‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 51 sur 120 · LIÈVRES · texte numérisé non relu

LIÈVRES

» poursuite des chiens. Un stratagème auquel il a souvent » recours, consiste à courir d'un côté d'une haie dans un j> sens et de revenir de l'autre côté en mettant Tépais- » seur de la haie entre lui et ses ennemis; dans certains » cas il va même jusqu'à se gîter près des murs d'un » chenil. Il faut certainement reconnaître des éléments de » réflexion et de raisonnement dans le choix d'un pareil » emplacement; car le renard, la belette et le putois qui cons- » tituent pour le lièvre des ennemis plus dangereux que » le chien, n'oseraient guère s'aventurer dans ces régions. » Pendant une chasse à courre, un lièvre, la meute à ses » talons, passa sous une barrière que les chiens durent » franchir au bond. Il en résulta un temps d'arrêt dans la y> poursuite qui fut pour la pauvre bête comme une révé- » lation dont il se mit aussitôt à tirer parti ; car, à peine » la meute eut-elle franchi l'obstacle, que le lièvre re- T> vint sur ses pas, et se glissa de nouveau sous la bar- » rière, forçant ainsi les chiens à répéter leur saut. Ce » va-et-vient continua jusqu'à lassitude complète de la part » de la meute et le lièvre put, en fin de compte, s'éloigner » tranquillement. »

Le fait suivant, raconté par M. Yarrell, dénote une appréciation raisonnée des phénomènes de la nature qui ferait honneur à une race d'un ordre plus élevé :

a Certain port de nos côtes du Nord forme un vaste bassin, » au centre duquel se trouve une île considérable. La distance » entre le continent et le point le plus rapproché de cette île » est d'un mille à la pleine mer, et le passage se fait au » moyen d'un bac. Or, par une matinée de printemps, un » observateur remarqua deux lièvres qui se dirigeaient des » collines vers la mer. Arrivés à peu de distance du rivage,' » ils firent une halte pendant laquelle l'un d'eux fit plusieurs! » petites excursions d'une minute ou deux jusqu'au bord dej » l'eau. Pendant ce temps la marée montait ; lorsqu'elle fut » au plein, l'un des lièvres se mit à l'eau et se dirigea en » droite ligne vers le promontoire de lîle. L'observateur, qui x> se tenait caché à proximité, n'hésita point à reconnaître » un mâle dans l'intrépide nageur qui, comme un nouveau » Léandre, franchit le bras de mer. li est probable que ce » n'était point son coup d'essai ; mais ce qu'il y a de remar-

» quable, c'est cette demi-heure d'attente sur le rivage, ces » excursions au bord de Teau dans le but évident de se » rendre compte du courant, et cette mise à Teau juste au o moment où la marée étant à son plein, le passage pouvait » s'effectuer droit sur le point d'alterrissement sans déviation » d'un côté ou de l'autre. L'autre lièvre, qui était une femelle, » reprit le chemin des collines. » {Magasin d'histoire naturelle de Loudon, vol. V, page 89.)

D'après Couch [Manifestatioyis de Vinstinct, page 17^) lorsqu'un lièvre est poursuivi par des chiens, il n'a garde de passer par une barrière quelque libre quen soit le passage. « Pour se frayer un chemin à travers une haie, il choisit » l'endroit le plus hérissé d'épines et de ronces, et quand il » s'agit de franchir une hauteur, il ne la gravit pas en ligne » droite, mais obliquement. En agit-il ainsi pour éviter les D endroits où il soupçonne des pièges, ou parce que, sa- » chant que ses ennemis le suivent pas à pas, il veut leur » rendre le trajet aussi pénible que possible? En tout cas il » se montre capable d'apprécier les causes et leurs consé- » quences. »

Détail curieux : lapins et lièvres se laissent attraper en rase campagne par les belettes. J'ai vu moi-même la chose, et ne sais comment l'expliquer. Ils paraissent se rendre parfaitement compte du caractère dangereux de la belette, et cependant ils ne font point usage de toutes leurs ressources pour lui échapper. Ils trottinent paisiblement tandis que la belette en fait autant par derrière jusqu'au moment où elle finit par les rejoindre. Ce phénomène singulier est peut être dû à quelque influence du genre de celle que les serpents exercent sur les oiseaux et les petits rongeurs en les charmant; la sélection naturelle n'en a pas moins en cette occasion manqué à ses devoirs envers ces rapides coureurs.

