Le Zoologiste^ vol. II
a entendu rivaliser dans leur chant, leur reconnaîtra aussi volontiers des sentiments d'émulation. M. Bold raconte qu'un mulet de sa connaissance se mettait toujours à chanter à la vue de sa propre image dans un miroir, et, s'excitant de plus en plus, finissait par se jeter avec rage sur ce qu'il prenait pour un rival.
Entre autres anecdotes relatives à un perroquet gris que le général Sir William Napier avait confié à sa famille pendant son séjour en Allemagne, feue lady Napier décrit comme il suit les manifestations de joie triomphante de ranimai quand il avait réussi à dérouter toute imitation de la part de son maître (c'est du môme oiseau quil a été question à propos de la Mémoire) :
« Il arrivait quelquefois que les deux ou trois personnes » qui se trouvaient dans l'appartement étaient trop occupées » pour causer; en pareille occasion le perroquet lançait de » temps en temps dés cris perçants en manière d'interjection » plus grotesques les unes que les autres. Mon grand-père » s'amusait alors souvent a l'imiter, au grand encouragement » de l'oiseau que cela excitait à se surpasser. Son efi()rt » suprême consistait en un cri d'une intonation étrange » qui déroutait complètement son imitateur, et que suivait » un « ha ! ha ! ha l n éclatant accompagné d'un saut péril- » leux autour du perchoir, de gambades d'un bout de la » cage à l'autre et de toutes sortes de jeux avec un mor- » ceau de bois favori. Au milieu de ces ébats, notre plaii> sant répétait de temps à autre son fameux cri, et ses i> <£ hal haU mettaient ses auditeurs dans la joie par leur » drôlerie. »
De l'émulation au ressentiment il n'y a qu'un pas. Voici ce que me communique à ce sujet un correspondant, dont je pourrais facilement confirmer le témoignage par de nombreux exemples, si l'espace ne me manquait :
« Un jour, dit-il, le chat et le perroquet eurent une que- » relie, je. crois bien que le chat avait répandu la graine de » son ami Polly. Toujours est-il qu'après quelques démons- » trations de mauvaise humeur, ils firent la paix du moins » en apparence. Environ une heure après, Polly qui se trou- » vait au bord de la table s'écria d'une voix pleine d'affec- » tien: « Puss, Puss, viens donc, — viens donc, Pussy. » A
» cet appel, le chat Pussy * s'approcha et leva sa tête en toute » innocence. C'était ce qu'attendait Polly, car, saisissant avec » son bec un bol de lait qu'il avait à sa portée, il le renversa » sur le chat et partit d'un rire sardonique à la vue du gâchis » au Hiilieu duquel Pussy faillit se noyer. »
Il est toute une série d'anecdotes tendant à prouver l'existence d'un esprit de vengeance chez les cigognes ; et, pour être étranges, les faits ne s'en confirment pas moins mutuellement.
Dans l'ouvrage du capitaine Brown, par exemple, il est question d'une cigogne apprivoisée qui habitait la cour du collège, à Tùbingen :
a Sur une maison voisine se trouvait un nid que fréquen- » taient d'autres cigognes durant leurs visites annuelles Un » jour d'automne, un jeune collégien ayant eu la fantaisie de » tirer sur le nid, l'oiseau qui couvait fut probablement at- » teint, car il ne bougea pas de quelques semaines; mais il se » remit à temps pour partir avec ses compagnons à l'époque » d'ordinaire. Le printemps suivant, on vit apparaître sur le » toit du collège une cigogne qui, par des battements d'ailes » et autres manifestations, semblait faire signe à l'oiseau ap* » privoisé de venir; mais comme celui-ci avait les ailes cou- » pées, il ne put guère se rendre à l'invitation. Quelques » jours plus tard, la même cigogne vint s'abattre dans la cour » dont l'hôte apprivoisé vint lui faire les honneurs en battant » des ailes en signe de bienvenue ; mais à peine s'était-il » approché, que l'autre se jeta sur lui avec fureur. Les voisins » accoururent les séparer et chassèrent l'étrangère, mais elle » revint à plusieurs reprises dans le courant de Tété, au grand » désagrément du pensionnaire. Le printemps d'après, ce » furent quatre cigognes qui se présentèrent à la fois dans la » cour pour tomber sur le malheureux oiseau ; cette fois, toute » la basse-cour, coqs, poules, oies et canards se portèrent à » son secours et réussirent à le délivrer de ses ennemis. » Toutefois, le danger avait été si sérieux, que l'on jugea à » propos d'aviser aux moyens d'assurer la sécurité de l'in- » fortunée cigogne, et grâce aux précautions prises, elle lïe
1 . Polly et Pussy sont en anglais des synonymes familiers de « perroquet » et de • chat >•
» fut plus molestée de la saison. Mais le troisième printemps » devait lui être fatal ; à peine avait-il commencé, que vingt >j ennemis parurent à Timproviste, et achevèrent leur vic- » time avant qu'hommes ou bêtes pussent lui venir en aide.
