‹ L'intelligence des animaux (volume 2)Chapitre 55 sur 120 · CASTORS — CONSTRUCTION D'ÉCLUSES · texte numérisé non relu

CASTORS — CONSTRUCTION D'ÉCLUSES

« Sur les terrains en pente, comme nous Tavons dëjà vu, » les castors font rouler ou traînent jusqu'à Fétang les mor- » ceaux de bois qu'ils ont détaillé. Mais, lorsque le terrain est » bas, la surface en est généralement inégale et accidentée, » ce qui rend le transport difficile, sinon impossible; d'où » ridée d'un canal à travers cette région pénible. Le besoin » en est si apparent, qu'on se sent moins porté à s'étonner de » son existence; et. cependant, que les castors s'avisent de » construire un canal pour parer à ce besoin est chose des » plus remarquables. »

Les canaux sont des excavations à section et extrémités rectangulaires, de 3 à 5 pieds de large sur 3 pieds de profondeur ; leur longueur se compte quelquefois par centaines de pieds, et dépend naturellement de la distance qui sépare les loges du bois à couper. Racines, broussailles, etc., tout est enlevé avec soin, de manière à laisser un passage libre. Ces tranchées existent en si grand nombre que l'on ne saurait les attribuer à un effet du hasard ; elles sont évidemment le résultat d'efibrts laborieux, entrepris de propos délibéré, pour s'assurer certains avantages calculés d'avance. Dans l'exécution du plan conçu, la nature des localités conduit parfois à des détails de construction, qui révèlent une profondeur de prévoyance technique, plus étonnante encore que la mise en œuvre de l'idée générale. Ainsi, il arrive assez fréquemment qu'à une certaine distance de Tétang, un exhaussement du sol forme un obstacle, qui ne permettrait de continuer le canal qu'au prix d'une tranchée profonde et pénible à creuser. En pareil cas, les castors ont recours à divers expédients, suivant la nature du terrain.

M. Morgan a fait un croquis qui se rapporte à un cas de ce genre. Il s'agit d'un canal qui rencontre trois exhaussements successifs du sol ; le premier, à 450 pieds de l'étang, le second, 25 pieds plus loin, et le troisième, 47 pieds au-delà du second. A chaque exhaussement, il y a une digue, et le canal se trouve partagé en sections, qui s'étagent d'un pied au-dessus l'une de l'autre. La première partie est alimentée par l'eau de l'étang, et les trois autres par l'eau qui découle des terres élevées et que rassemblent les digues qui vont en s'allongeant. Celle du bas dépasse le canal de chaque côté de quelques pieds; celle du milieu est longue de 27 pieds d'un côté et de

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75 de l'autre; enfin, celle du haut ne mesure pas moins de 142 pieds. Toutes les trois sont en iorme de croissant dojat la '^ concavité fait :ûftoe aux hauleua^.

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Nous Toilà donc en présence, non seulement d'une application rigoureuse du système d'écluses que Thomme emploie dans les canaux de sa construction, mais de tout un système pour recueillir les eaux d'écoulement au moyen de remhlais collecteurs d'une longueur considéral)le et de la. forme la mieux appropriée; combinaison de principes techniques, qui, par cela même qu'elle n*a qu'un seul objectif, ne nou« permet pas d'en attribuer le détail au hasard. M. Morgan nous apprend « qu'au point où les digues traversent le canal, leur » crête est déprimée au centre, par suite du passage conti- » nuel des castors qui vont et viennent avec leurs fardeaux. » Somme toute, il y a là un ouvrage des plus remarquables, » qui, comme marque d'intelligence, dépasse de beaucoup » ridée que Ton se fait communément de la capacité du .cas^ » tor. Grâce à lui, les habitants de Pétang se trouvent en » communication par voie d'eau avec les arbres qui leur » fournissent leur nourritm^e, et dispensés de traîner leurs » pièces de bois à travers 500 pieds de terrain inégal et sans » pente; tâche des plus rudes, siaon impossible.» j

Dans un autre cas, que M, Morgan représente également par un croquis, un autre genre de difficulté a imposé aux castors un expédient différent et le plus conforme aux exi-

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gences de la situation gu^Us pussen^t adppier. Ici, le canal, au lïoitt'des ISOipieds qui séparent l'étax^g de la région l>oi&ée, reacootre un talus couvert d*aii)res.à l>ois dur, .au pied duguel il se Obtifurque en deux branches, de directions opposées, longues, Tune de 100 pieds et Tautre de 115, et teraniuées ahrupi^Bient par u^e paroi yerticale.

