INSTINCT DU MOLOTHRUS
de TAraérique du Nord (espèce que mentionne le professeur Newton) pour que cet oiseau s'y méprenne ; encore faudrait-il que le coucou choisisse justement les nids de cette pie pour y pondre. Si bien que la proportion que j'ai citée, toute raisonnable qu'elle soit, vu les différences qui existent entre les œufs des deux espèces et le degré de ressemblance nécessaire à la supercherie, se trouverait probablement réduite, en fin de compte, à un pour mille au plus, si l'on évaluait le nombre de coucous remplissant les deux conditions. Encore n'est-ce point tout ; il faudrait en outre supposer que la faculté de pondre des œufs d une couleur particulière est constante, non seulement chez le môme individu, mais chez ses descendants, pendant une série indéfinie de générations, aussi bien que la prédilection pour les nids de pie, ce qui est bien plus fort. J'écris donc, en dépit de la profession de foi du professeur Newton, que cette hypothèse ingénieuse soulève trop de difficultés pour être admise. Il est de bonne philosophie d'invoquer rinfluence de la a sélection naturelle » là où elle întervi'^nt d'une manière simple et directe; mais ici le nombre et la complexité des conditions à remplir avant que la sélection naturelle puisse entrer en jeu, sont tels qu'il me semble impossible d'admettre son intervention — du moins de la façon que suggère le professeur Newton. Si donc les faits existent réellement, je ne vois pas comment les expliquer.
Le coucou n'est pas le seul oiseau qui ponde dans le nid des autres.
« Certaines espèces de Moloihrus (genre d'oi.«eau très dis- » tinct qui habite l'Amérique et qui se rapproche du san- » sonnet de nos contrées) présentent comme une échelle gra- » duée de parasitisme. Suivant M. Hudson, chez le Molothrus » cadiiis, les deux sexes vivent tantôt pôle-môle en troupes T> lantôt par couples. Tantôt ils se font un nid, tantôt ils » s'emparent de celui d'un autre oiseau dont ils évincent les » petits à l'occasion. Mais ce qui est curieux, c'est qu'ils ne » pondent pas toujours dans le nid ainsi accaparé ; souvent » ils s'en servent comme d'une foniation pour leur propre » édifice. D'habitude ils couvent leurs œufs et élèvent leurs » petits; mais M. Hudson croit qu'il n'en est pas toujours » ainsi, parce qu'il a vu des jeunes demandant la becquée à » des oiseaux d'une autre espèce.
» Chez le Moloihrus canarie?ists, le parasitisme est plus 9 avancé, quoiqu'encore loin d'être parfait. Ces oiseaux, d'a- » près ce que Ton en sait, pondent toujours dans le nid des » autres ; .mais ils se réunissent quelquefois pour commen- » cer un nid informe dans quelque position mal choisie, » comme par exemple, sur les feuilles d'un gros chardon. » M. Hudson croit toutefois qu'ils doivent se construire quel- » que part un nid achevé pour leur propre usage. Souvent » ils pondent tant d'œufs dans le nid d'emprunt (on en a » compté jusqu'à vingt), que l'oiseau nourricier ne peut en » faire éclore qu'un ou deux, quelquefois pas du tout. Trou- » vent-ils des œufs dans le nid, môme des œufs de leur pro- » pre espèce, ils en percent la coquille. Enfin il leur arrive » souvent de pondre sur le sol à découvert, et de perdre ainsi » un certain nombre d'œufs. Une troisième espèce, le Mo- » lothrus pecoris de l'Amérique du Nord, présente des ins- » tincts aussi perfectionnés que ceux du coucou, car jamais » il ne dépose plus d'un œuf dans le nid de l'oiseau nour- » ricier, de sorte que le sort du rejeton est assuré. M. Hudson » est un sceptique en matière d'évolution, mais il paraît avoir » été tellement frappé par l'état d'ébauche dans lequel se trou- » vent les instincts du Moloihrus ccuiarie^isis qu'après avoir » cité ce que j'ai écrit à ce sujet, il demande : « Devons-nous » considérer ces mœurs, non pas comme des instincts innés, a mais comme de petites conséquences d'une loi générale, » comme des phénomènes de transition ? » [De l'Origine des espèces, p. 215.)
Voilà les fai(,s et les réflexions que j'avais à soumettre en ce qui concerne le remarquable instinct dont il vient d'être question. On voit, qu'à part le problème de la ressemblance de couleur entre l'œuf de coucou et celui de l'oiseau nourricier, il ne présente rien qui s'oppose à la théorie de l'évolution. Nous pourrions peut-être, à priori, nous étonner qu un instinct compensateur ne se soit pas développé en même temps chez la dupe du coucou, si nous ne réfléchissions qu'après tout la ponte d'un œuf parasite est chose relativement rare, trop rare pour déterminer le développement d*un instinct spécial.