‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 42 sur 120 · JUSTICE DES CORNEILLES · texte numérisé non relu

JUSTICE DES CORNEILLES

une grosse affaire pour le jeune couple qui songe â se construire un nid ; les deux oiseaux étudient attentivement tous les arbres da bocage, et lorsqu'ils ont trouvé une branche qui leur paraît convenable, ils s'y perchent et en poursuivent l'examen pendant deux outrois jours :

« Souvent il leur arrive de s'établir beaucoup trop près » d'un vieux couple, qui n'entendant point s'accommoder » d'un pareil voisinage, leur cherche querelle et finit toujours » par les chasser. Il leur faut alors recommencer leurs re- » connaissances ; et cette fois ils ont soin de choisir un site » suffisamment isolé. Le nid s'avance, mais l'activité fébrile » qui anime les architectes au début se calme vite; bientôt ils » se fatiguent d'aller au loin chercher leurs matériaux, et » trouvent qu'avec un peu d'adresse ils peuvent s'en procurer » dans les environs. Dès lors ils ne songent plus qu'à piller » là où ils le peuvent; voient-ils un nid sans défense, ils en » retirent les meilleurs bouts de bois. Mais ces actes de pira- » terienerestent jamais impunis; plainte est-elle portée? En » tout cas, le châtiment est infligé publiquement. J'ai vu en » pareille occasion jusqu'à huit ou dix freux tomber en- » semble sur le nid du couple coupable et le détruire en un » clin d'œil.

» Mais le jour arrive où les jeunes oiseaux comprennent » qu'il leur faut user de moyens plus légitimes. L'un d'eux » s'en va ramasser des matériaux, tandis que l'autre monte » la garde à l'endroit choisi et, au bout de trois ou quatre f> jours, égayés de petites escarmouches par ci par là, le » couple se trouve en possession d'un nid spacieux, composé » de bouts de bois au dehors et tapissé à l'intérieur de racines » et de longues herbes. Du moment que la femelle commence M à pondre, les hostilités cessent; de tous les habitants du » bocage qui la traitaient naguère plus ou moins durement, » pas un ne songe maintenant à la molester ; elle peut élever » sa nichée en toute tranquillité. Ainsi les membres d'une » cçmmunâuté ne sont pas sans en ressentir la sévère disci » piine; quant aux étrangers, qui essayeraient de s'y faufiler, » ils sont fort mal reçus, tout le bocage se lève contre l'intrus » et le chasse sans pitié. »

D'après Conch {lUusirations of instinct, page 334 et suivantes), il paraît que :

a Les malfaiteurs une fois découverts, le châtiment est en » proportion de l'oflfense. La ruine de leur ouvrage leur » apprend à construire avec des matériaux, acquis honnête- ' » ment et non pas dérobés à autrui, et leur fait comprendre , » que pour jouir des avantages de la vie sociale, il leur faut » se conformer aux principes de la communauté dont ils font » partie. » ,

a On ne sait quelle est l'origine d'un autre tribunal du » même genre, dit « Tribunal des corneilles », mais à en » juger par ce qu'en dit le D' Edmonson dans sa View » of ihe Shetland Islands, ses arrêts sont tout aussi for- » mels ; il est à remarquer d'ailleurs qu'il est le fait d'une » espèce, le Corvits cornix, qui a beaucoup d'affinité avec les y freux. C'est une sorte de rassemblement d'oiseaux qui » d'habitude vivent par couples à de grandes distances les » uns des autres; lorsqu'ils visitent le midi ou l'ouest de » l'Angleterre, pendant les hivers rigoureux , ils sont gé- » néralement solitaires. Dans leurs quartiers d'été, aux îles » Shetland, ils viennent de différents côtés se réunir sur une » colline ou dans un champ. Il faut un ou deux jours pour D que rassemblée soit au complet; quand tous les députés » sont arrivés, il se produit une grande clameur après quoi » juges, avocats, huissiers et auditeurs se jettent sur les deux » ou trois prisonniers à la barre, et les rouent de coups jus- » qu'à ce que mort s'ensuive. Après quoi la foule se disperse » en silence.

» Dans le nord de l'Ecosse (dit le D' E-lmonson) et aux îles » Feroô, on remarque de temps à autre des rassemblements » inusités de corneilles. Elles se réunissent en grand nombre » comme après une convocation; il en est quelques-unes dont » la tête affaissée indique l'abattement, d'autres sont graves » comme des juges, d'autres enfin sont toutes en mouvement » et fort bruyantes. Au bout d'une heure environ, l'assemblée » se sépare, laissant assez souvent deux ou trois cadavres » derrière elle. Quelquefois les délibérations se prolongent » pendant un jour ou deux, et il arrive constamment des » corneilles de différents points. Quand l'assemblée est au » complet, il se fait un bruit général et peu après la foule se D jette sur quelques individus, les met à mort et se disperse » ensuite tranquillement. »

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De môme, l'évoque de Cardiole écrit au Ninetenlh Ceniury, livraison de Juillet 1831, qu'il a vu une corneille au milieu d'une assembl(?e de freux qui semblaient en train de la juger. « Jack, dit-il, fit un discours, auquel les freux répondirent » par une salve de croassements; le silence s'étant fait, il » reprit le développement de ses idées et parut satisfaire ses » auditeurs, car après une nouvelle acclamation de leur part, » l'on se sépara amicalement, Jack s'en retournant à son » domicile sur la tour de la cathédrale d'Ely, tandis que les » freux regagnaient leurs bocages. »

Enfin, voici une observation que me communique le général Sir George Le Grand Jacob K. C. S. I., C. B. Il était assis sous sa vérandah aux Indes, lorsque trois ou quatre corneilles vinrent se percher sur une maison voisine, et se mirent à croasser avec une telle vigueur et sur un ton si singulier que sa curiosité s'en trouva excitée.

« Bientôt, dit-il, il s'en présenta de tous les côtés en si » grand nombre que le toit en fut couvert. Après un tapago » inouï, l'assemblée parut entrer en consultation. Les croas- » sements allèrent leur train pendant quelque temps, puis la » troupe entière s'éleva dans l'air, formant cercle autour » d'une demi -douzaine de leurs concitoyens dont Vun était » évidemment condamné, car les cinq autres lui portaient des » coups incessants sans qu'il trouvât moyen de s'échapper. Il » finit par tomber à terre à environ trente mètres de moi, et » je me levai pour l'aller ramasser. Malheureusement tout » endommagé qu'il était, il réussit à me glisser entre les » mains, et vola péniblement et presque à ras du sol vers des » buissons au milieu desquels il disparut. Pendant ce temps, » les autres m'avaient entouré en jacassant sur un ton qui » me paraissait celui de la colère; quand je revins à ma » chaise, ils s'en volèrent dans îa direction qu'avait pris^ ^«ur » victime. »

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