CHAPITRE VI
A quoi se ramène la diversité des esprits. — Il semble que le champ intellectuel, dont nous venons de montrer la vaste étendue, devrait pouvoir être parcouru par tous les esprits, que toutes les opérations que nous avons énumérées devraient pouvoir être accomplies par une intelligence normale et complète. Cette supposition est vivement contredite par la réalité des faits. Parler d'intelligence normale et complète, c'est faire une abstraction. Il n'y a pas besoin de beaucoup d'attention pour remarquer combien les esprits sont divers, pour être frappé de leurs qualités et de leurs défauts. Chacun de nous a sa physionomie intellectuelle, comme il 1 son aspect physique et son caractère moral. La nature a pour loi la division du travail; elle multiplie les participants auxquels elle confie la tâche et la besogne intellectuelle totale est exécutée par des milliers d'individus différents.
Il semble que ces différences puissent se ramener aux points de vue suivants : d'abord l'intelligence n'est pas
distribuée à tous également ; il y a des privilégiés et des déshérités, de grosses parts et de petites ; si ses opérations fondamentales sont de connaître, de comprendre, de discerner la vérité, de restreindre l'inconnu, d'aucuns ne sont capables que des plus élémentaires et d'autre part, dans chaque catégorie, on distingue ceux qui sont largement doués et ceux qui l'ont été parcimonieusement; l'inégalité éclate et la nature parait s'y complaire ; nous faisons à première vue la différence entre les imbéciles et ceux qui ne le sont pas et, dans les deux groupes, joue la série infinie des nuances. Ensuite il y a la manière et le fonctionne ment; deux ouvriers chargés du même travail ne le font pas exactement de la même façon, mais avec ardeur ou nonchalance, plus vite ou plus lentement, mieux ou plus mal ; ainsi chaque esprit imprime sa marque à l'œuvre intellectuelle, y apporte son tempérament particulier et lui applique son mode d'action. Enfin chacun a ses aptitudes, souvent nettement tranchées ; telle direction lui agrée et l'attire, telle autre lui répugne; il sera supérieur s'il suit la première, nul pour la seconde.
Il y a quelque ironie dans notre destinée ; les formes de l'activité intellectuelle sont nombreuses, mais peu d'entre elles sont mises à la disposition de chaque individu et sur le choix il n'a pas été consulté. Nous sommes conviés à un festin somptueusement servi, mais la portion préparée pour chacun est limitée, avec défense expresse de toucher à ce qui ne lui est pas assigné. Nos estomacs digèrent du reste très différemment ; et puis nous sommes gourmands de tel mets, tandis que tel autre nous laisse
indifférents ou nous inspire une insurmontable répulsion.
Inégalité dans le dosage de l'intelligence. — Chacun de nous reçoit en naissant une certaine dose d'intelligence ; nous ignorons pourquoi les uns sont plus favorisés que les autres; c'est donc à nos yeux un pur hasard, une loterie, où, satisfait ou non, on n'a droit qu'à son lot. De plus ce lot est un germe, qui se développera plus ou moins, sans que nous sachions non plus pourquoi. Il y a des promesses qui ne sont pas tenues et d'autre part des surprises ; de deux enfants qui paraissent également intelligents l'un restera médiocre, l'autre deviendra supérieur ; et, s'il y a inégalité, c'est quelquefois celui dont on attend le moins qui donne le plus ; les rangs qui se dessinent dans l'adolescence sont bouleversés par la vie ; ce n'est point l'arbre qui fleurit le plus abondamment qui donne le plus de fruits. La curiosité de savoir est à peu près universelle ; là où elle manque, c'est la torpeur et la stupidité ; pourtant elle a une infinité de degrés ; chez les uns elle est toujours éveillée, toujours en quête ; d'autres sont plus indifférents, plus apathiques ; chez eux elle sommeille ; ils ne cherchent pas plus loin que ce qu'ils voient et ne s'intéressent point au mystère. Evidemment le désir d'apprendre est en raison directe de la capacité ; quand il faut se donner trop de peine pour le contenter et que les résultats sont pauvres, il sémousse. L'âge y est aussi pour quelque chose ; on est toute ardeur au début ; puis il arrive qu'on se blase. En outre la curiosité est, suivant les tempéraments, de qualité très différente ; les uns la dirigent vers ce qu'il est
important d'apprendre, vers les études sérieuses; leur eu* riosité est intellectuelle ; ils sont destinés à devenir des savants ; d'autres, qui l'ont tout aussi active, la tournent vers les petits détails et les choses qui ne les regardent point ; ils veulent savoir ce que vous pensez, ce que vous faites ; ils s'introduisent dans votre domaine privé ; vous avez beau multiplier les défenses d'entrer ; au besoin ils regardent par-dessus le mur ; ils sont incommodes et indiscrets. Et il ne faut pas dire qu'ils se trompent de voie, que; s'ils appliquaient à des objets élevés cette curiosité inquiète, ils deviendraient aisément des hommes de science ; elle est juste à la mesure de l'emploi qu'ils en font et ne saurait monter plus haut ; les vétilles, les intrigues sans portée, les secrets minuscules, mais dont la révélation peut être fort déplaisante, sont le champ qui lui est réservé et le niveau qu'elle ne saurait dépasser. Cette adaptation de la curiosité à certains objets, son indifférence pour d'autres produisent du reste des méprises ; on dit de quelqu'un qu'il n'est pas curieux, quand il n'est pas friand de nouvelles, que les événements, qu'on discute dans son entourage, le laissent froid ; souvent c'est parce que sa curiosité est ailleurs, où elle trouve un aliment moins banal et plus substantiel.
