‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 49 sur 120 · GLOUTONS · texte numérisé non relu

GLOUTONS

» mes tournées de quinzaine. Je résolus de me débarrasser » une fois pour toutes de ce voleur, et pour cela je dressai en :i> six points dififérents des pièges solides ainsi que trois pièges » en acier. — Pendant trois semaines, malgré tous mes efforts, » (et je m'y entends cependant assez), mon ennemi m'échap- » pa. L'animal évitait soigneusement les pièges que je lui y> destinais, et semblait prendre plus de plaisir que jamais y> à détruire les pièges à martres, à dévorer les prises, à dis- » perser mes gaules et à cacher les appâts et les martres » qu'il ne consommait pas sur place. N'ayant point de poison » à ma disposition dans ces temps-là, je résolus d'établir sur D le bord d'un petit lac, un fusil que je cachai dans des buis- D sons de peu de hauteur, avec un appât disposé de façon à » ce que le « carcajou » le vit forcément en se rendant au bord » de l'eau ; après quoi, je bloquai le sentier, qui conduisait » au fusil avec un jeune pin qui le cachait entièrement. Or à » ma première visite, je reconnus que l'animal s'était appro- » ché de l'appât et l'avait flairé, mais sans y toucher. Puis » déplaçant l'arbre qui bloquait le sentier, il avait fait le tour » du fusil, et coupé au ras du canon la ligne de communica- » tion entre la gâchette et l'appât. Ces précautions prises, il » n'avait plus craint de s'emparer de l'appât et s'en était allé » le dévorer à son aise. J'avoue que je ne pus tout d'abord me » résoudre à admettre que mon ennemi avait agi de propos dé- » libéré, c'est-à-dire avec une sagacité digne de l'entendement » humain ; et je me contentai de remettre mon piège en ordre » et de renouer la ligne à l'endroit où elle avait été coupée, » non seulement la première fois mais encore à trois reprises » différentes. Chaque fois l'animal avait eu bien soin de cou- 7> per la ligne à quelque distance du point où je l'avais nouée » en dernier lieu, comme s'il s'était dit que les nœuds eux- » mêmes pourraient bien constituer quelque nouvel artifice, » source de danger qu'il ferait bien d'éviter. Il y avait quel- » que chose de si humain dans les procédés de mon carcajou, » que je le jugeai digne de vivre et renonçai à lui disputer

» i)lus longtemps le terrain pendant cette saison

» Tels sont les agissements de cet animal; mais de quelle » manière se comporte t-il en présence de Thorarae? On » prétend que, pourvu que l'on reste immobile, le carcajou » ne craint pas de s'approcher jusqu'à cinquante à soixante

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» mètres; tani qu'il se- tfouvB sonsle vent. Et ménse alors, x> tant que s6rt odorat ne lui révèle-rien qui l'alarme^ il ne se » décide à reculer (j!i'aprè8> vous avoir coate»p4^ à. plusieurs j> refuses. Eft:|aTetlle occasion, il a l'habitude singulière » (elle lui est propre,' je crois). de s'accroupir, et.de se faire > une visi(«*e d'une partte de devant, oomme- quelqu'un qui » cherche à distinguer un ob>et éloigné. C'est donc pardessus » le marché un sceptique acconiplî, dans l'asccept ion première » du mot. P^ sceptique, les Grecs entendaient celui qui se p sert de sa main pour aider sa vue. »

Ours. — Sans aucun doute, l'intelligence des ours occupe un rang élevé dans l'échelle psychologique, quoique pour mon compte je ne puisse prétendre connaître beaucoup d'exemples d'intelligence de l^ur part. Les tours qu'on leur apprend ne prouvent pas grand'chose en matière de sagacité ; la plupart consistent à leur faire prendre des positions dénaturées ou exécuter des mouvements grotesques, choses qui peuvent montrer la docilité de l'animal, mais ne témoignent guère d'une intelligence supérieure. Toutefois, il est à remarquer que toutes les espèces d'ours ne se prêteraient probablement pas à ce genre d'éducation, car leur tempérament émotionnel varie manifestement. Ainsi, toutes réserves faites sur la question d'exagération ^ il paraît certain que l'ours « grizzly » déploie un courage et une férocité qui n'ont rien de commun avec le caractère de Tours brun, et à vrai dire de la plupart ^es autres animaux. L*ours blanc fait également preuve d'un grand courage sous Tinlluence de la faim ou des sentiments maternels, quoique en d'autres circonstances son habitude soit de témoigner, par sa prudence, d'un grand amour pour la sûreté. Comme exemple d'intelligence de la part de cet animal, citons une anecdote qui se trouve dans les Descriptions des régions arctiques de Scoresby.

« Une compagnie de matelots s'était mise à la poursuite » d*un ours blanc et de deux oursons à travers un champ de » glace. Les jeunes n'allant pas assez vite au gré de leur » mère, celle-ci, pour les exciter, courait devant eux, se re- » tournait, et leur témoignait de la voix et du geste son in- » quiétude pour eux; mais comme, malgré tout, ses ennemis » gagnaient du terrain, elle eut recours à d'autres moyens;

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» tantôt portant, tantôt poussant ou projetant devant elle ses » oursons, elle réussit à échapper. C'était un spectacle cu- » rieux que de voir les petits animaux se placer en travers » devant elle pour recevoir son impulsion, puis une fois pro- » jetés, courir en avant jusqu'à ce qu'elle les eût rattrapés. »

Comme l'ours blanc n'a d^autres ennemis à redouter nue riiomme, cette manière d'échapper à une poursuile ne peut guère être une affaire d'instinct; il faut plutôt y voir une adaptation intelligente à des circonstances spéciales.

Voici encore ce que m'écrit M. S.-J. Hutchinson :

« Un dimanche, au Jardin Zoologique, quelqu'un jeta aux » ours un gâteau qui tomba dans l'angle du bassin, en forme » de quart de cercle que vous connaissez. L'ours n'avait » évidemment point envie d'entrer dans l'eau; il se contenta » de s'approcher du bord et de remuer l'eau, tantôt avec une » patte, tantôt avec: l'autre, mais toujours dans le même sens, » de manière à produire un courant rotatoire qui finit par lui D amener le gâteau. Ce fut avec un vif intérêt que j observai » cette scène. »

Cette remarquable observation se trouve confirmée par M. Darwin dans un passage de la Descendance de V homme (page 16), et l'analogie extraordinaire des deux témoignages est preuve à peu près concluante de la faculté intellectuelle qu'ils révèlent : a Un entomologiste bien connu, M. Westropp, » m'assure, dit M. Darwin, avoir vu à Vienne un ours, qui, de D sa patte passée à travers les barreaux de sa cage, agitait » l'eau d'un baquet, pour attirer un morceau de pain qui flot- » tait à la surface et qu'il convoitait. »

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