CHAPITRE VII
Hiérarchie intellectuelle. — C'est une expression consacrée par l'usage que celle de République des Lettres ; on peut également parler de République Intellectuelle, à deux conditions : la première est de considérer cette république comme internationale; deux intellectuels, l'un Anglais, l'autre Français, dont les recherches ont le même objet, sont infiniment plus près l'un de l'autre, qu'ils ne le sont d'un manœuvre de leur pays ; la seconde est de remarquer que tous les citoyens de cette république sont loin d'être égaux, ce que du reste le mot république ne comporte pas nécessairement. Si chacun est maître chez soi, ils sont hiérarchisés par la nature même des choses ; ils ne sont pas enrégimentés, mais les rangs sont nettement marqués et s'étagent ; il y en a de bas et d'élevés ; c'est ce qu'il convient de préciser, au risque de navrer des ambitions vaines. Dans la besogne intellectuelle on distingue plus que des nuances, des valeurs bien tranchées»
qu'il faut définir, pour assigner aux ouvriers leur situation légitime et leur rendre claire l'idée qu'ils doivent concevoir d'eux-mêmes et d' autrui.
L'érudit. — La tâche première de l'intelligence est de sortir de l'ignorance, d'apprendre pour savoir; c'est le début d'une gradation ascendante. L'accumulation des connaissances concernant le passé est l'érudition, vieux mot, qui représente une vieille chose. Quand on le prononce, on songe involontairement aux érudits de la Renaissance ; entre eux et leurs successeurs il y a une différence ; ils avaient la prétention de connaître tout entière l'antiquité qu'ils ressuscitaient et ils y sont parvenus ; on demeure stupéfait, en lisant leurs commentaires, de l'étendue de leur savoir; il embrasse tout. Aujourd'hui, les matériaux étant devenus plus abondants, la science de l'antiquité s'est divisée en branches, qui suffisent à occuper une intelligence moyenne dans les limites d'une existence ; l'érudit moderne se borne et creuse. Il se distingue de l'historien; l'historien considère la suite, le progrès, le développement, il envisage la succession des époques, leur signification dans l'évolution de l'humanité; l'érudit se cantonne dans un coin du passé ; plus il s'agit de choses périmées, particulières, par suite négligées du commun des hommes, représentées par des documents rares, difficilement accessibles, plus il s'y complaît et est fier de les posséder dans sa mémoire ; le public entre dans ces vues ; ses jugements, très incompétents du reste, mettent un sanscritiste au-dessus d'un helléniste et il trouve plus admirable de connaître la civilisation assyrienne que la civi-
Caiitallt. — L'intellectuel. Il
lisation romaine, parce qu'il ignore absolument la première et a quelques notions de la seconde. L'érudit se confine dans l'atmosphère des bibliothèques, où il perd son activité physique; il ne saurait vivre sans elles; il s'entoure de livres, généralement de gros livres, qui envahissent son appartement ; il fait corps avec eux ; il en est le prolongement, sans qu'on sache bien où ils finissent et où lui commence ; il s'y absorbe et travaille à loger en lui une masse inerte de savoir, qui participe de la mort livresque et qui ne s'assimile pas à ce qu'il y a en lui de vivant; c'est une énorme protubérance ou, si l'on veut, un bagage dont il se charge. Le plaisir de connaître étant pour lui une fin, il n'y ajoute pas toujours celui de comprendre ; il ne discerne pas l'important de la minutie; c'est justement le détail le moins connu qui l'attire, parce qu'il est à peu près seul à le connaître ; sa gloire est de savoir ce que les autres ne savent pas. On n'a pas tort de reprocher à l'érudition d'être quelquefois indigeste et confuse, de placer sa raison d'être en elle-même, sans tirer de son savoir ce qui pourrait être utile au présent. Assurément une existence passée tout entière à l'acquisition du savoir est honorable ; mais l'érudit ne possède et n'exerce que les facultés secondaires de l'intelligence ; ses recherches exigent de la sagacité, mais surtout de la patience et du labeur. Il va sans dire que l'érudit dont il est question est celui qui n'est qu'un érudit, qui emmagasine, qui se tient au courant des découvertes et n'en fait jamais ; s'il centralise les informations pour constituer une science qui n'existait pas avant lui ou qui n'était qu'un embryon,
