‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 29 sur 120 · R0MANE3. W · texte numérisé non relu

R0MANE3. W

î>0 OISEAUX

» n'en trouvai toujours qu'un et que d'ailleurs la femelle était » en bonne santé et ne paraissait point avoir fini de pondre, » je conclus qu'elle avait dû casser un œuf ou deux, et j'en- » levai la boîte pour y chercher des fragments de coquille » sans toutefois déranger le nid. Mais je ne trouvai rien et, » vers le commencement de la semaine suivante, je me dis- » posais à retirer l'œuf solitaire que la femelle semblait prête » à couver, lorsque Je m'aperçus qu'il y en avait deux ! Le » lendemain, à ma grande surprise, elle en couvait six I II » fallait donc qu'elle en eût caché quatre dans les coins de la » boîte, si profondément que je n'avais pu les découvrir. Je » crus d'abord quelle en avait agi ainsi simplement dans le » but de les soustraire à mon inspection, mais en y réfléchis- » sant, j'ai pensé depuis que son idée était de les faire éclore » tous en même temps (ce qui arriva, en effet); car elle était » tout à fait apprivoisée et me permettait presque de la caj> resser sur son nid. Les oiseaux en liberté ne paraissent pas » cacher leurs œufs avant de les couver ; mais aussi ils ont » plus de distractions que les oiseaux en cage et ne s'occupent » de leurs œufs qu'après avoir achevé leur ponte, tandis que » l'oiseau apprivoisé n'a rien qui l'attire en dehors de son nid » et y reste la plus grande partie du jour. »

Je ne crois pas que ce singulier trait de prévoyance de la part d'un oiseau en cage ait jamais été mentionné jusqu'ici. En tant qu'il se rapporte (fait observer mon correspondant) à un changement de vie, il peut être considéré comme une première étape du développement d'un instinct nouveau qui, avec le temps, finirait par aboutir à une modification importante et durable de l'instinct héréditaire.

Du reste, je tiens d'autres correspondants plusieurs exemples de ces modifications individu<'lles inspirées par des circonstances particulières. Ainsi, M. J.-F. Fischer me dit que quand il était capitaine au long cours, au service de la Compagnie des Indes, il faisait toujours provision de volailles, pour le voyage. Les nids se trouvaient entassés dans un espace restreint, les poules se les disputaient; l'une d'elles imagina d'enlever de l'un des nids Tœuf qu'on y laissait en permanence et de le mettre dans un autre nid, un peu plus loin; il observait son manège par une fente dans la porte, et la vit recourber son cou en forme de tasse pour transporter

POULKS ET POUSSINS ÎT!'

rcèuf: «'Quant à expliquer, dlMl, pourquoi elle déplaça Tœuf, » ce qui lui faisait préférer un nid à Tautre, ou bien oe qui lui » inspira l'idée de se servir de son cou comme d'une espèce » de main, j'en serais fort embarrassé ; mais la rapidité avec » laquelle elle s'acquitta de l'entreprise, me fournit la preuve » que ce devait être elle qui nous avait déjà joué le môme tour » en maintes occasions. »

Il me semble que mon correspondant fournit ailleurs, dans sa lettre, la raison du choix de la poule quand il dit en passant, que le nid où se trouvait l'œuf en premier lieu, était près d'une porte qui restait généralement ouverte ; la poule en préférait probablement un plus à Técart. En tout cas, il est certain que les volailles de basse-cour n'ont pas l'habitude de transporter leurs œufs, et ce qui fait l'intérêt de cas isolés, comme celui dont il est question, c'est qu'ils montrent comment un instinct peut se produire. Jesse, à la page 149 du premier volume de ses Qleanings, cite deux exemples analogues, celui d'une oie du cap de Bonne-Espérance et d'une cane sauvage, dont le nid avait été attaqué par des rats; toutes deux en retirèrent leurs œufs.

Dans le cas suivant, il s'agit d'une poule qui avait pris l'habitude de transporter non pas ses œufs mais ses poussins^ C'est Houzeau qui le cite {Joum., I, page 332) en s'autorisaiit du témoignage de son frère. La bète en question, ayant découvert un endroit riche en pâture, de l'autre côté d'un ruisseau de quatre mètres de large, avait imaginé de le traverser au vol avec un poussin sur le dos Matin et soir, c'est-à-dire à l'aller et au retour, elle répétait ce manège pour toute la couvée. Voilà encore une habitude qui n'est pas commune aux gallinacés, et que l'on doit considérer comme une adaptation intellectuelle de la part de l'oiseau.

De môme, M. J.-S. Stent, un de mes correspondants, me raconte comme quoi deux merles, inquiets de ce que son jardinier avait inspecté leurs jeunes dans leur nid, les portèrent dans une retraite plus cachée, à vingt mètres de distance. Le fait est notoire chez les perdrix, et Audubon l'affirme de la part de V Engoulevent^ en ce qui concerne les œufs. [Biog, orn., vol. I, p. 276.)

Mais l'exemple le plus curieux est celui d'un couple de rossignols (Comptes rendus, 1836) qui, voyant son nid menacé

par une inondation, emporta ses œufs en lieu sûr, la femelle d'un côté, le mâle de Tautre.

Or, si un oiseau d'une espèce quelconque est assez intelligent pour s'acquitter de l'action adaptative qu'implique le transport de ses jeunes soit vers leur pâture, comme dans le cas de la poule, soit loin d'un danger imminent, comme dans le cas des perdrix, merles et engoulevents, on s'explique facilement comment l'hérédité et la sélection naturelle ont pu transformer ce qui était une adaptation intelligente en un instinct commun à toute l'espèce. C'est précisément ce qui s'est produit au moins pour deux espèces d'oiseaux ; on a souvent constaté que les coqs de bruyère et les canards sauvages allaient à la pâture avec leurs jeunes sur le dos.

Couch donne des détails intéressants sur la manière de se comporter du râle d'eau, du cygne et de quelques autres oiseaux aquatiques. Lorsqu'ils se sentent en danger, ils s'enfoncent dans l'eau jusqu'au bec qu'ils laissent saillir à la surface pour respirer. Le cygne enfonce môme sa tète sous l'eau, pour permettre à ses jeunes de s'en servir comme d'une plateforme, et les transporte ainsi à travers des courants rapides,

a Plusieurs oiseaux, dit le môme auteur, écartent soigneu- » sèment du voisinage de leurs nids, les déjections de la cou- » vée, qui pourraient attirer l'attention de leurs ennemis. » Ceux qui construisent leurs nids à découvert montrent la » plus grande insouciance sur ce point; mais le pic, la mé- » sange des marais, pour ne citer que ces deux exemples, se » donnent toute la peine du monde pour faire disparaître ;> môme les fragments qui proviennent de l'excavation du » trou où se trouve leur nid, et qui pourraient en révéler la » position. »

Jesse s'exprime dans le môme sens :

a Les excréments des jeunes, dit-il, chez les oiseaux qui ne » cherchent point à cacher leurs nids, hirondelles, corneilles, » etc., se retrouvent toujours soit au-dessous, soit autour; » mais chez certains oiseaux qui aiment à se dérober au re- » gard, les parents saisissent dans leur bec les déjections de » leurs jeunes et les emportent à vingt ou trente mètres. Sans » cette précaution, la quantité et la couleur des excréments » révéleraient la retraite de la couvée. Quand les jeunes » savent voler, les parents ne s'imposent plus cette corvée. »

Page 1