TACTIQUE - APPRENTISSAGE
» prouver d'une manière convaincante que je venais d'assis- » ter à un mouvement concerté d'avance, sous les ordres et » la conduite d'un chef expérimenté, d [Histoire natw^eUe de Ceylan, p. 118-120.)
De son côté, M. H.-L. Jenkins m'écrit :
a Le point sur lequel je désire insister tout particulière- » ment c'est que l'on est fondé à croire que l'éléphant conçoit » des idées abstraites. Je suis convaincu par exemple qu ils » acquièrent par expérience Tidée de dureté et de poids, et en » voici la preuve, à mon avis. Après qu'un élépliant a appris » à remplir ses devoirs habituels, c'est-à-dire trois mois en- » viron après sa capture, on lui enseigne à ramasser des » objets à terre et à les passer à son mahout^ qui se tient » assis sur les épaules de l'animal. Or, tout d'abord, on se a borne à lui faire ramasser des objets mous, des vêtements, » par exemple, à cause de la force dangereuse de ses mou- » vements. Mais au bout d'un certain temps qui varie selon » les bêtes Jl semble se rendre compte de la nature des objets » qu'il soulève, et s'il continue à lancer sans façons un pa- » quet de linge, il passe doucement les choses lourdes, telles » que barres de fer ou chaînes, prend un couteau aiguisé » par le manche et le met sur sa tête, à la disposition du » mahout. J'ai fait, à dessein, ramasser à des éléphants, » des objets qu'Us ne pouvaient avoir vus auparavant, et la » façon dont ils les manièrent me prouva qu'ils savaient » si ces objets étaient durs, pesants ou tranchants. Vous » êtes libres de faire Tusage qu'il vous plaira de ces rej» marques. »
Comme le fait observer le D' Lindley Kemp {Signes de Viiistincty p. 129), la part que les éléphants apprivoisés prennent à la capture des animaux sauvages est preuve de raisonnement chez eux. M. Darwin dit, à ce sujet, qu'il est impossible de lire le récit que fait sir E. Tennent de la conduite des femelles que l'on emploie comme leurres, sans reconnaître qu'elles commettent de propos délibéré leurs supercheries [Descent ofman, p. 69).
Je choisis les plus intéressantes parmi les observations auxquelles M. Darwin fait ici allusion, et je crois que lecture faite il est impossible de ne pas se ranger à son avis. Deux leurres apprivoisées venaient d'être introduites dans un
corral où l'on avait poussé plusieurs troupeaux d'éléphants sauvages :
« L*une des femelles était d'un âge fabuleux; emploj'ée » d'abord par le gouvernement hollandais elle avait passé » ensuite aux mains du gouvernement anglais et comptait plus » d'un siècle de service. L'autre, que son gardien appelait » Siribeddi, avait environ cinquante ans et se distinguait » par sa douceur et sa docilité. Elle excellait comme leurre » et goûtait énormément ses fonctions. Pénétrant sans bruit » dans le corral, un mahout sur les épaules, et derrière lui » l'entraveur en chef, elle s'avança lentement, la démarche » calme, l'air tranquille et indifférent, dans la direction des » prisonniers, avec de petites haltes ça et là pour cueillir une » touffe d'herbe ou bien quelques feuilles. A son approche^ le » troupeau fit un mouvement comme pour Taccueillir, et le » chef de la bande, prenant les devants, vint lui passer dou- » cernent sa trompe sur la tête, puis il se retira avec lenteur » auprès de ses mornes compagnons. Siribeddi l'avait suivi » pas à pas, et quand il s'arrêta, elle se trouvait juste derrière » lui, de sorte que l'entraveur n'eût qu'à se glisser sous elle » pour être en position de glisser un nœud coulant sur une » des jambes de derrière de l'éléphant. Mais l'animal se » rendit immédiatement compte du danger qu'il courait, se » dégagea et fit volte-face pour punir l'homme de sa téméj> rite. Heureusement pour ce dernier, Siribeddi le couvrit de » sa trompe et repoussa l'éléphant dans les rangs de ses coin- » pagnons; toutefois, comme le vieil entraveur avait été » blessé légèrement, on l'aida à sortir du corral, et son fils » Ranghanie prit sa place.
» Pendant ce temps le troupeau s'était de nouveau ras- » semblé en cercle, les têtes tournées vers le centre. On » choisit le plus gros des mâles, et aussitôt les deux bêtes » apprivoisées entrèrent hardiment dans les rangs, de chaque » côté de l'animal qu'on leur indiquait et se mirent en ligne D avec lui. Il ne fit aucune résistance, mais on voyait son » inquiétude à sa manière de se tenir, tantôt sur un pied, » tantôt sur l'autre. Le moment étant venu, Ranghanie se » glissa en position, l'extrémité libre de la corde à la main j> (l'autre était attachée au collier de Siribeddi), et juste » comme l'éléphant levait un pied de derrière, il lui glissa le
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» nœud coulant sur la jambe, en le resserrant aussitôt, et » s*enfuit vivement au dehors. Au même instant, les deux » bêtes apprivoisées se portèrent en arrière, et Siribeddi ti- » rant sur la corde et la maintenant tendue, entraîna son » prisonnier tandis que son compère se plaçait entre elle et » le troupeau pour prévenir toute intervention.