il cesse alors d'être un pur érudit pour devenir autre chose. Le compilateur. — Lorsque l'érudit, sous la forme archaïsante que je viens de décrire, se décide à faire part au public des connaissances qu'il a entassées et qu'il imprime, son œuvre est une compilation. La compilation est la besogne intellectuelle la plus basse ; on peut y trouver plaisir; il est agréable, lorsqu'on ne pense point, de faire des extraits de la pensée d'autrui ; cela n'a pour le lecteur aucun intérêt. Elle aboutit d'ordinaire au gros volume, qui frappe par sa masse et n'a pas perdu tout son prestige. Tout le monde a feuilleté, puis refermé avec dégoût ces ouvrages volumineux, qui ne renferment aucune idée personnelle et dont, lorsque le compilateur est loyal, chaque phrase se termine par un chiffre renvoyant à un chiffre identique au bas de la page, qui en indique la provenance. La compilation est inintelligente ; un livre original est lin tout qui se tient et qui est animé d'une pensée maîtresse ; les idées fragmentaires qu'on y prend ne s'accordent pas avec celles qui viennent d'ailleurs ; c'est une mosaïque disparate, une réunion d'étrangers ne parlant pas le même langage ; le compilateur somnolent et borné ne s'en aperçoit point; lorsqu'on cherche à comprendre, on n'y parvient pas, parce qu'en effet tout est cacophonie et l'on ne gagne qu'une grande fatigue. Le pire, c'est que la compilation, honteuse d'elle-même, ne s'avoue pas et se déguise sous le nom d'histoire ; une histoire faite d'une collection de travaux partiels résumés, pillés, juxtaposés n'est qu'un travail illusoire de marqueterie ; il vaut beaucoup mieux avoir à sa disposition les monographies originales.
Le professeur. — L'érudit est un intellectuel enregistreur, le professeur un intellectuel transmetteur. Sa fonction est capitale dans la société, mais par une ironie du sort elle ne doit son importance qu'aux conditions déplorables imposées à l'humanité ; si celle-ci est perpétuelle, les éléments qui la composent sont éphémères ; chaque jour disparaissent des savants, qui, d'une certaine façon, meurent ab intestat et qui emportent leur savoir dans la tombe ; en revanche, chaque jour naissent des enfants, qui sont d'une ignorance véritablement crasse ; les générations arrivent à la lumière, sans se douter de ce qui a été su, dit, fait avant elles ; le professeur est l'anneau intellectuel qui les relie à celles qui s'en vont ; c'est un perpétuel recommencement, puisque la nature, qui nous porte à apprendre, nous supprime, quand nous savons; le professeur est l'agent de ce recommencement ; intellectuellement il joue un rôle très médiocre, puisqu'il a pour tâche de ressasser des vérités connues. Au point de vue absolu, l'enseignement est du temps perdu ; car il ne fait en rien progresser la science ; au point de vue relatif, il est de première utilité ; car sans lui le savoir périrait à mesure qu'il se forme. Il n'est pas nécessairement un érudit ; il faut pourtant qu'il sache plus qu'il n'enseigne ; en effet enseigner est expliquer ; pour expliquer il faut comprendre ; or les choses ne se comprennent que par leurs antécédents etleur entourage; il n'est pas le manuel courant, qui expose les connaissances à l'état brut et sans en rendre raison. Son but n'est pas, comme celui de l'érudit, d'en acquérir le plus possible, mais de les coordonner et de les posséder nette-
