LE BRIGANDAGE
qu'un guillemot paraisse avec un poisson et l'en dépouillent aussitôt. Chez les stercoraires, Tinstinct s'est développé, si bien que ces oiseaux vivent entièrement aux dépens des autres oiseaux de mer. J*ai souvent observé leurs manœuvres, et ce qu'il y a de curieux c'est que les mouettes de l'espèce commune reconnaissent les pirates à leur apparence : sitôt qu'il en paraît un , le désordre et la consternation s'emparent de la bande qui se démène et crie d'une façon désespérée. L'aigle à tête blanche montre aussi l'instinct de rapine dans sa perfection, à en juger par Audubon :
« Au printemps et pendant l'été, l'aigle à tête blanche s'y » prend différemment pour se procurer sa pâture, la tactique » qu'il adopte semble beaucoup moins digne d'un oiseau en » apparence si capable de se suffire sans molester d'autres » rapaces. A peine la première orfraie s'est-elle montrée sur » la côte de l'Atlantique, ou le long des grandes rivières, » que Taigle s'attache à ses pas et, en tyran égoïste la » dépouille du fruit de son labeur. Perché sur quelque pointe » élevée en vue de l'Océan ou d'un grand cours d'eau, il » suit attentivement les mouvements de l'orfraie, et, quand » il la voit quitter leau avec un poisson dans le bec, il » se lance à sa poursuite. S'élevant au dessus d'elle, il » l'intimide par des gestes menaçants, si bien que, croyant sa » vie en danger, elle laisse tomber sa proie. Aussitôt Taigle » jugeant la vitesse de chute du poisson, plie ses ailes, des- » cend comme un éclair, rattrape le morceau convoité et » l'emporte dans les bois pour servir de pâture à sa famille » toujours affamée. »
La frégate est un autre voleur de profession ; elle s'attaque aux fous non seulement pour leur faire lâcher le poisson qu'ils viennent de prendre mais encore pour leur faire rendre celui que contient déjà leur estomac. Les malheureux ne se prêtent pas volontiers à cette évacuation, et ce n'est qu'à force de horions que la frégate parvient à vaincre leur résistance. Son grand coup consiste à les larder de son bec puissant. Catesby et Dampier ont tous les deux observé les mœurs de cet oiseau, et il résulterait de leur témoignage qu'il pratique son métier de brigand soit dans l'air, c'est-àdire sur la grand'route, soit en embuscade sur le chemin des fous à leur retour.
A titre d'antithèse, je citerai un extrait du journal Nature (20 juillet IS^l) montrant que l'instinct du travail prévoyant, si commun chez les insectes et les rongeurs, ne fait point absolument défaut chez les oiseaux :
« Le pic mangeur de fourmis (Melanerpes fomiicitorus), » espèce commune en Californie, a l'habitude de faire ses » provisions pour la mauvaise saison. Il pratique, dans l'é- » corce des pins et des chênes, de petits trous ronds dans » chacun desquels il insère un gland avec tant de précision » qu'il est difficile de l'extirper. A une certaine distance, » l'écorce des pins ainsi perforés semble garnie de clous. »
Voici un passage des Exemples dHnsiinct de Couch (p. 192-193) :
a Cet oiseau (guillemet) comme la plupart de ceux qui ont » pour habitude de plonger après leur proie, évolue sous » l'eau à l'aide de ses ailes ; mais au lieu de viser au centre » d'une troupe effarée de menues victinies, ce qui lui en » ferait manquer un grand nombre, il les contourne et les » rassemble en un tas. De cette man.ère il peut en happer ici » une, là une autre à sa convenance ; les premières à tomber » sous sa dent, étant celles qui cherchent à s'échapper. A » comparer la manière dont cet oiseau transporte un œuf de » mouette ou de poule qu'il veut dévorer en paix ou bien » les siens pour les mettre en suret', on reconnaît la diffé- » rence entre les deux mobiles : d'une part l'appétit, de » l'autre Taffection. Quand l'affection est en jeu, l'œuf est » traité comme un trésor fragile dont l'oiseau prend le plus » grand soin ; quand c'est rai)pétit qui commande, il est de » suite entamé par le voleur qui l'emporte à la pointe du bec.»
A propos des vanneaux, Jesse décrit ainsi leur manière de se procurer leur pâture :
« Quand un vanneau a faim, dit-il, il se met en quête d'un » trou de ver de terre. L'ayant trouvé, il piétine le sol tout » autour pendant quelque temps ; puis il attend que le ver, » dans son alarme, cherche à sortir de son trou, et le saisit » aussitôt. 11 fréquente également les endroits où il y a des » taupes, parce que ces animaux en faisant la chasse aux » vers en font sortir un certain nombre qui deviennent la » proie de l'oiseau. » [Gleanings, vol. I, p. 71.) Il raconte ailleurs le fait suivant :