Quand on n'a pas appris, on est un ignorant, ce qui peut se guérir ; lorsqu'on ne comprend point, on est une bête et cela est incurable. Il y a des gens qui réunissent l'un et l'autre ; les deux choses, quoique diverses, ne vont pas mal ensemble ; de même le besoin d'apprendre et celui de comprendre font bon ménage, sans pourtant se confondre.
On n'apprend guère sans comprendre, ou tout au moins sans croire comprendre ; ce n'est pas tout à fait identique. Les esprits avant tout studieux et qui se bornent là sont en général dociles, épris du savoir tout préparé ; ils mettent leur intelligence en présence des choses, prennent contact avec elles et se les assimilent ; ce sont elles qui les intéressent. Les compréhensifs sont moins touchés des choses elles-mêmes que de leur explication, c'est-à-dire que l'attrait pour eux est surtout le mouvement d'intelligence que cette explication exige. C'est plaisir que de les voir accomplir un travail ; il faut qu'ils se rendent compte du but auquel il répond, des moyens les meilleurs pour l'exécuter ; ils s'y attachent justement par l'intelligence qu'il faut y dépenser. Ils le traitent comme un problème à résoudre et c'est pourquoi ils l'exécutent mieux ; le machinisme passif n'est pas leur affaire. De même ils ne voient pas dans le savoir un simple enrichissement, mais une occasion de faire fonctionner l'intelligence. C'est pourquoi, s'il y a plusieurs espèces de curiosités, l'une incapable de se rassasier d'autre chose quede la vérité scientifique, l'autre réduisant son appétit aux menus incidents de la vie humaine, il n'y a qu'une seule compréhension; ceux qui en sont doués peuvent momentanément la consacrer à d'humbles usages ; leur condition parfois les y réduit; ils tont une capacité et le plus souvent des aspirations supérieures à l'emploi. Ce sont des chercheurs ; l'explication ne se présente pas toujours toute seule, toute faite ; plus elle est difficile, plus elle les tente ; ils vont naturellement à la théorie, à la science. Ce n'est pas, comme on le dit quel-
quefois, le besoin de connaître qui a créé la science, c'est le besoin de comprendre.
Les esprits critiques sont rares. Cela se conçoit pour plusieurs raisons: d'abord l'état critique est secondaire à l'état curieux et compréhensif ; on n'y arrive que lorsqu'on a aperçu des contradictions et qu'on a été trompé. Ensuite c'est un produit de culture ; on ne saurait pratiquer la critique qu'après s'être procuré les instruments nécessaires et avoir appris à s'en servir ; elle exige un apprentissage volontaire et rigoureux. Enfin, si on s'enrichit par la curiosité, par la critique on se dépouille ; on ne perd, il est vrai, que ce qui n'a pas de valeur; ce n'en est pas moins une déception, quelque chose de négatif, un retranchement nécessaire, mais douloureux; les esprits ardents, généreux s'en accommodent mal. Le tempérament y prépare en quelque mesure ; il y a des esprits méfiants, qui semblent s'y porter par instinct; mais est-ce un instinct véritable ? N'est-ce pas plutôt désillusion ? Il y en a peu, qui soient nés tels. L'enfant est crédule et confiant; s'il ne subit point de heurt et de secousse, l'homme continue à l'être ; lorsqu'on lui affirme une chose, il a une invincible tendance à l'accepter comme vraie ; il a peine à s'imaginer qu'il y ait tant de fausses apparences, que la vérité se cache, qu'elle soit si subtile et si difficile à découvrir ; la vérité toute faite est si commode, qu'il fuit la gène d'en chercher une autre ; ne voit-on pas des gens, qui, dix fois trompés, ne peuvent s'empêcher de l'être de nouveau, dans les mêmes circonstances et par les mêmes personnes ? S'il y a un mol oreiller, ce n'est pas le doute,
c'est la crédulité. Pour prendre l'attitude critique en tout et toujours, il faut se faire violence : et c'est pour cela que les esprits critiques sont peu nombreux.