ment ; la clarté est sa qualité essentielle. Il faut en outre qu'il ait l'instinct communicatif ; certains apprennent et considèrent cola comme un gain personnel ; s'ils veulent bien s'en ouvrir à autrui, ils n'en éprouvent point cependant le besoin impérieux ; d'autres au contraire n'ont pas plutôt appris quelque chose, qu'ils ont le vif désir de le répandre ; le plaisir d'apprendre se résout pour eux; dans celui d'enseigner; comme ces gens charitables qui n'acquièrent que pour donner, ils ne sauraient garder par-devers eux des connaissances, sans en faire profiter leurs semblables ; ils sont nés professeurs ; ils agissent par générosité pure ; si la vanité, la satisfaction de faire étalage, d'affirmer sa supériorité s'en mêlent, ce ne sont plus que d'insupportables pédants ; s'ils se dépensent en phrases éloquentes et vides, ce ne sont que d'insipides parleurs. Le professeur pourraitil être remplacé par le livre ? Il ne le semble pas ; le livre contient le savoir muet et comme en léthargie ; le professeur le vivifie ; le livre n'est l'instrument de la connaissance que pour les esprits déjà formés ; il rebute les intelligences jeunes. Les enfants s'intéressent à la conversation et aiment à s'instruire par elle ; le livre est un inconnu qui leur fait peur ; ils sont curieux, rarement studieux, ce qui n'est pas la même chose. De là la nécessité de l'enseignement oral qui se proportionne, explique ce qui n'a pas été compris du premier coup, développe, là où une indication n'eût pas suffi, répète ce qu'une oreille distraite a laissé passer et ne risque point de fonctionner à côté. Lorsqu'il dit la même chose que le livre, il le dit avec autrement d'accent. Parler, c'est s'intéresser à qui
vous écoute, faire quelque chose pour lui et celui-ci s'en aperçoit bien ; il apporte en échange une sympathie ; il voit qu'on prend de la peine, pour lui en épargner. Ce n'est pas avec le savoir, impersonnel et froid, qu'il est en contact, mais avec celui qui sait, et ce contact est chaud. Il n'irait pas le chercher dans le livre inerte et indifférent; la parole entraine et rend l'instruction agréable et facile. Celui qui la donne — c'est le mot usuel et il est charmant — la donne comme une chose précieuse, dont il sent toute la valeur et qui, à la communiquer, ie ravit. J'ai dit que dans la hiérarchie intellectuelle il n'occupe qu'un rang modeste ; il en est autrement au point de vue moral ; il n'est pas seulement en effet un distributeur d'instruction ; il forme les intelligences, s'assure de leurs progresses orne et les mûrit ; quand on a eu de mauvais professeurs, on n'est jamais dans la vie tout à fait tel que lorsqu'on en a eu de bons. Il va sans dire que le professeur, au moins dans le haut enseignement, peut être autre chose qu'un fournisseur de savoir courant ; il apporte alors non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a trouvé, et c'est dans une autre classe d'intellectuels qu'il prend place.
L'intellectuel créateur. — Au premier rang parmi les intellectuels, bien au-dessus de l'érudit, qui n'est qu'érudit, du professeur, qui n'est que professeur, l'élu, on pourrait dire le seul qui compte, est le créateur ; il est l'homme prédestiné, le prophète; c'est lui qu'il faut révérer, en s'inclinant devant sa supériorité ; il apporte une vérité nouvelle, qui s'ajoute aux vérités connues et vient se poser au sommet provisoire de la science, en attendant que
d'autres, qui dorment encore dans les limbes, la complètent et la continuent ; cette vérité n'existait pas avant lui ; il l'a découverte par des moyens appropriés, mais ces moyens ne sont que des instruments ; nulle intelligence avant lui ne l'avait aperçue ; il la révèle, elle est son oeuvre. Cette révélation de la vérité inconnue est si proprement le but, que, lorsqu'on a passé sa vie parmi les choses de l'intelligence et qu'au moins sur un point, si petit soit-il, on n'a pas réussi à avancer plus loin que ses prédécesseurs et à éclairer l'inconnu, on éprouve une déception ; on n'a été qu'à la moitié du chemin, on n'a pas vu la terre promise.
