nous présente n'apparaissent point comme impossibles; à la rigueur elles pourraient prendre le cours que nous imaginons; la rêverie flatte en nous l'espérance que de l'irréel inconsistant dont elle nous enchante quelque chose peut-être s'accomplira. En tout cas elle écarte les obstacles; elle nous fait une béatitude enfantine et de féerie, mais qui est pourtant une béatitude. On y éprouve un sentiment de légèreté, de puissance magique; on se sent indépendant de la matière, qui s'est évaporée; tout cela n'est que chimère, mais nous n'y rencontrons nulle part de résistance et nous nous y mouvons avec une liberté souveraine. Ce qui ne s'accommode pas tout à fait, on le laisse dans le vague, refuge admirable contre les précisions aiguës et irritantes.

La songerie est une rêverie triste, faite d'inquiétudes, d'appréhensions sans cause décisive ; on y envisage avec persistance les cotés douloureux de la vie et les maux en suspens, qui menacent l'homme ; on les attend mélancoliquement, sans qu'ils se précisent et sans prendre un parti énergique pour s'y soustraire.

La pensée pratique. — La pensée pratique a pour objet

exclusif l'acte humain, soit qu'elle tire de la science théorique les applications par lesquelles celle-ci se met au service de nos besoins, soit qu'elle préside à notre conduite dans la vie journalière. Son domaine est strictement limité, puisqu'elle s'interdit les recherches désintéressées de la science et la spéculation philosophique. Étant positive, elle n'a que faire de la méditation, encore moins de la rêverie. Elle est appréhensive, en ce sens qu'elle est curieuse de tout ce qui peut lui être utile ; pour appliquer la science, il faut en connaître les résultats, pour agir, il faut savoir, sous peine d'aller à l'aventure et le plus souvent d'échouer. Elle est compréhensive ; les gens qui se disent pratiques, sont parfois très intelligents et saisissent sans peine tout ce qui est dans leurs vues. L'esprit critique lui est nécessaire pour se reconnaître au milieu de la dissimulation et du mensonge perpétuels, par lesquels les hommes essaient de se duper réciproquement; elle est d'autant plus intéressée à distinguer la vérité des apparences que dans la vie l'erreur est en général punie par un dommage immédiat; elle se tient sur ses gardes, a la prétention qu'on ne lui en fait point accroire et ne s'engage qu'à bon escient. Enfin elle est inventive; elle déploie, pour utiliser les découvertes scientifiques et les traduire en procédés industriels, une ingéniosité d'autant plus active qu'un profit notable est au bout. S'il s'agit de la conduite de la vie, que de combinaisons à imaginer pour maîtriser les événements, vaincre ou tourner les obstacles, faire servir ses semblables à ses fins! De toutes les formes de la pensée, c'est la plus variée, la plus souple,

la plus nuancée. Si l'on ne regarde qu'à la quantité, il m consomme sûrement plus de pensée pratique dans les rapports communs des hommes que de pensée pure dans les hautes sphères intellectuelles, puisque tous, riches ou pauvres, civilisés ou sauvages, spirituels ou sots, enfants ou vieillards, nous pensons toujours, plus ou moins attentivement, à ce que nous allons faire ou dire; elle est l'outil infatigablement manié par tous les représentants de notre espèce ; elle est la menue monnaie de l'intelligence ; les petites gens font beaucoup d'achats en pièces de billon; celles-ci n'ont pas la valeur de l'or, mais elles circulent plus ; de même ils dépensent sans cesse des sommes insignifiantes d'intelligence. Si on se place au point de vue de la qualité, elle est vile et inférieure, puisqu'on ne la cultive point pour elle-même, mais comme un moyen, souvent Un moyen de parvenir; c'est Pégase à la charrue; mais elle ennoblit le monde matériel auquel on l'assujettit; que serait-il sans elle ? Elle ressemble au soleil qui resplendit dans les flaques de boue. Elle se sauve du reste par l'importance des résultats ; si elle s'abaisse aux détails infimes, elle s'élève aussi aux vastes conceptions, qui ont sur la destinée des hommes une influence capitale ; elle végète dans le cerveau bas d'étage des cuisinières ; elle illumine les calculateurs hardis qui se lancent dans les grandes entreprises.

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