Peu nombreux également sont les esprits inventifs ; c'est la faute de la nature, qui est avare de ce don ; en effet, comme la curiosité, comme la facilité et la netteté de compréhension, la capacité d'invention est spontanée ; s'il y a quelque chose qu'on n'acquière point, c'est celle-là. Elle a pour point de départ la curiosité ; seulement, tandis que les esprits simplement curieux le sont uniquement de savoir ce qui est et comment, les esprits inventifs ne se portent sur un objet que pour y trouver matière à des combinaisons ingénieuses et pour créer du nouveau. On en rencontre dans la vie qui sont doués pour cela et qui, sans cesse en mouvement et en quête, étonnent par leur fertilité. Mais, comme la curiosité est différente selon les matières auxquelles elle s'applique, le don d'invention comporte des degrés et des aspects divers suivant les domaines où il s'exerce. Quelques-uns semblent l'avoir dans les mains ; ils fabriquent des jouets, des instruments et ne vont pas plus loin ; d'autres , qui sont précieux en société, imaginent des divertissements inédits ; ils se dépensent dans le menu et l'insignifiant. Il y a des inventeurs, qui suivent tour à tour les directions les plus diverses et qui, n'ayant pas assez de pratique et d'étude, n'aboutissent qu'au bizarre et à l'irréalisable. S'il n'y a pas d'inventeur sans le don naturel, l'important est pourtant l'emploi qu'on en fait ; parmi les découvertes capitales, il n'y en a guère de fortuite ou d'improvisée ; on ne les
doit qu'à une préparation de longue durée, à des recherches pénétrantes, à un travail opiniâtre et c'est pourquoi la découverte est bien l'œuvre du savant et sa propriété ; il n'a reçu de la nature que la possibilité de la faire ; ce privilège il aurait pu, comme tant d'autres, ne s'en servir que pour des besognes aisées et futiles ; il a placé haut son but et par l'effort il l'a atteint. Ainsi, de même qu'il y a la curiosité frivole et la curiosité scientifique, il y a l'invention sans portée et l'invention scientifique ; j'oubliais, pour faire pendant à la curiosité perverse, l'invention malfaisante. Les esprits se diversifient et s'étagent, non seulement dans des domaines différents, mais dans le même domaine.
Variabilité dans le fonctionnement de l'intelligence. — L'industrie fabrique des machines qui sont identiques entre elles, identiques dans leur structure, identiques dans leur marche, identiques dans leur rendement ; prenez l'une ou l'autre, elles sont interchangeables. La nature procède autrement; les esprits qu'elle produit sont individuels; chacun fonctionne à sa guise ; imposez-leur le même travail ; ils s'en acquitteront d'une façon différente; les résultats seront variés. Chaque esprit a son caractère dominant, dissemblable de celui du voisin.
Esprits attentifs. Esprits légers. — L'attention est la condition essentielle de tous les actes de la pensée ; elle ne manque totalement à personne ; mais il y a des nuances. Les esprits attentifs s'appliquent à tout ce qu'ils font et c'est pourquoi ils le font bien. Ils ont du goût pour les choses sérieuses ; les balivernes ne méritent point qu'on y
Cartault. — L'intellectuel, 10
prête attention. Comme ils s'arrêtent volontiers sur un objet et ne le quittent qu'après l'avoir considéré mûrement et quand ils en ont exprimé tout l'intelligible, ils deviennent aisément profonds. Les esprits légers sont insuffisants dans toutes les opérations de l'intelligence ; ils les ébauchent et n'achèvent point. Il n'y a qu'une catégorie d'esprits attentifs et ils ne se distinguent que par le plus ou le moins ; la légèreté peut provenir de causes différentes et offre des variétés. L'attention est une fatigue ; nul ne peut la raidir et la prolonger indéfiniment. Cette fatigue, certains la ressentent dès le début et s'y dérobent tout de suite; ils sont faibles. D'autres sont superficiels; le premier aspect des choses les intéresse seul ; ils n'éprouvent pas le besoin d'aller au fond : ils ne prennent que la fleur et ne cherchent que l'agréable ; ce sont les épicuriens — au sens vulgaire du mot — de l'intelligence. D'autres sont attirés par tout; car tout est intéressant ; se fixer, c'est se borner; or ils veulent jouir de tout ; leur tort est de croire que cela est possible ; une impression chasse l'autre et elles se succèdent avec une rapidité déconcertante ; ce sont des têtes de moineau, tolérables dans la jeunesse, insupportables dans la vieillesse, qui n'a pas toujours le charme, mais qui doit avoir du poids. Naturellement l'inattention n'est pas toujours preuve de légèreté ; ce n'est souvent qu'un déplacement d'attention ; on ne fait pas attention à une chose, parce que, dans le moment même, on pense à une autre. Les gens, dont on dit qu'ils sont dans les nuages, n'ont pas toujours quitté terre.