En philosophie. — Parmi les créateurs, les plus grands seraient assurément les philosophes ayant construit un système qui explique le tout, si ce système était réellement la vérité définitive. L'ambition est noble ; elle a malheureusement toujours échoué. Ils n'ont combiné que des possibilités et ces possibilités soulèvent des objections décisives. Ce sont des supra-intellectuels : il n'est pas sur que, dans les conditions de la nature humaine, le mot signifie quelque chose. Il est remarquable pourtant qu'aucun des grands systèmes philosophiques élaborés par les penseurs depuis l'antiquité n'a été absolument vain ; s'ils ne contiennent pas la vérité totale, ils ont mis plus directement en lumière des vérités fragmentaires, qui n'étaient pas encore aussi clairement apparues ; dans tous ces édifices ruineux il y avait des parties solides. On pourrait les énumérer les uns après les autres en marquant ce qui en est resté et qui est considérable ; ils ont enrichi la conscience et la
raison humaines, qui s'alimentent de ce qui en subsiste. Dans les sciences proprement dites. — Actuellement c'est dans le domaine scientifique que la création est la plus abondante et la plus féconde ; il serait puéril d'insister là-dessus ; de temps en temps quelques découvertes imprévues, merveilleuses arrivent aux oreilles du public ; il est frappé d'admiration; mais, vivant en dehors de la science, il ne se rend pas compte du travail organisé qui se poursuit loin de ses yeux et qui aboutit à de pareils résultats. Dans ces laboratoires du Collège de France, de la Sorbonne, de l'Ecole normale, que découvre parfois un chroniqueur naïf qui les lui révèle, il y a toute une légion de chercheurs, en contact étroit les uns avec les autres, qui ne laissent point passer un jour sans avancer la solution des problèmes. A leur tête les maîtres de l'œuvre conçoivent les grandes hypothèses et inventent les méthodes ; sous leur direction, disciplinés et dociles, les disciples appliquent les méthodes et leur font rendre tout Ce qu'elles contiennent. Depuis cent ans, bien des événements politiques et sociaux ont transformé l'Europe; il en est un, dans un autre ordre, autrement considérable, qui a moins attiré les yeux, c'est la constitution des sciences ; du moment où elles ont pris conscience d'elles-mêmes date une ère nouvelle pour l'humanité, j'entends une ère chronologique d'où l'on peut faire partir le monde moderne. Qu'est-ce à côté de cela qu'une révolution, la chute d'une royauté et l'établissement d'une république ? Quelque chose de presque imperceptible. L'humanité scientifique est née; elle s'en doute à peine encore ; elle en est pourtant avertie par des indices
LES VARIETES DU TRAVAIL INTELLECTUEL lfi9
de plus en plus clairs et fréquents ; elle est entrée dans un cycle nouveau de ses destinées, qui la marquera d'un caractère si spécial, que, selon toute apparence, dans quelques centaines d'années c'est jusqu'à ce point qu'on fera durer l'antiquité, divisée en époque païenne et en époque chrétienne; c'est là que s'opérera le partage. La création scientifique est par excellence intellectuelle ; elle met enjeu les facultés supérieures de l'esprit et elle a pour objet la vérité. Sans doute la science commet des erreurs; mais elle ne tarde pas à les éliminer. Lorsqu'une vérité a été soumise au contrôle de la discussion et qu'elle est sortie victorieuse de l'expérience, elle est incontestable; elle est acquise à l'homme pour toujours et, quand on réfléchit que la science est une série de vérités toutes d'égale valeur et solidement enchaînées, qui doit se prolonger indéfiniment, on reste saisi d'admiration devant ce magnifique édifice humain. C'est dans la création scientifique que l'intelligence éprise de vérité trouve son emploi le plus pur et le plus élevé.
