MOEURS SPECIALES
qui se dessèchent et voyagent par monts et par vaux à la recherche d'une eau plus abondante. Ainsi font les anguilles, qui se déplacent la nuit. Le docteur Hancock, dans un article publié par le Journal zoologique, cite une espèce de Doras, longue d'environ un pied, qui voyage la nuit, par bandes très nombreuses, pour trouver de l'eau. Se servant comme d'un pied du premier rayon de leur nageoire pectorale qui est très fort et dentelé, ces animaux se poussent à l'aide de leur queue et vont presque aussi vite qu'un homme. Dans les eaux douces de la Caroline, Bosc constata la présence de myriades d'/Tydrargyras, autre espèce de poisson voyageur, qui avancent par sauts et toujours dans la direction de l'eau la plus proche môme lorsqu'ils ne peuvent pas la voir; du moins Bosc affirme s'en être assuré par expérience.
Mais de tous ces instincts, peut être le plus curieux est-il celui de la perche grimpeuse [Perça scandens] découverte, en premier lieu, par DaldorfF à Tranquebar ; car non seulement cet animal circule à la surface de la terre, mais il grimpe sur le palmier éventail, en quête de certains crustacés dont il se nourrit. Il se sert dans ces ascensions de ses ouïes grandes ouvertes, comme de mains au moyen desquelles il se suspend, pendant qu'il plie la queue de côté, et de bas en haut jusqu'à ce que les petites épines de la nageoire de l'anus viennent porter contre l'écorce ; puis, il ferme ses ouïes et redressant la queue, monte, pour ainsi dire, d'un échelon, et ainsi de suite. Toutefois, Sir E. Tennent, tout en admettant que les poissons puissent grimper sur les arbres, croit, avec Buchanan, que le fait observé par Daldorff peut se produire accidentellement, mais ne constitue pas pour cela une habitude chez l'animal ' .
Un grand nombre de poissons émigrent à certaines époques ; c'est le saumon qui paraît déployer le plus d'intelligence dans ses déplacements. Tous les ans, il quitte la mer et remonte les rivières pour y frayer. Il n'est pas absolument certain que ce soient les mêmes sujets qui frayent chaque année ; mais il est établi qu'ils reviennent souvent sinon invariablement fiayer dans les mêmes rivières, soit qu'ils aient le souvenir dès
1. Histoire naturelle de Ceylaf, p. 351. Le même fait est affirmé par divers naturalistes pour VAnabas scandens. {Trad,)
iO POISSONS
localités, comme les oiseaux, soit que ne fréquentant qu'une étendue restreinte de côte en temps ordinaire, ils se trouvent naturellement à portée de la même rivière quand vient le moment de frayer. M. Herbert Spencer, lui-même, grand amateur de pêche au saumon et par conséquent très versé en pareille matière, me dit que cette dernière hypothèse lui paraît être la bonne ; et, comme preuve à l'appui, me raconte qu'un de ses amis a vu un saumon en frai nager le long de la côte et tout autour d'un hangar à bateaux, ayant l'air en quête d'une rivière quelconque où il put pénétrer.
Les distances que les poissons parcourent en remontant les cours d'eau, sont tout aussi étonnantes que l'énergie qu'ils déploient en surmontant les obstacles de toute espèce qu'ils rencontrent. Ils pénètrent en Bohême par l'Elbe, en Suisse par le Rhin et, ce qui est encore plus surprenant, jusqu'aux Cordillères d'Amérique, par le Maragnon.
« Il ne leur faut que trois mois pour remonter aux sources » du Maragnon (soit une distance de 3000 milles) malgré la » rapidité extrême du courant, ce qui donne une moyenne de » près de 40 milles par jour ; dans un cours d'eau tranquille ou » dans un lac, leur vitesse serait quatre fois plus grande. Leur » queue est un engin puissant muni de muscles d'une grande » énergie; ils s'en servent comme d'un ressort en la prenant » dans la bouche et la détendant ensuite avec force, ce qui » leur permet de s'élancer à douze ou quinze pieds, et de » franchir les cataractes qui leur barrent le chemin ; s'ils ne » réussissent pas du premier coup, ils répètent leurs efforts » jusqu'à ce qu'ils soient couronnés de succès *. »
Intelligence générale.
Pour ce qui est de l'intelligence générale des poissons, je commencerai par faire remarquer combien ils deviennent circonspects dans les eaux soumises à une pêche active. Et ce qui prouve que l'observation et par conséquent un degré considérable d'intelligence sont impliqués dans ce résultat, c'est que les jeunes truites sont beaucoup moins sur leurs gardes
\. Kirby, Instincts et mœurs des Animauœ, vol. I, p. 119.
INTELLIGENCE GENERALE il
que leurs aînées. Bien plus, beaucoup de poissons quittent leurs repaires si on les dérange. D'autre part, la carpe, selon Kirby, s'enfonce dans la vase pour éviter le filet qui glisse au dessus d'elle, ou bien si le fond est dur elle se tire d'affaire en bondissant.
« Aux îles Andaman, les forçats prennent des poissons » au moyen de barrages qu'ils établissent à l'entrée des » criques. Mais, au bout d'une semaine ou deux, la pêche )5 devient nulle. Serait-ce, comme on le dit, à cause des cir- » ripèdes, et autres organismes qui s'attachent aux pièces de » bois ? Ce qui est bien plus probable, c'est que les poissons » se méfient d'un endroit où ils ont vu tant des leurs entrer » pour n'en point ressortir*. »
Lacépède * raconte que des poissons qui peuplaient, depuis plusieurs années, un bassin des Tuileries, accouraient à l'appel de leurs noms. C'était sans doute au son de voix plutôt qu'aux mots articulés qu'ils répondaient; car le même auteur nous apprend que dans certaines parties de l'Allemagne, des truites, des carpes et des tanches venaient chercher leur pâture au son d'une cloche, et d'autres observateurs ont constaté le même fait dans différentes localités; citons, entre autres. Sir Joseph Bauko, qui se servait d'une cloche pour appeler ses poissons ^.
A la page 48 du XI« volume de la Nahtre, M. Mitchell cite comme exemple d'intelligence, le cas d'une perche dont il avait dérangé le nid rempli de jeune fretin. Trouvant la place évacuée le lendemain, il finit par découvrir la couvée à quelques mètres de distance en remontant le courant ; la perche avait creusé un trou dans le sable, y avait déposé sa famille, et
montait la garde avec vigilance C'est, dit-il, la seule fois
que j'aie jamais vu un « poisson veiller sur ses jeunes, et les déménager pour éviter un danger ».
Dans le même journal (Numéro du 19 décembre 1878) se trouve également une observation de M. J. Paractay, communiquée par lui à l'Association des pêcheurs de Manchester, et qui a rapport à une raie de l'aquarium de cette ville :