Esprits prompts. Esprits lents. — La différence entre
les esprits prompts et les esprits lents consiste dans l'allure, dans le rythme du Fonctionnement de l'intelligence. Pour les premiers la durée de la compréhension n'existe pas ; ils saisissent instantanément, c'est un éclair. Ils sont généralement vils, alertes, toujours prêts ; la promptitude se manifeste quand l'occasion se présente ; la vivacité n'attend pas l'occasion; elle est sans cesse en éveil; elle a des pensées pressées, qui jaillissent et s'expriment ; le risque qu'elle court est de devenir sautillante. Les seconds ont besoin de temps ; rien ne servirait de vouloir hâter leur marche ; ils sentiraient une angoisse et demeureraient paralysés. Il se peut qu'ils arrivent au même résultat que les esprits prompts; dans ce cas, si les premiers paraissent plus brillants, il y a pour les seconds une compensation: ils sont plus solides et retiennent mieux. Toutefois la lenteur n'est pas un bon signe; elle peut venir de la paresse ; alors l'esprit ne fonctionne que par intervalles; il ne fait que le nécessaire et le plus souvent reste endormi ; elle peut témoigner aussi d'une certaine difficulté de comprendre ; l'allure retardée annonce alors un prochain arrêt.
Esprits faciles. Esprits laborieux. — Les esprits laborieux sont ceux qui éprouvent en effet quelque peine à accomplir leur devoir, mais qui ont assez d'énergie pour la surmonter; cette peine, les esprits faciles ne la sentent pas. Ils sont séduisants ; ils ont d'ordinaire bonne opinion d'eux-mêmes, et c'est une opinion qu'ils font partager ; ce qu'ils écrivent ne leur a point coûté d'effort, mais n'en exige pas du lecteur ; on les suit avec plaisir, parce qu'ils sont
agréables et vous épargnent toute tension ; on imagine que, s'ils avaient voulu pousser plus loin que l'esquisse, ils l'auraient pu; on leur fait crédit: il est rare qu'ils paient. Ils sont décevants: ou ils n'aperçoivent pas les difficultés, ou ils passent justement à côté, étant incapables de les résoudre ;le danger est qu'ils les dissimulent; ils ont et ils donnent l'illusion qu'elles n'existent pas; ainsi ils ne les laissent pas soupçonner par ceux qui pourraient les élucider ; ils les trompent donc. Il faut reprendre avec soin leur travail pour s'apercevoir qu'il est vain et que, paraissant au premier abord définitif , il est en réalité tout entier à refaire. En outre ils ont d'habitude une faculté remarquable d'assimilation et, ce qu'ils ont assimilé, ils le reproduisent avec aisance, mais ils ne donnent rien d'eux-mêmes. Les esprits laborieux ont moins de charme; ils cherchent les sujets difficiles et, dans ces sujets mômes, les parties ardues ; ils ne s'amusent pas à esquiver, ils abordent franchement et n'épargnent rien pour faire la lumière; après eux il ne reste qu'à glaner. La peine qu'ils ont prise est visible, mais les résultats sont là ; il y a à gagner avec eux ; mais ce n'est pas un gain qui vous tombe du ciel ; on ne l'obtient qu'en s'associant à leurs efforts et en peinant avec eux.