La oraison de ceitte bifurcation est facile à comprendre : <K Au moyen de ses deux bras , le canai se trouve ayoir » 215 pieds de •conitact avec les terres boisées, oe qui permet j> aux castors de jouir des avantages du transport par eau sur » toute cette longueur. »

Une dernière preuve, et je croisi^ue j'aurai suffisamment démontré que, dans le cas de leurs canaux comme dans celui de leurs digues, les .castors conçoivent à Tavance une idée très nette du rapport entre certains artifices et certains résultats à produire dans des circonstances aussi spéciales que variées. M. Morgan eut une ou deux fois Toccasion de constater l'existence d'un canal de castors à travers la partie Ja plus étroite d'uwe langue de terre, déterminée par une sinuosité dans le cours d'une rivière et destiné apparemment à raccourcir le cbemin dans un sens comme dans l'autre. A en juger par les croquis à l'échelle qu'il nous présente., il est certain que ce devait être là le but des castors ; et, comme il j va pourvus d'une tranchée de 100 à 200 pieds de long, c'est-idire de quelques 1,500 pieds cubes de terre à remuer, il faut bien qu'ils conçoivent nettement l'avantage qui doit résulter pour eux dans ravenir.de la substiitution d'un trajet artifioiel en ligne droite au circuit naturel du courant.de la rivière.

Pris dans leur ensetmble, les faits qui se rapportent à la psychologie du icastor constituent, comme on le voit et comme je Tai 4it «en commençant, un problème dos plus ardus, peut-être même le plus difficile que Ton puisse rencontrer dans le 'domaine de Tintelligenoe animale. D'une part, il ne semble pas croyable que le castor puisse atteindre au degré de raisonnement abstrait qu'indiqueraient ses différents travaux s'il s'y livrait dans le dessein mûrement réfléchi d'obtenir les résultats qui en découlent actuellement. D'autre part, ainsi que nous l'avons vu, il ne parait guère plus probable qu'il doive son inspiration à l'instinct. Et pourtant il faut bien admettre Tune au l'autre hypothèse^ ou une

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combinaison de toutes les deux. C'est qu'en effet le cas se distingue des manifestations les plus remarquables de l'instinct comme on en observe chez les fourmis et les abeilles, par la variété et la complexité de l'exécution aussi bien que par la plus grande profondeur des principes physiques qui s'y trouvent impliqués. En raison des difficultés qu'il présente au point de vue théorique, j'en réserverai la discussion pour plus tard lorsqu'en traitant de « l'évolution mentale », j'aurai occasion d'examiner dans son entier la question des rapports de l'instinct et de Tintelligence.

Je ne saurais terminer cet aperçu, sans mentionner le rapport aussi succinct qu'intéressant du professeur Alexandre Agassiz *, dont le témoignage est le seul après celui de M. Morgan qui ait une réelle valeur scientifique. Il raconte que la digue la plus longue qu'il ait vue, de ses propres yeux, avait 650 pieds, sur 3 pieds 1/2 de haut; l'étang comptait un petit nombre déloges, et l'auteur remarque que la longueur des digues est toujours hors de proportion avec le nombre des loges : il n'a jamais compté plus de cinq de ces dernières dans un même étang. Il est donc évident d'après cela que les castors ne sont pas des animaux d'une espèce sociale proprement dite; leurs digues et leurs canaux sont l'ouvrage d'une troupe restreinte, continué pendant des siècles par les générations qui se succèdent dans un môme étang, ce qui explique leurs vastes proportions dans certaines localités.

M. Morgan s'était déjà exprimé dans ce sens; selon lui l'ouvrage des castors peut représenter des centaines sinon des milliers d'années d'un travail continu. Le professeur Agassiz eut la preuve géologique de l'exactitude de cette opinion, et voici comment. Pour assurer les fondations du barrage d'un moulin établi en amont d'une digue de castors, il avait été nécessaire de déblayer le fond de leur étang, on reconnut alors qu'on avait affaire à une tourbière dans laquelle on put creuser une tranchée de 1,200 pieds de long sur 12 de large et 9 de profondeur. Sur tout le parcours on rencontra à différentes profondeurs de vieux troncs d'arbres, dont quelquesuns portaient encore la marque de dents de castor. Selon

1. Notice sur les digues de castors [Comptes rendus de la Société d'histoire naturelle de Boston^ 1869, page 101 et suivantes).

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