Dans les sciences historiques. — Dans les sciences historiques, comme partout, la première place est dévolue au créateur; mais il faut s'entendre sur ce mot; elles vivent sur les documents et progressent surtout par la découverte du document inédit ; il est juste d'en être reconnaissant envers l'auteur et de le récompenser; toutefois cette découverte se produit dans des circonstances très différentes; elle peut être due au hasard; le plus souvent elle couronne la patience ou le flair et la sagacité ; on peut y risquer sa vie, quand on la poursuit dans des pays barbares ; on y déploie des qualités méritoires ; mais le travail intellec-
tuel ne commence en réalité qu'à l'interprétation du document ; l'apport du document brut, qu'on est incapable d'utiliser soi-même et qu'on livre aux gens compétents, n'a rien à voir avec la création ; celle-ci consiste dans la mise en œuvre, qui fait apparaître le nouveau; or le nouveau n'a pas ici le même sens que dans les sciences proprement dites; il est la restitution de quelque chose qui a existé, mais qui a été défiguré par le temps ou même qui avait momentanément péri ; c'est l'exhumation d'un corps qu'on ressuscite ; quelle que soit l'importance qu'on attache à l'histoire, il faut bien convenir que la remise d'une époque ou d'un personnage dans son jour exact, la reconstitution des mœurs, d'une législation n'ont point pour l'humanité le même intérêt que la découverte du radium ou de la télégraphie sans fil ; ce n'est point du nouveau à proprement parler, mais du vieux-neuf ; c'est une des raisons pour lesquelles on ne saurait égaler le créateur historique au créateur scientifique. En outre il n'y a pas ici invention, mais judicieux usage de la critique ; on confronte les témoignages, on détermine leur valeur respective suivant la bonne foi du témoin, sa compétence, ses intentions avouées ou secrètes et de là on extrait la vérité. Enfin la certitude, absolue dans les sciences, n'est ici que relative. On fait profession d'appliquer une méthode rigoureuse, mais on l'applique à des éléments qui sont incomplets ou défigurés et qui par suite ne se prêtent pas à cette rigueur; de là dans les résultats quelque chose de toujours illusoire. La conjecture se glisse forcément et s'impose ; il faut faire appel à l'ingéniosité qui est parfois étonnante, mais qui
charmo plus qu'elle ne persuade. On se demande pourquoi des esprits qui se disent scientifiques choisissent ces études hasardeuses plutôt que la science pure ; c'est qu'en réalité ils ne le sont que dans une certaine mesure ; ce qui leur plaît, c'est justement ce mélange du raisonnement strict et de l'imagination qui vient à son secours et le supplée, lorsqu'il est à bout ; ce sont des curieux et des dilettantes qui se donnent successivement ou en même temps les jouissances du savant et celles du poète, qui tirent avec une dextérité très souple le certain de l'incertain. Pour restituer avec le maximum de probabilité un vers de Plaute, il faut des connaissances approfondies et une ingéniosité merveilleuse; des vers qu'on juge authentiques on déduit les règles de sa métrique ; on démontre ou on cherche à démontrer que ceux qui ne s'y soumettent point sont corrompus pour des raisons indépendantes du système ; puis on rétablit ce que Plaute a dû écrire; on voit sans peine ce qu'un homme de science trouverait à redire au procédé.