Esprits fins. Esprits gros. — L'œil aperçoit les objets en gros ; le microscope découvre une foule de choses qui lui échappent. Ainsi certains esprits robustes et bien constitués voient en gros et assoient là-dessus leur jugement ; on ne peut dire qu'ils aient tort et pourtant on sent qu'ils n'ont pas tout à fait raison. C'est que tout se résout en nuances, en détails, que les rapports entre les idée*
s'amenuisent à l'infini et que l'exactitude n'est parfaite que par la considération de ce qu'il y a de plus ténu. La finesse poursuit ce qui n'est point perceptible pour le commun des hommes. C'est assurément une qualité naturelle, mais qui se développe extraordinairement par la culture; l'intelligence s'affine en s'exerçant; elle s'aiguise au contact de la finesse des autres. Un citadin est généralement plus fin qu'un paysan, à moins qu'il ne s'agisse d'intérêts, auquel cas celui-ci est finaud, c'est-à-dire rusé, ce qui est la finesse réduite aux choses matérielles et apparente, quoiqu'elle se cache. La finesse ne consiste pas à approfondir, ce qui est le propre des esprits puissants r mais à pénétrer des différences ; à ses yeux rien ne se confond, ni même n'est tout à fait semblable. La subtilité n'est pas l'exagération de la finesse; comment la finesse pourrait-elle jamais être exagérée, puisqu'il y a les infiniment petits ? Elle consiste à mettre la finesse là où elle n'est pas de mise. L'ingéniosité est la finesse dans l'invention ; c'est un perfectionnement qui n'était pas absolument indispensable et un tour de main; c'est souvent peude chose, mais il fallait y penser ; elle réside dans une certaine adresse apportée au fonctionnement de l'intelligence. La sagacité est la finesse dans la recherche de la vérité ; elle découvre des indices légers, qui ne frappent pas au premier abord, mais qui ne sont pas des indices quelconques ; ils mettent sur le chemin de la preuve. La finesse sagace parait deviner ; en réalité elle relève, comme le sauvage, des traces qui ne sont perceptibles qu'à elle seule ; elle ;i des éléments d'appréciation qui lui sont propres et d'où elle tire ses
conséquences ; et c'est parce que ces éléments sont ignorés, qu'on lui attribue un flair divinatoire. La perspicacité consiste à démêler ce qui est obscur, parce que c'est embrouillé. La finesse s'applique à toutes les opérations de l'intelligence et les amène à leur perfection.
Esprits nets. Esprits confus. — L'esprit net ne souffre pas qu'elles contiennent rien de vague et d'indéterminé. Il est avant tout soucieux d'ordre et de clarté ; ce ne sont pas des lueurs qu'il lui faut, mais la pleine lumière. L'état ordinaire de l'intelligence est un état flottant ; bien souvent nous croyons comprendre et nous ne comprenons point ou nous comprenons mal ; nous nous contentons de cet à peu près par paresse, par impuissance, parce que cela suffit à nos besoins présents. L'esprit net exige plus d'exactitude ; il voit les choses avec des contours arrêtés ; ces contours arrêtés l'esprit précis les fait passer dans l'expression. Un esprit net et précis plaît au premier abord, parce qu'on le voit tout entier tel qu'il est ; il s'offre en quelque sorte tout nu, sans rien de caché. La netteté est dans les relations intellectuelles ce qu'est la franchise dans les relations morales ; avec elle point d'incertitude, de surprise, de déception. Elle ne tire pas de l'intelligence tout ce que celle-ci peut donner, mais ce qu'elle en tire est de bon aloi ; le demi-conscient, l'inconscient ne lui disent pas grand'chose de bon ; elle les exclut purement et simplement. Un esprit confus en est tout l'opposé ; on lui fait quelquefois plus de crédit, parce que de ce brouillard sortent des éclairs; on s'imagine que, si le brouillard se dissipait, des perspectives s'ouvriraient inattendues; il suffit
qu'il énonce une idée de valeur pour qu'on suppose qu'il en a des trésors insoupçonnés; c'est comme une eau dont on ne voit pas le fond parce qu'elle est trouble et qu'on croit profonde. Il est bon de garder une attitude d'expectative ; un esprit confus peut l'être parce qu'il est riche en connaissances, qui, dans leur abondance, se nuisent l'une à l'autre et ne sont pas classées ; il voit plus de choses que l'esprit net, mais il les voit moins distinctement ; s'il arrive à dissiper ce vague, il ira plus loin que l'esprit net; s'il y reste, il ne profitera pas de ce qu'il a. Il se peut aussi qu'il paraisse tel parce qu'il est naturellement attiré vers ce qui demeure forcément indéterminé et que ses efforts ne réussissent pas à éclaircir complètement la pénombre. Il se peut encore qu'il soit plus compliqué que confus, c'est-à-dire qu'il prétende embrasser trop de choses à la fois, saisir trop de rapports, qui s'entremêlent, tandis que l'esprit simple ne les aperçoit qu'un à un. Le plus souvent la confusion ne provient que d'une faiblesse de l'esprit impuissant à percevoir vigoureusement et à ordonner.