Je ne saurais en finir avec l'intelligence du genre lièvre, sans faire allusion à l'exemple classique des lièvres de Cowper. Aussi ai-je emprunté à la Vie de William Cowper et ses œuvres {éàit. de Tegg, p. 633), le passage suivant :

a Puss (nom que Cowper donnait à son lièvre) fut malade » pendant trois jours durant lesquels je le séparai de ses » compagnons et lui prodiguai mes soins., .enfin, grâce à » mes bons traitements, il retrouva sa santé. Il se montra

LIÈVRES i\9^

» plein de reconnaissance, me léchant le dos de la main, puis » la paume, puis chaque doigt séparément, puis entre les » doigts, comme s'il avait à cœur de n'omettre aucune partie; » cérémonies toutes spéciales, qu'il ne répéta jamais qu'une » seule autre fois, dans des circonstances analogues. Voyant » son caractère doux et obéissant, je pris l'habitude de le T> porter au jardin chaque jour après df^eùner. . . ces mo- » ments de liberté lui devinrent bientôt si chers qu'il se prit » à en désirer ardemment le retour. Il m'invitait à aller au » jardin en me prodiguant de petites tapes sur le genou et » en me regardant avec une expression à laquelle on ne pou- » vait se méprendre. Si cela ne suffisait pas, il prenait le » pan de mon habit entre ses dents et il tirait de toutes ses » forces. La compagnie d'êtres hunrains semblait lui plaire » davantage que celle de ses semblables. »

Rats et Souris.

Il 6st reconnu que les rats sont des animaux très intelligents. Sauvages par prudence plutôt que par timidité comme le lièvre ou le lapin, ils font preuve à l'occasion d'une audace et d'un courage étonnant. Loin de jamais perdre la tète, ils semblent toujours prêts à tirer parti des circonstances quel que soit le danger où ils se trouvent. Enfermés dans une chambre, avec un adversaire redoutable comme le furet, ils déploient une ruse infinie dans leur tactique; se tenant dans l'ombre juste au-dessous de la fenêtre, ils se font un auxiliaire de la lumière qui aveugle leur ennemi, tandis qu'ils courent de temps en temps donner un coup de dent polir revenir ensuite promptement se mettre à couvert. (Watson, Du Raisoymement chez les Animaiico, et la Quarterly Rewiew, c. I, p. 135.)

Mais leurs émotions ne sont pas toutes caractérisées par l'égoïsme. On trouve dans les livres tant d'anecdotes où il est question de rats aveugles auxquels leurs compagnons font la conduite, qu'il est difficile de ne pas croire à l'authenticité d'un fait si souvent observé. (Jesse, Recueils, III, p. 206, et la Quarterly Rewiew, c. I, p. 135.) Bailleurs on a souvent constaté que les rats s'entr'aident pour combattre des ennemis dangereux. Un écrivain digne de foi, M Rodwell, a rassemblé

plusieurs exemples de ce genre dans un ouvrage très détaillé qu*il a consacré à Tétude de cet animal.

Voici qui témoigne d'un sentiment affectueux vis-à-vis d*un ôtre humain : « Après que Ton eût enlevé au baron Trench, » la souris qu'il avait apprivoisée en prison, la petite béte » resta à guetter près de la porte attendant qu'on l'ouvrit » pour rentrer chez le baron ; mais quand elle se trouva » séparée de lui une seconde fois, elle refusa toute nourriture, » et mourut en trois jours. » (Thompson, Passions des AnimauXy p. 368.)

Pour ce qui est de Tintelligence générale, tout le monde connaît la circonspection extraordinaire des rats en matière de pièges, circonspection qui, dans tout le règne animal, n'a d'égale que celle du renard et du glouton. On a souvent cit<^ comme une preuve remarquable de l'intelligence des rats, le soin qu'ils ont de ne pas perforer complètement les flancs des navires dont ils rongent le bois ; la raison en est probablement, comme le suggère M. Jesse, que l'eau salée leur répugne; mais leurs manœuvres ne prêtent pas toujours à une interprétation aussi banale. Citons, par exemple, la manière dont ils transportent des œufs dans leurs trous; elle a été observée assez souvent pour ne comporter aucun doute.

Rodwell [Du Rat et de son histoire naturelle, p. 102) raconte comment des rats réussirent à descendre une quantité d'œufs du haut en bas d'une maison en se mettant deux à chaque œuf et se le passant de l'un à l'autre à chaque marche de l'escalier. Un témoin oculaire d'un fait de môme nature en fit également le récit au docteur Carpenter. (M™° Lee, Anecdotes sur les Animaux, p. 264.) D'après l'article de la Qnarterly Rewiew que j'ai déjà cité, les rats savent aussi bien monter un escalier que le descendre avec des œufs. « Le » mâle se dresse sur ses pattes de devant, la tète en bas, et » pousse Tœuf qu'il tient entre ses jambes de derrière vers la » femelle; celle-ci le reçoit sur la marche suivante et le main- » tient avec ses pattes de devant pendant que son compagnon » saute à ses côtés. Le procédé se répète de marche en marche 7> jusqu'au haut de Tescalier.

7> Le capitaine d'un vaisseau marchand qui fréquentait le » port de Boston, dans le comté de Lincoln, dit M. Jesse, avait i> remarqué qu'il lui manquait constamment des œufs. Soup-

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