» Une ferme des environs de Hambourg fut le théâtre d'un > incident analogue. Le fermier, qui avait apprivoisé une ci- » gogne, imagina de lui donner comme compagne un oiseau » de la même espèce qu'il venait de prendre. Mais sitôt que » les deux furent en présence, la cigogne apprivoisée fondit » sur l'autre et lui fit un si mauvais parti, qu'elle s'enfuit. » Quatre mois après elle revint avec trois amies, et forte de » leur appui, entama avec son adversaire une lutte où celle-ci, » accablée par le nombre, trouva la mort *. »
La curiosité est très développée chez les oiseaux : aussi, dans tous les pays, trappeurs et chasseurs l'exploitent-ils. On dispose près des pièges quelque objet insolite dont la vue attire le gibier. De même quand on aborde une île perdue au milieu de l'océan, où l'homme ne s'est pas encore montré, les oiseaux viennent en toute confiance examiner des êtres qu'ils aperçoivent pour la première fois.
En ce qui concerne l'orgueil, on ne pourrait guère se fier à l'étalage que le paon fait de sa queue ou à la démarche superbe du dindon comme preuves suffisantes de l'existence de cette passion chez les oiseaux; car, en dépit des apparences, ces manifestations pourraient fort bien avoir une autre raison d'être. Il n'en est pas ainsi, selon moi, du plaisir évident que les oiseaux babillards prennent à s'entendre. Ils s'exercent dans la pratique de leur art, et, à chaque phrase nouvelle qu'ils apprennent à prononcer comme il faut, ils s'empressent de faire valoir leur talent avec une joie bien caractérisée.
L'enjouement se manifeste de diverses manières chez plusieurs espèces, et il semble que ce soit à un développement supérieur de sentiments de cet ordre que remonte l'origine des instincts si remarquables des oiseaux à berceau [Chlamydères)
i. "Walson, De la faculté du raisonnement ehet les animauœ^ pages 375-376, On y trouvera également des exemples curieux de mâles de cigognes tuant leurs femelles pour avoir couvé des œufs d'autres oiseaux ; et celui d'un coq dt* basse-cour qui se serait comporté de la même manière. Bingley {loc. cit,, vol. II, p. 241) raconte, en s'autorisant du D' Percival, qu'un coq tua sa poule aussitôt qu'elle eût fait éclore une couvée d'oeufs de perdrix.
de la Nouvelle -Galles du Sud. M. Goiild, dans son « histoire des oiseaux de la Nouvelle-Galles du Sud », décrit ces berceaux ou <c salles de récréation ». Il va sans dire que chez ces oiseaux rinstinct du jeu est lié à celui de la coquetterie entre sexes que l'on trouve chez tous ; mais qu'ils coritribuent pour leur part aux motifs qui déterminent la construction de ces berceaux, me paraît un lait dont l'évidence ne peut qu'être a^lmise par quiconque lira les descriptions de M. Gould. En tout cas, l'on ne peut nier l'intérêt que présentent ces édifices comme preuves d'un sentiment esthétique sinon artistique de la part de l'oiseau; et, d'après M. Herbert Spencer, le sentiment artistique est lié, en matière de physiologie, à l'enjouement. Il importe de déterminer, par des preuves précises, l'existence d'un sentiment esthétique chez les animaux, parce que M. Darwin en fait le fonds même de sa théorie de la sélection sexuelle. Mais il a soumis les arguments en faveur de l'existence de ce sentiment à un examen si complet, que je n'ai point à m'y étendre; je ferai seulement remarquer que l'exemple de l'oiseau à berceau, alors même qu'il serait solitaire, suffirait à prouver que certains animaux manifestent le sentiment du beau.