Esprits ouverts. Esprits fermés. — Un esprit ouvert est celui pour qui les idées, les connaissances, toutes les idées, toutes les connaissances ont tant de charme, qu'il ne veut se priver du spectacle d'aucune. Il est moins actif que l'esprit curieux qui les cherche et les appréhende; mais, quand elles se présentent, il les accueille. Il sait que par suite de l'imperfection de la nature humaine il n'en possède qu'un nombre limité et qu'en outre il n'est pas infaillible ; il y a d'autres manières de voir que les siennes, des points de vue qui lui ont
échappé et qui sans doute méritent qu'on s'y place. Il trouve donc plaisir à laisser venir à lui les idées d'autrui et à les admettre dans son cercle. S'il se borne à les héberger l'une après l'autre, comme un hôtel reçoit les hôtes de passage sans leur demander leurs papiers, il n'est qu'un dilettante bienveillant et amusé. L'ouverture d'esprit n'est une qualité réelle que si elle est accompagnée de jugement ; il faut qu'il examine, qu'il fasse un tri et rejette les non-valeurs. Pour être accessible, il ne doit pas cesser d'être lui-même. L'esprit fermé, qui est son contraire, vit sur un certain fonds qu'il ne veut ni enrichir, ni modifier. Il se cantonne dans les idées que lui a fournies son éducation ou son milieu et tient les autres pour suspectes. Il est parqué dans ses habitudes intellectuelles et n'entend pas qu'on les dérange; il craint les nouveautés; c'est une intelligence mise au régime. Il a une fermeté que n'a pas le précédent. C'est l'homme proverbial d'un seul livre , armé, dans son étroitesse, d'une terrible puissance. Il est porté à l'entêtement, qui, dans la vie ordinaire, peut être une force, mais qui, dans la vie intellectuelle, est un non-sens. L'esprit fermé clôt sa fenêtre et ne cherche pas à voir ; l'entêté, quand on la lui ouvre, refuse de regarder. Le premier est convaincu qu'il a assez d'idées, l'entêté que les siennes sont toutes justes et que le reste est faux. Il est en défense, décidé à ne pas se laisser entamer. La démonstration glisse sur lui. Il n'a pas la loyauté de l'intelligence, qui consiste à reconnaître le vrai, d'où qu'il vienne.
Esprits justes. Esprits faux. — Tout le monde connaît
des esprits justes et tout le monde parle d'esprits faux ; c'est une qualification qu'on applique facilement aux gens avec qui l'on n'est pas d'accord. Qu'il y ait des esprits particulièrement justes, c'est ce qui est évident. Ils voient les choses comme elles sont, en jugent sainement, tirent des principes des conséquences exactes. Ils ne sont pas nécessairement capables de grandes pensées, mais ils n'errent point. La justesse de l'esprit semble être dans le domaine intellectuel ce qu'est la probité dans le domaine moral. Y a-t-il réellement des esprits faux ? Ou le mot n'a-t-il été inventé que parce qu'il fait une antithèse commode ? Je conçois un esprit détraqué, je ne vois pas trop ce que serait un esprit faux. On peut ne pas comprendre une démonstration scientifique ; y a-t-il des gens, qui, l'ayant comprise, se refusent à l'admettre ? Remarquez que c'est dans la vie courante qu'on croit rencontrer des esprits faux, c'est-à-dire à propos des choses humaines où la vérité vraie est malaisée à démêler et qui se prêtent à des appréciations très différentes ; en pareil cas l'erreur ne provient pas de l'instrument qu'est l'intelligence, mais du maniement de cet instrument, qui est l'œuvre de l'activité passionnée ou volontaire. Beaucoup de mathématiciens, dans la pratique delà vie, portent sur les hommes et sur les choses des jugements qui étonnent et qui sont sûrement erronés. Ont-ils pour cela l'esprit faux ? Point ; mais ils ont coutume de partager les choses en évidentes ou démontrées d'une part, absurdes de l'autre ; il n'y a pas de milieu. Ils transportent ce raisonnement rigoureux sur un terrain qui ne le com-
porte pas, parce que ^les choses humaines peuvent ne pas être tout à fait vraies sans pour cela être absurdes ; ils appliquent leur méthode de raisonnement d'une façon illégitime. Il y a des gens qui se trompent presque constamment, maison découvre la cause de leurs erreurs; elles proviennent de ce qu'ils se servent mal de leur esprit. Examinez une théorie fausse ; vous apercevez que l'auteur a négligé des éléments essentiels, qu'il part d'assertions qu'il croit prouvées et qui ne le sont pas ; il a fourni à son intelligence des matériaux incomplets ou défectueux ; sur ces matériaux l'intelligence a fait la besogne qu'elle devait faire ; si la besogne est mauvaise, ce n'est pas elle