CHAPITRE XII
Considéré au point de vue psychologique, Tordre des rongeurs se distingue entre tous dans le règne animal, par les différences que présentent les espèces qui le constituent. Voici en effet un groupe comprenant plusieurs animaux qui, comme le cochon d'Inde, ne l'emportent ni par Tinstinct ni par Tintelligence sur les mammifères les plus infimes, en môme temps que d'autres qui excellent par l'instinct comme l'écureuil, ou par l'intelligence comme le rat, ou par un développement psychologique sans pareil comme le castor. Aucun autre groupe ne fournit d'une manière aussi éclatante la preuve que l'affinité zoologique ou structurale n'a pas une connexion constante avec la similitude psychologique ou mentale. Toutefois même ici nous trouvons mise en évidence une vérité pour ainsi dire complémentaire, à savoir que la similitude dans l'organisation et dans l'ensemble des conditions se rattache d'une manière générale à la similitude d'instinct, sinon d'intelligence. Prenons d'abord l'instinct qui a valu à l'ordre le nom de rongeurs, qu'il soit la cause ou l'effet d'une organisation spéciale, il n'en est pas moins étroitement lié à cette organisation. La même remarque s'applique d'une manière moins frappante à l'instinct de l'approvisionnement en vue de l'hiver, instinct qui est plus répandu chez les rongeurs que dans tout autre ordre de mammifères — rats, souris, écureuils, castors, etc., tous le possèdent à un degré remarquable au point de vue de l'intensité et de l'opiniâtreté. Nous nous trouvons probablement ici en présence d'une similitude d'instinct résultant d'une
LAPINS na
similitude d'organisation et d'une certaine communauté dans les conditions d'existence, car l'instinct en question n'est point assez général chez les différentes espèces de rongeurs pour nous permettre de supposer que celles quile présentent le tiennent d'ancêtres communs.
Le lapin est un animal tant soit peu borné, de peu de ressources en face de circonstances insolites, qui a cependant hérité de plusieurs instincts déliés, entre autres celui qui lui indique, presque toujours avec une grande sûreté de jugement quand il lui est avantageux de prendre la fuite ou de se blottir. J'ai cependant souvent remarqué que l'animal semble négliger de prendre garde à la couleur de la surface où il se blottit, et s'expose ainsi à un réel danger quand cette couleur est de nature à le mettre en relief. Ce qui m'a surtout frappé c'est que les lapins noirs héritent de l'instinct de se blottir au même degré que ceux de couleur normale, alors qu'il ne leur sert qu'à s'exposer. Cela montre qu'il n'existe pas nécessairement de connexité entre cet instinct et la couleur qui est la condition de son utilité, mais que l'un et l'autre se sont développés simultanément, indépendamment l'un de l'autre et sous l'influence de la sélection naturelle. Il en résulte également que chez les lapins l'habitude de se blottir est purement instinctive, et ne se rapporte à aucune comparaison consciente de leur couleur avec celle des surfaces où ils se blottissent. Sans aucun doute cet instinct doit son origine et son développement à la sélection naturelle, grâce à la prime accordée au discernement des individus qui savent le mieux juger quand il leur convient de fuir ou de se blottir, en même temps qu'à la couleur la plus favorable.
Il est un autre fait que tout chasseur doit avoir observé, et qui montre le manque d'intelligence des lapins, ou tout au moins leur inaptitude à tirer profit des leçons de l'expérience. Sous le coup d'une alarme, ils courent à leurs terriers, mais au lieu de s'y cacher, ils s'arrêtent souvent à l'entrée pour regarder leur ennemi et, quoiqu'ils sachent très bien estimer la distance à laquelle ils peuvent sans danger permettre à l'homme d'approcher, l'excès de leur curiosité ou bien la sécurité que leur inspire l'idée d'être si près de chez eux, les aveugle si bien qu'ils laissent le chas-
ROHANES. 11. — 8
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seur arriver à port<^e de fusil. Sous certains rapports, ce- , pendant, rex|»érience paraît produire une impression considérable sur le lapin ; j'en appelle à ceux qui chassent avec des furets. Les habitants d'un terrier qui n'a pas été souvent visité, ne tardent pas à déguerpir après l'introduction du furet ; mais ceux, à qui Texpérience a appris à associer le furet au chasseur dans leur pensée, se comportent tout autrement. Plutôt que de sortir et d'affronter le feu qui les attend, ils se laissent souvent lacérer par les griffes du furet et mutiler par ses dents, et cela quelque silencieux que soient les chasseurs. L'entrée d'un furet dans leur terrier semble suffire pour les convaincre de la présence des chasseurs au dehors *.
Sous le rapport émotionnel, le lapin est en somme un animal timide. Cependant les mâles se livrent entre eux des combats acharnés et il n'y a pas d'animal chez lequel l'instinct ait développé au même degré l'habitude singulière de châtrer ses rivaux. Du reste, lorsqu'il y est forcé, le lapin sait se tenir sur la défensive contre d'autres animaux. En voici un exemple que je tire d'une lettre écrite par moi, il y a plusieurs anné» s, tt qui parut dans Nature:
a J'entretiens, en ce moment, disais-je dans cr-tte lettre, > une trentaine de lapins de l'Himalaya, dans une cabane ext> térieure. Or, je remarquai dernièrement snr quelques-uns » d'entre eux de légères morsures de rat. Le lendemain, la » personne qui leur donne à manger remarqua, à son entrée » dans leur cabane, qu'ils étaient presque tous rassemblés » dans un coin, où elle trouva, en s'approchant, deux gros » rats dont Tun était déjà mort et l'autre tellement endom- » mage qu'il pouvait à peine se traîner. Les lapins leur » avaient laboure le corps de leurs dents.