Les vulgarisateurs. — Avec les créateurs nous sommes montés jusqu'aux sommets intellectuels ; les vulgarisateurs vont nous faire redescendre et redescendre très bas. La science est élaborée dans des milieux spéciaux, où la culture est intense, par les savants, qui sont très différents de la masse du genre humain. C'est cependant pour lui qu'ils travaillent et, s'ils ne prétendent point l'initier au détail de leurs recherches, qu'il ne comprendrait pas, les principaux résultats en arrivent jusqu'à lui par la vulgarisation ; la meilleure est celle qui est due au savant lui-même ; la vérité ne saurait avoir d'interprète plus exact, plus au courant
des choses, que celui qui l'a découverte; toutefois, en la transcrivant dans un langage plus simple, adapté aux capacités de ceux qui la reçoivent, il est bien obligé d'en modifier l'aspect ; par la vulgarisation elle se diminue, se défigure et il en reste quelque chose en route. Il se peut que le savant ne consente pas à se plier à cette besogne, qui est inférieure, qui le détourne de ses occupations et lui fait perdre son temps. Il est alors remplacé par le vulgarisateur de profession, intellectuel de second plan, hors d'état de trouver par lui-même, mais curieux de ce que trouvent les autres, dont l'intelligence claire et compréhensive s'assimile sans peine les résultats et se plait à les répandre. Il ne les possède pas comme celui dont ils sont l'œuvre, mais il s'y intéresse et les expose sans trop d'infidélité. Il rédige des manuels qui sont utiles mais en même temps décevants, parce qu'ils donnent l'image d'une science qui parait achevée et ne l'est pas, sont muets sur ce qui reste à découvrir, font l'office de trompe-l'œil et, satisfaisant l'esprit là où il ne devrait pas l'être, enrayent le progrès. Le public qui n'y regarde pas de trop près, qui aime les vues larges et faciles plutôt que profondes, réserve en France au vulgarisateur un succès qui dépasse son mérite ; il raffole des ouvrages d'ensemble, qui lai permettent de se faire sur de vastes sujets une idée rapide et s'inquiète peu des recherches délimitées mais originales, qui ont une valeur autrement sérieuse. Il connaît mal, à peine de nom, les inventeurs qui ont négligé de lui faire part de leurs découvertes et qui ont écrit pour apprendre quelque chose aux spécialistes ; en revanche, il
est en commerce direct avec le vulgarisateur, qui s'est empressé pour lui, qui lui a apporté ces découvertes revêtues d'une forme agréable, dépouillées de tout caractère rébarbatif et qui l'a enrichi sans fatigue ; il se croirait ingrat, s'il ne reconnaissait pas ses services ; peu s'en Faut qu'il ne lui attribue la paternité de ce qui n'est chez lui qu'emprunt; en tout cas, c'est à lui qu'il décerne la notoriété, les honneurs, les récompenses ; l'injustice est énorme, mais elle est courante ; intellectuellement le vulgarisateur est peu de chose ; socialement il est presque tout.
La vulgarisation de première main, qui est nécessaire, a droit encore à quelque estime ; au-dessous, en ordre de valeur décroissant jusqu'au niveau le plus infime, se place la vulgarisation de seconde, de troisième, de toutes mains. Le savoir étant multiple et prenant une extension infinie, il faut qu'il' soit résumé dans des encyclopédies, dans des dictionnaires, où nous trouvions sans peine, en quelques instants, ce qui correspond à nos besoins actuels. Dans ces agences d'information rapide, il est étiqueté, catalogué ; ce sont les greniers où tout le monde va s'approvisionner de connaissances momentanées et superficielles, les réservoirs d'où coule comme de l'eau la vulgarisation incolore et fade. Le Larousse est roi ; sans lui la parole des innombrables conférenciers qui bourdonnent chaque jour s'éteindrait, comme s'ils avaient une paralysie du larynx ; les bureaux d'une foule de magazines et de journaux fermeraient leurs portes. A côté des conférenciers, qui font part de leurs études personnelles et de leurs pensées propres, combien,