qui est en faute. On suppose, on imagine au lieu de raisonner ; naturellement on se trompe; mais on aurait pu raisonner ; on possède la faculté de raisonner; on a mieux aimé en employer d'autres qui ne sont pas appropriées au but poursuivi. Lorsqu'on réfléchit sur une erreur commise, on s'aperçoit toujours que l'intelligence n'a pas été mise en état de fonctionner normalement. Il est irritant de discuter avec des adversaires, à qui l'on ne peut faire admettre les choses les plus claires et les plus évidentes ; on est tenté de les traiter d'esprits faux ; mais suivez la marche de leur discussion ; elle consiste à biaiser sans cesse, à déplacer la question lorsqu'ils sentent qu'elle va être résolue à leur désavantage, à répondre, non à ce que vous dites, mais à ce que vous ne dites pas, à ne point tenir compte de ce qui a été démontré et à continuer, comme si la chose était non avenue ; ce sont des esprits fuyants et manœuvriers, qui ayant pris
l'habitude de cette stratégie tortueuse finissent par l'employer couramment comme s'ils n'en connaissaient pas d'autre. Il n'y a pas d'esprits faux, mais des esprits iju'on a faussés ou qui se sont faussés eux-mêmes. Quand on dit: « Je me suis trompé », cela signifie que c'est le moi qui s'est fourvoyé ; on n'incrimine pas l'intelligence, qui distingue toujours le vrai du faux, mais pourvu que le problème soit posé dans les conditions voulues.
Variété des aptitudes de l'intelligence. — Il est remarquable que les professions, qui sont le fruit artificiel de la vie en commun, répondent à des aptitudes naturelles. Je ne parle point de cette simili-vocation, qui peut être suscitée par les idées ambiantes, par les avantages qu'on a constatés ou qu'on imagine. Je ne parle point de ce goût du métier qu'on prend par habitude et de cette accommodation de l'homme à ses occupations qui le marque si profondément. Certains individus sont nés pour être épiciers ou pour être notaires; ils sont de parfaits notaires et des épiciers accomplis; on ne voit point ce qu'ils pourraient être, si l'épicerie ou le notariat n'existaient pas ; ils sont là à leur place et n'y seraient nulle part ailleurs; il y a comme une harmonie préétablie entre eux et leurs fonctions, que d'autres seraient incapables de remplir et déclarent parfaitement insipides, n'ayant pour elles que dégoût et aversion ; ils ont jusqu'au physique de l'emploi. Ainsi, dans le vaste monde intellectuel, il y a des provinces habitées par des indigènes, qui y sont florissants et qui dans une autre se sentiraient dépaysés et périraient. Chaque intelligence
prend naturellement la direction qui lui est propre; elle a, quand elle est vigoureusement constituée, ses aptitudes spéciales; énumérer ces aptitudes, les comparer, en définir les causes serait un travail infini. Une des grandes divisions des esprits pensants est celle qui les partage en littéraires et scientifiques ; il y a là une ligne de démarcation, qu'ils ne sauraient franchir qu'à leur grand dommage; d'où vient cette différence profonde 'dans leur nature ?
Esprits littéraires. Esprits scientifiques. — J'entends par esprit scientifique celui qui est doué pour les mathématiques elles-mêmes et pour leurs applications dans les sciences d'observation. Or les idées sont par étymologie des images ; elles ne perdent jamais complètement leur caractère concret, puisqu'on ne pense point sans se parler à soi-même, qu'elles sont inséparables des mots et qu'un mathématicien qui échafaude une théorie se la raconte ; mais elles s'en dépouillent plus ou moins. Un esprit scientifique s'enfonce avec aisance dans l'abstraction; il conçoit des rapports et raisonne sur ces rapports. L'esprit littéraire n'est à son aise qu'au centre du concret; dans l'abstrait sa vue se trouble, il lui semble que tout se volatilise et qu'il ne reste plus rien ; il est comme un voyageur arrivé au bord d'un gouffre, il n'aperçoit plus que le vide qui l'épouvante; pour communiquer aux esprits littéraires ce qu'ils peuvent supporter de science, il faut matérialiser ; on ne dit pas à un enfant : 2 et 2 font 4 ; il ne comprendrait pas, parce que cela ne lui représente rien; on lui dit 2 pommes et 2 pommes font 4 pommes. A ce point de vue
l'esprit littéraire demeure toujours un enfant. Tandis qu'un esprit scientifique suit sans peine une équation algébrique et opère sur les signes, l'esprit exclusivement littéraire tend sans cesse à substituer la chose signifiée au signe et ne peut se poser sur de simples rapports; puissance d'abstraction d'une part, impuissance de l'autre.