» Je n'avais pas l'idée avant cet épisode que les lapins V domestiques fussent d'humeur à combattre un antagoniste » Carnivore. Ce qui me semble indiquer que le lapin sauvage » ne l'est pas, c'est que j'ai plusieurs fois vu les furets faire
1. Ce qu'il y a de remarquable en pareil cas, c'est que si un lapin qui sort de son terrier aperçoit un chasseur et rentre se cacher, la certitude qu'il a acquise du danger extérieur lui fera préférer une mort lente et pénible sous la ( dent du furet anx risques d'une seconde sortie. Le fait est curieux en ce qu'il montre la force et la persistance d'une idée dans l'esprit de l'animal.
» ^Qirltr fdesk.tamai?» le@ plus. tbondés^jda.Jaunes hermines d'étâ- » et de jeunes belette;» à pema loogues ^lequatrepouoes^
» ,EYidei»meAt rinstinct de résiststoce ne peut avoir été 9 dôvek)ip>pé au moyen de la sélection naturelle dans les la-^ » pins de l'Himalaya ; mais il est également clair que sUl se 1 produisait jamais chez le lapin sauvage, ce serait par son » entremise qu'il se perpétuerait et se fortifierait. »
Pour ce qui est du lapin sauvage, j'ai reconnu chez lui un instioctqui avait jusque-là échappé à Tobservatioua, et que je croisa propos de mentionner ici. Il est peu de personnes qui , igaorent que lorsqu'un lapin reçoit un coup de fusil près da 1 ouverture de son terrier, il s'eflforce avec ce qui lui resta de . Yie, de gagner sa demeure. Or, comme j'avais trouvé plusieurs . fois à quelques pas de leur terrier, les cadavres de lapins qui s'étaient ainsi dérobés après avoir été blessés, 1 envie me prit, dajn'assurer si, en pareil cas, ces animaux sortent de leur propre mouvement avant de mourir, peut-être pour respirer» ou bie» si ce soot leurs rcompagnons qui les portent au dehors. Je tirai donc sur force lapins aux approches de leurs terriers, en me tenant à une portée telle que je pusse être assuré que l'animal mourrait promptement de sa blessure, mMs pas tout de suite. Chaque fois, je -marquais le terrier, et au bput d'une, quinzaine de jours, j'y revenais pour faire mes constatations. Somme toute, environ la moitié du nombre de n\es victimes reparut à la surface, et je m'assurai qu'elles n'y étaient pour rien ; car non seulement il s'écoulait généralement une période de deux ou trois jours avant que le cadavre ne fit son apparition — et un lapin blessé à mort n'aurait pu vivre aussi longtemps — mais encore dans plusieurs cas la décomposition avait commencé. Il m'arriva même de ne trouver que la peau et les os d'un animal tiré dans une grande garenne.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que jusqu'à présent, de tous les lapins mor/5 que j'ai introduits dans un terrier, pas un seul n'a reparu à la surface. J'en conclus que l'infection qui résulte de la décomposition du cadavre offusque moins les habitants du terrier quand cette dernière n'est qu'à peu de distance de l'orifice. De même dans une grande garenne, dont les trous communiquent tous entre eux, un cadavre est plus facilement toléré que dans une garenne de peu d'étendue, ou dans un ter-
rier en cal-de-sac; sans doute parce que retendue du logement permet d*en sacrifier une portion. En tous cas, il est à r peu près certain que chez les lapins, Télimination des ca-.' davres est un instinct dérivé du besoin qu'ont ces animaux] de veiller à Tétat sanitaire de leurs domiciles.
Lièvres.
Le lièvre est plus intelligent que le lapin. Peut-être sa supériorité en matière de locomotion n'y est-elle pas étrangère. Pour mon compte, je n'ai jamais vu un lièvre commettre la sottise de chercher à se cacher en se blottissant sur un terrain dont la couleur ne se prête pas à cet artifice. Du reste les passages que je me propose de citer donneront au lecteur une bonne idée de Tintelligence de cet animal. Voici d'abord un extrait du Magasin d'histoire naturelle de Loudon (volume IV, page 143).
a Le lièvre a surtout conscience de la piste que laissent • ses pattes de derrière et du danger qui en résulte pour » lui, réflexion qui indique de sa part autant de connais- » sance des mœurs de ses ennemis que des siennes. Avant » d'entrer à son gîte pour s'y reposer, il saute dans toutes » les directions, croise sa piste un grand nombre de fois, » réservant son bond le plus vigoureux pour pénétrer à la » fin dans sa demeure qu'il choisit plutôt comme cachette que » comme abri. Le Manuel du chasseur cite quelques exemples » tirés d'un ancien ouvrage sur la chasse par Jacques du » FouillouBe. Tel lièvre, voulant mettre ses ennemis en défaut, » quitte spontanémeat son gîte pour aller se baigner à près » d'un mille de distance dans un étang dont il sort en passant » à travers une quantité de roseaux ; tel autre, poursuivi par » des chiens et sentant la fatigue le gagner, en déloge un » autre et s'établit dans son gîte ; tel autre traverse à la nage » et l'un après l'autre deux ou trois étangs dont le plus petit » n'avait pas moins de quatre-vingts pas de circonférence, -» ou bien encore se glisse, après une longue course, sous » la porte d'une bergerie et se réfugie au milieu du bétail. » L'auteur dit même en avoir vu se faufiler au centre d'un » troupeau de moutons et en suivre toutes les évolutions » plutôt que de quitter le refuge qu'il trouvait contre la