devant un auditoire mondain ou dans les Universités populaires, ayant pris un sujet qu'ils supposent de nature à piquer la curiosité, souvent d'une étendue qui fait frémir, se bornent à développer quelques idées banales, prises dans des livres accessibles à tous, qui ne peuvent apprendre quelque chose qu'à des gens prodigieusement ignorants ! Quand on a écouté plusieurs de ces orateurs divers, on a quelques lueurs vagues sur des choses qui ne se rejoignent point ; on n'en a pas pour son argent, même quand on n'a rien payé. Plus insidieuse, plus envahissante que la vulgarisation sonore est la vulgarisation écrite ; elle se glisse au foyer, encombre les tables ; ce sont des revues coquettes, ornées, faites pour la jeunesse ou pour les gens du monde, qu'on ouvre distraitement et qu'on referme avec la sensation amère du temps perdu. Le public confiant, qui lit ce qui lui tombe sous la main, est nourri de viandes blanches, abreuvé de vin trempé ; de là une décadence sensible dans sa robustesse intellectuelle ; il a perdu l'habitude de lire les livres originaux, puisque des vulgarisateurs obligeants ont la complaisance d'en causer avec lui ; ces intermédiaires pernicieux, qui s'interposent entre lui et les penseurs, lui coupent toute communication directe avec eux. Il faut bien lire son journal ; il est si volumineux qu'on ne lit que cela et, quand on ne lit que cela, l'anémie cérébrale n'est pas longue à se déclarer. Imaginez d'autre part l'indigence de ces vulgarisateurs au jour le jour, qui n'ont de connaissances approfondies de rien, qui se renseignent sur les questions, à mesure que l'actualité les évoque, démarquent les idées d'autrui dans des articles flasques, payés
à la ligne, et doivent leur subsistance à l'abondance de la copie, jusqu'au moment où ils s'arrêtent, épuisés d'avoir passé leur existence à souffler du vent.
Autour de certaines usines se dressent des montagnes de résidus dont on ne sait que faire et qui bouchent l'horizon ; ainsi de soi-disant intellectuels entassent autour de nous des monceaux de papier noirci, qui nous étouffent ; heureusement que le papier noirci a d'humbles usages, qui permettent de l'écouler progressivement; c'est la revanche individuelle.
Créateurs esthétiques et imitateurs. — L'originalité esthétique est la plus personnelle, puisqu'elle résulte de l'imagination et de la sensibilité d'un individu ; il ne semble pas qu'elle risque de s'épuiser ; il faudrait pour cela que la nature se lassât de varier les types humains, ou que l'humanité, cessant d'évoluer, ne fournît plus d'idées nouvelles. En art, comme ailleurs, les créateurs seuls comptent ; leurs œuvres ne s'ajoutent pas, comme les découvertes des savants, elles se juxtaposent et s'étagent suivant que l'auteur est plus ou moins original ou plus ou moins artiste ; car il y a là pour l'appréciation deux éléments distincts, qui ne s'associent pas toujours dans les mêmes proportions. L'artiste créateur n'est pas tributaire de la vulgarisation; en revanche, il suscite des imitateurs. Ceux-ci n'ont pas de valeur par eux-mêmes; ils rendent de bons et de mauvais services. Quand un génie a produit une forme, qui est l'une des expressions particulières du beau, le public s'en enchante ; il croit durant un certain temps qu'il n'y en a point d'autres et qu'elle suffit à tous
les besoins ; les imitateurs s'en emparent, la reproduisent ; ainsi ils prolongent l'action de l'esprit créateur et enflent sa gloire ; il semble qu'après lui il n'y a plus rien à faire qu'à marcher sur ses traces ; plus l'imitation se multiplie et plus elle dure, plus on a la preuve qu'il a frappé l'esprit des hommes et conditionné leur goût. Mais l'imitation ne fait que perpétuer une forme extérieure, toujours identique, qui vase vidant de son contenu et ne correspond plus à des aspirations nouvelles; le dédain dans lequel elle tombe rejaillit sur le modèle qu'on finit par n'en plus distinguer et qui momentanément succombe. Après avoir servi le génie, les imitateurs l'entraînent dans leur chute, mais d'autre part, par la révolte que cause leur immobilité, ils provoquent une réaction qui engendre des formes différentes ; ainsi l'eau qu'on arrête finit par emporter tout et l'imitation stationnaire est, avec d'autres, un des facteurs qui contribuent au renouvellement des genres. La nature ne fait rien d'inutile, pas même les imitateurs.