Voici, du reste, tout au long, comment M. Gould décrit les mœurs de cet oiseau :
a C'est, dit-il, au musée de Sydney que je vis, pour la pre- » mière fois, un des berceaux auxquels j'ai déjà fait allusion ; » le spécimen en question avait été offert par M. Charles Cox... » En parcourant les bosquets de cèdres dans la région des mon- » tagnes de Liverpool, j'en découvris plusieurs à terre, sous » des touffes de branches, dans des coins reculés de la forêt. » Il y en avait de plusieurs dimensions; les uns étant de près » d'un tiers plus grands que les autres. Ils s'élèvent au centre » d'une plate-forme d'une étendue considérable et à surface » tant soit peu convexe. Plate-forme et berceau consistent en » petits bouts de branches solidement entrelacés, mais pour » le berceau, les oiseaux choisissent les plus minces et les plus » flexibles et les recourbent en dedans vers le haut, jusqu'à » ce qu'elles arrivent à se toucher, en ayant soin ûe tourner » toutes les fourches en- dehors, de- manière à ce que Tinté* » rieur ne présente aucun, obstacle à la circulation. Ce qui. ï> rend ces édifices encore plus, intéressants, c'est la manière
LMUT.OxNS 4J
r> dont leurs architectes les décorent d'objets aux vives coar> leurs, plumes bleues de la queue de perroquets « Rose-hill » » et « Pennantian », os blancliis, coquilles d'escargots, etc.. ; » les plumes sont en parties insérées dans les interstices des » parois, le reste est mélange' avec les ossements et lesco- » quillages qui tapissent l'entrée. Les indigènes reconnais- » sent si bien la pn^dilecti.tn de ces oiseaux pour toute chose » attrayante, que lorsqu'ils perdent quelque menu objet dans » les bois, ils fouillent toujours leurs allées. J'ai moi-même » trouvé, à rentrée d'un berceau, un petit tomahawk en » pierre, d'un pouce et demi de long, avec des bandelettes de » coton bleu, que les oiseaux avaient très probablement ra- » massé à l'endroit où des indigènes avaient campé. »
Il est établi maintenant que ces curieux berceaux ne sont que des sortes de ^salles de récréation, servant au rendez-vous des deux sexes ; les mâles y déploient les splendeurs de leur plumage, et sy livrent à des démonstrations fort remarquables. Il y a là un trait de mœurs fortement enraciné dans l'espèce, car les spécimens vivants qui sont envoyés en Angleterre le reproduisent en captivité *.
Les oiseaux de la Société Zoologique ont des berceaux qu'ils ont construits depuis des années, et qu'ils continuent à décorer et à entretenir en bon état. Dans une lettre de feu M. P. Strange, se trouve le passage suivant :
« J'ai, en ce moment, dans ma volière, un coupl* d'oiseaux » satin qui, depuis deux mois, ne font que construire des » berceaux. Le mâle est l'ouvrier en chef; parfois, après » avoir i»oursuivi la femelle à travers la volière, il vole au » berceau, y ramasse quelques plumes aux couleurs vives » ou bien une feuille, et puis lançant une note singulière, » les plumes hérissées, il fait le tour de Tédittce et s excite » tellement que les yeux lui en sortent presque de la tête. » Il bat tantôt d'une aile, tantôt d'une autre en sifflant tout » bas, et, comme le coq de basse-cour, fait semblant de ra- » masser quelque chose à terre, si bien qu'à la fin la femelle » s'approche doucement de lui. Il fait alors deux fois le tour » d'elle, puis d'un élan soudain termine la scène *. »
1, Darwin, De la descendance de l'ffomme, pages 92, 381, 406, 413.