» Mais il s'agissait d'attacher l'animal sauvage à un arbre, D et pour cela il fallut le. traîner une distance de vingt à » trente mètres, malgré sa résistance furieuse et ses mugisse- 9 ments de terreur. Dans ses écarts de côté et d'autre, il » écrasait les jeunes arbres qui pliaient comme des roseaux » sous le poids de sa masse. Mais Siribeddi continuait à tirer » sans s'émouvoir, et lorsqu'on arriva à un arbre convenable, 9 elle en fît le tour maintenant toujours la tension de la 9 corde, et évitant avec soin de s'entraver quand, au second » tour, il lui fallut passer entre l'arbre et l'éléphant. Mais » avec l'enroulement de la corde, elle n'était plus de force à » tirer son prisonnier jusqu'au pied de l'arbre, chose indis- » pensable pour bien l'assujettir; ce que voyant, son compère » vint appliquer sa tête et son épaule contre l'animal récalci- » trant, et le poussa à reculons jusqu'à l'arbre tandis que » Siribeddi tirait sur la vCorde au fur et à mesure qu'elle se 9 relâchait. Quand l'éléphant eut été attaché solidement à » l'arbre, on lui passa un nœud coulant sur l'autre jambe de » de derrière que Ton assujettit à l'arbre de la même ma- » nière, après quoi on lui lia ensemble les deux jambes avec » des cordes en fibre à& kitool (espèce de palmier) qui sont » plus flexibles que celles en fibre de noix de coco et n'oc- » casionnent pas d'aussi cruelles excoriations. Cela fait, les » deux leurres vinrent se ranger de chaque côté de lui comme » auparavant, pour permettre à Ranghanie de lui nouer cette » fois les deux pieds de devant en se glissant à l'abri de leur » corps. Une fois les deux cordes amarrées à l'arbre par de- » vaut, la capture était achevée : éléphants et gardiens se re- » tirèrent pour opérer sur un autre membre du troupeau.
» La seconde victime (une femelle) fut traitée comme la » première, c'est-à-dire séparée de ses compagnons par les » deux bêtes apprivoisées, prise au nœud • coulant par une » jambe de derrière, entraînée par Siribeddi jusqu'au groupe » le plus proche d'arbres solides, puis attachée. Au moment
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» OÙ on lui passait la corde autour d'une jambe de devant, » elle la saisit avec sa trompe, réussite la porter à sa bouche, » et l'aurait bien vite tranchée, sans l'entremise de l'un des » éléphants apprivoisés qui, en mettant le pied sur la corde,
» la fit sortir de sa bouche La conduite des leurres pen-
» dant toute la durée des opérations fut réellement étonnante, » révélant une conception parfaite de chaque mouvement, » tant sous le rapport du but à atteindre que des moyens >) à employer, et un engouement extrême, mais sans la » moindre malice, pour toutes les phases d'un passe-temps » d'ailleurs fort cruel. Leur prudence égalait leur sagacité : » point de hâte ni de confusion, point d'embrouillement avec » les cordes, ni de rencontre avec les animaux entravés. » Môme au milieu des efforts les plus violents, alors qu'il leur » fallait souvent enjamber les prisonniers, jamais il ne leur » arriva de marcher sur eux ou de causer le moindre embar- » ras. Tout au contraire, elles avaient l'intuition de toute dif- » Acuité ou de tout danger qui se présentait, et s'appliquaient » d'elles-mêmes à y remédier. Un des gros éléphants que l'on » était en train d'attacher, réussit à faire une ou deux fois le » tour de l'arbre, avant que l'on eût raccourci la corde ; la fe- » melle apprivoisée, s'apercevant que cette manœuvre gênait » l'entraveur, força l'éléphant à tourner en sens inverse en le » poussant de la tête, tandis que Ton raccourcissait la corde » et qu'on l'amarrait. Il arriva plus d'une fois que l'animal » sur la jambe duquel on se disposait à passer un nœud cou- » lant l'aurait intercepté avec sa trompe, si Siribeddi ne l'en » avait empêché par un mouvement soudain de la sienne ; » une fois même que Ton ne pouvait parvenir à passer le » nœud sur la jambe de devant d'un éléphant qui était déjà » lié par une jambe, mais qui prenait la précaution de mettre » son pied à terre chaque fois qu'on essayait de l'entraver, je » vis la femelle guetter le moment où il levait la jambe et lui » passer la sienne de manière à lui maintenir le pied en l'air » jusqu'à ce que le nœud coulant fut en place.
» On aurait pu croire que les leurres prenaient un malin » plaisir à se jouer des craintes de la troupe sauvage et de » sa résistance : poussant l'animal récalcitrant, le refoulant » s'il s'emportait,- le forçant à coups de tête et d'épaules à se » relever s'il se couchait par terre, et s'agenouillant sur lui