En outre l'esprit scientifique pratique une méthode et passe par toutes les opérations qu'elle comporte, sans rien négliger et sans rien brusquer, sans vouloir deviner ni même préjuger le résultat ; il sait qu'il y arrivera, parce qu'il a pris le bon chemin, et la longueur de ce chemin ne l'effraie ni ne lui pèse. L'esprit littéraire est incapable de cette patience intellectuelle ; il ne saurait s'assujettir à la marche progressive d'un long raisonnement; s'il voit l'enchaînement des premiers anneaux, le lien pour lui ne tarde pas à se rompre, parce qu'il ne conserve pas suffisamment présent ce qui précède, qu'au bout de peu de temps il perd pied et qu'il lui faudrait recommencer; il sent qu'il fait une besogne vaine, dont il se dégoûte. En même temps il a une tendance invincible à brûler les étapes, parce que son mode de penser est l'intuition, avec la fièvre qui l'accompagne, et que le raisonnement est un mécanisme auquel il ne saurait s'astreindre. Il veut atteindre la vérité d'un bond et tout de suite; il n'a pas le calme nécessaire pour la conquérir peu à peu, partiellement, avec une sage lenteur ; force logique et confiance dans le raisonnement d'une part, faiblesse logique et foi dans l'intuition de l'autre.
Enfin, si le savant et le littérateur sont tous deux sensibles à la vérité, ils ne la considèrent pourtant point de la
même façon; ce que le savant cherche dans la vérité, c'est la vérité elle-même ; ce qui le ravit c'est sa pureté, sa splendeur ; elle est un métal sans alliage, elle est un rayonnement sans tache, elle est la jouissance naturelle d'un esprit qui ne serait qu'esprit; son grand mérite, c'est qu'elle est incontestable et qu'elle luit pour tout le monde; à ce point de vue toutes les vérités scientifiques se valent ; elles sont de qualité identique, de la meilleure. Il y a des littérateurs qui sont indifférents aux vérités scientifiques prises en elles-mêmes. Elles sont, cela ne les intéresse pas. Les vérités qui leur plaisent sont justement celles qui ne le sont pas par essence, qu'on discute, pour lesquelles on combat; il leur semble qu'on a plus de mérite à les apercevoir, qu'elles vous appartiennent plus en propre et qu'au moins elles vivent. Pour le savant la vérité est une simple satisfaction de l'esprit, pour le littérateur une satisfaction de l'être tout entier.
Aptitudes multiples et aptitude unique. — Certains esprits sont doués d'aptitudes multiples, d'autres n'en ont qu'une seule, mais dominante et tranchée. A cet égard la nature s'impose en général et sauf rare exception une loi que nous sommes fondés à trouver affligeante. Lorsqu'elle accorde le nombre, elle se rattrape sur la qualité. Ceux qui sont pourvus d'aptitudes multiples ne les ont d'habitude qu'à un degré moyen ; le bon sens populaire prétend qu'on n'est pas propre à grand'chose, quand on est propre à tout. Ceux qui n'en ont qu'une, mais décidée, souffrent de lacunes et de regrettables incompréhensions. On dit des premiers qu'ils sont plus riches et
on a tort, car une pièce d'or représente beaucoup de menue monnaie. S'il fallait choisir — et cela nous est interdit — , il semble qu'il vaille mieux exceller quelque part que d'être médiocre en tout. Les mieux doués sont sans doute ceux qui, possédant une faculté à un degré supérieur, sont cependant assez ouverts pour comprendre et goûter ce qui n'est pas de leur ressort. On ne voit guère de grand mathématicien qui soit en même temps un grand poète; mais il n'est pas nécessaire de faire des vers, pour aimer et comprendre la poésie. Avoir une qualité supérieure et n'être pas absolument dénué pour le reste, c'est tout ce que nous pouvons raisonnablement souhaiter ; la nature n'accorde rien de plus.